"Avant, j'avais un grand bureau en haut. Maintenant, j'en ai un petit en bas et ils m'ont dit que bientôt je n'aurais plus de bureau ", s'amuse Salvatore Curaba qui nous reçoit à Nivelles, dans les locaux d'Easi, presque 20 ans jour pour jour après le lancement de sa société. C'est cette date symbolique d'anniversaire qu'il a choisie pour annoncer qu'il quittait son poste de CEO. Il y sera remplacé par un duo de jeunes CEO : Thomas Van Eeckhout et Jean-François Herremans. Ces deux membres du comité de direction totalisent, à deux, près de 30 ans d'expérience dans cette entreprise qui propose aux sociétés de 150 à 500 personnes des logiciels de comptabilité et de gestion financière, un service cloud, des infrastructures IT, etc.

Bientôt minoritaire au capital

Le départ de Salvatore Curaba (56 ans) n'est, en réalité, qu'une demi-surprise. Depuis quelques années déjà, l'homme a commencé à s'effacer à la tête de sa société d'informatique. Il faut dire que le Louviérois a une vision bien particulière du management. Lui qui n'a pas peur de parler de l'amour qui le lie à ses équipes a décidé, depuis 2011, d'intéresser ses salariés au capital de la boîte. A cette époque, il rachète 50% d'Easi à son associé. " J'ai alors décidé de revendre la moitié des actions que j'ai rachetées avec une ristourne de l'ordre de 20 à 30% à des membres du personnel ", se souvient Salvatore Curaba. Aujourd'hui, Easi compte une cinquantaine d'actionnaires et, d'après le fondateur, ils devraient être un peu moins d'une centaine d'ici l'année prochaine, soit environ un employé sur trois. Quant à lui, il passera sous la majorité de l'actionnariat avec environ 40%. Une évolution tout à fait naturelle pour l'homme d'affaire louviérois. " Une société doit appartenir à ses travailleurs, insiste-t-il. Comment regarder dans les yeux les équipes et leur demander le maximum sans partager ma société avec eux ? C'est un modèle moderne et positif, sans lequel Easi ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui. Ce modèle vertueux engage les employés, les motive et dope les résultats de la société. Sans ce modèle, Easi serait une entreprise d'une centaine de personnes aujourd'hui et pas de 250. "

Le groupe nivellois compte s'implanter dans de nouveaux domaines d'expertise.

Salvatore Curaba n'a pas de problème pour déléguer. Cela fait deux ans qu'il ne participe plus aux conseils de direction et qu'il laisse ses directeurs prendre les décisions business importantes, en ce compris de mener certaines acquisitions ! " Salvatore a toujours fait en sorte qu'Easi ne dépende pas que de lui, admettent en choeur Thomas Van Eeckhout et Jean-François Herremans. Il a laissé beaucoup de responsabilité au comité de direction. "

Accélérer l'insolente croissance d'Easi

Les deux nouveaux directeurs prennent la tête de l'entreprise à un très bon moment. Elle a atteint une belle notoriété : elle a non seulement été désignée cinq années de suite " meilleur employeur de Belgique " mais elle vient également d'être désignée " L'Entreprise de l'Année " organisée par EY, BNP Paribas Fortis et nos confrères de L'Echo. De plus, la firme est toujours en forte croissance. Son chiffre d'affaires atteint 50 millions d'euros et croît de 20% par an. Et le bénéfice net de l'an passé (2018) était de 2,3 millions d'euros et devrait frôler les 8 millions cette année. Mais cela ne semble pas suffire. Thomas Van Eeckhout et Jean-François Herremans visent grand. Très grand. En effet, ils comptent doubler les effectifs d'Easi d'ici 2025 et arriver à un groupe de 500 personnes. Ils comptent y arriver en grande partie grâce à l'international. " Salvatore voyait plus l'international comme un rêve, commentent les nouveaux CEO. Mais dans le business, il s'est surtout employé à développer la Belgique, pas tellement l'étranger. On veut déployer notre modèle à l'international et prendre plus de risques. " C'est qu'aujourd'hui, la Belgique et le Luxembourg représentent encore l'essentiel des activités d'Easi. La firme a commencé à se déployer aux Pays-Bas et en Suisse au travers des prises de participation dans des entreprises locales. " Nous pensons qu'il est plus intéressant de trouver les bonnes entreprises, avec les bonnes personnes et travailler avec elles parce qu'elles connaissent le marché local. Cela nous aidera à aller plus vite. Car nous ne sommes pas vraiment très patients ", avancent Thomas Van Eeckhout et Jean-François Herremans, le sourire aux lèvres. Le choix des nouveaux marchés se fera par opportunités. Actuellement, ils admettent regarder de près le marché canadien.

Un club de foot, un stade et un centre de formation

Au-delà de la croissance géographique, le groupe nivellois compte aussi s'implanter dans de nouveaux domaines d'expertise. " Le modèle des employés/actionnaires s'accompagne d'une large liberté, notent les deux co-CEO. Ainsi, lorsqu'un employé a senti que quelque chose pouvait être fait dans l'univers de l'immobilier, on lui a donné des moyens humains et du budget pour développer une solution. C'est ainsi qu'est né notre logiciel de gestion immobilière. " Thomas Van Eeckhout et Jean-François Herremans croient dans les possibilités offertes par la verticalisation. " Nous avons par exemple déployé des solutions à destination des hôpitaux et des intercommunales ", détaillent-ils. Et d'autres pourraient suivre si les nouveaux CEO identifient des opportunités ou si des employés leur proposent de s'engouffrer sur certains secteurs.

Des choix qui n'impliqueront plus Salvatore Curaba, lequel restera " ambassadeur et président d'Easi " mais ne devrait pas jouer les belles-mères encombrantes. " Il n'est pas du tout dans le contrôle, insiste Jean-François Herremans. Cela fait plus de 15 ans qu'il nous forme et nous délègue des responsabilités, cela ne sera pas difficile pour lui de nous laisser gérer, même si on sait qu'on pourra l'appeler en cas de besoin. Salvatore Curaba est un homme de projets, et il en a des nouveaux. "

En effet, le fondateur de la société en poursuit trois actuellement. Il s'implique énormément dans le club de foot louviérois qu'il a relancé, la RAAL. Au travers d'une coopérative, il y applique d'ailleurs le modèle à succès d'Easi. A côté de cela, il est en train de développer le centre de formation de la RAAL, un investissement de 6 millions d'euros, pour en faire le plus beau centre du pays. Enfin, il tente de faire émerger un nouveau stade de foot à La Louvière pour son club qu'il entend mener au plus haut niveau dans les cinq ans.