Une année à plus de 1 milliard de dollars de revenus! Jamais un fabricant américain d'armes n'avait connu cela. Sur son année fiscale 2021, Smith & Wesson a battu tous les records. Le meilleur trimestre de son histoire au printemps dernier, une capitalisation boursière multipliée par quatre, des ventes en plein boom... L'icône américaine a enchaîné les performances, même si elle est un peu rentrée dans le rang à l'automne.
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Une année à plus de 1 milliard de dollars de revenus! Jamais un fabricant américain d'armes n'avait connu cela. Sur son année fiscale 2021, Smith & Wesson a battu tous les records. Le meilleur trimestre de son histoire au printemps dernier, une capitalisation boursière multipliée par quatre, des ventes en plein boom... L'icône américaine a enchaîné les performances, même si elle est un peu rentrée dans le rang à l'automne. Avec le covid, les sociologues ont un sujet d'études inépuisable et à n'en pas douter, ils se pencheront sur l'explosion des ventes d'armes aux Etats-Unis, notamment aux premiers jours du confinement. En mars 2020, ce sont 2,58 millions d'armes qui se sont écoulées dans le pays, soit près du double par rapport à l'année précédente, selon les chiffres compilés par Small Arms Analytics and Forecasting (SAAF). Sur l'ensemble de l'année, le total des ventes d'armes privées a atteint les 22,8 millions d'unités. Et ces derniers mois, malgré la réouverture du pays, elles sont restées plus élevées qu'avant la pandémie. "Deux logiques contraires ont animé les Américains, souligne Timothy Lytton, professeur à la Georgia State University. Certains redoutaient le chaos, une vague d'insécurité et se sont armés en conséquence. D'autres, au contraire, craignaient une intrusion plus forte de l'Etat, à la suite des confinements, une restriction des mouvements..." Mais le covid n'explique pas tout. Ces dernières années, à chaque élection d'un président démocrate, les ventes d'armes s'emballent. L'élection de Joe Biden, il y a un an, n'a pas échappé à la règle. Certains Américains anticipent une législation accrue sur le port d'armes et s'équipent avant que ces lois ne soient votées... même si, dans les faits, la législation évolue peu. Les conservateurs les plus extrêmes s'arment en imaginant voir arriver à la Maison-Blanche de dangereux bolcheviks et se préparent au combat. Smith & Wesson, le plus emblématique des armuriers américains, en a été le principal bénéficiaire. Au premier trimestre de son année fiscale 2022, son chiffre d'affaires s'est encore envolé de 20%. A l'heure où d'autres industriels peinent à faire tourner leurs usines à plein et font face à de gros problèmes d'approvisionnement, les fabricants d'armes augmentent leurs cadences. "Tout le secteur a profité du boom des ventes d'armes, à l'exception de Remington, qui s'est placé sous le régime des faillites mais qui avait déjà des problèmes avant la pandémie, avec une lourde dette", explique Timothy Lytton. Sans compter que les fabricants américains exportent aussi une grande partie de leur production. En 2020, ce sont ainsi 2,5 millions d'armes qui sont sorties des usines Smith & Wesson. "Nous avons réussi à réaliser des gains en termes de parts de marché, en tirant parti de notre modèle de production flexible, qui nous permet de réagir beaucoup plus rapidement aux changements de demande du marché", soulignait Mark Smith, le P.-D.G, lors de la dernière conférence avec les analystes. Ce modèle est notamment hérité de la nouvelle organisation, décidée il y a deux ans et finalisée à l'été 2020. Smith & Wesson s'était diversifié, notamment sur le matériel de chasse et de pêche et avait adopté un nouveau nom, American Outdoor Brands, censé être plus familial et inclusif. Ces activités ont finalement été sorties de la société dans une nouvelle entreprise, également cotée. Ce qui a permis à S & W de se recentrer sur son coeur de métier et d'être plus agile. "La vraie raison de ce mouvement, c'est que certains fonds de pension ou fonds souverains ne voulaient plus ou ne pouvaient plus, légalement, détenir des participations dans des fabricants d'armes, il fallait donc leur offrir une sortie valorisante", pointe Rommel Dionisio, analyste chez Aegis Capital. Comme beaucoup de ses concurrentes, la marque fait aussi appel à de nombreux sous-traitants, ce qui lui permet de s'adapter très vite à des retournements de la demande, sans avoir à embaucher ou licencier. "Et l'industrie des armes à feu est moins dépendante des importations que d'autres, souligne Rommel Dionisio. Presque toute la production est faite aux Etats-Unis, il y a peu de composants électroniques, les perturbations de la chaîne logistique ont donc un impact faible." Lors de la dernière publication des résultats, début décembre, Mark Smith a réaffirmé son désir de mettre la société sur les rails, pour "plusieurs générations". Et, pour lui, cela passait forcément par un déménagement. Quelques mois auparavant, il avait annoncé le départ de Smith & Wesson de Springfield, la petite ville du Massachusetts qui abritait son siège depuis près de 170 ans. Le fabricant semblait pourtant lié à vie à cette ville de la Nouvelle-Angleterre, située à deux heures de Boston. Il y possédait toujours une usine et y faisait travailler plus de 1.500 salariés. Mais l'appel du pied du Tennessee, beaucoup plus accueillant pour les armes et leurs fabricants, a été le plus fort. Les travaux ont démarré à Maryville, non loin de Knoxville, où un nouveau siège devrait sortir de terre d'ici à 2023. La société en profitera pour regrouper sa production sur un site unique, les usines du Connecticut et du Missouri devant être fermées. Avec ce nouveau déménagement, c'est un peu la mort programmée de la "Gun Valley", au coeur du Massachusetts et du Connecticut. L'industrie des armes y avait prospéré quand, en 1777, George Washington avait repéré un vaste terrain, à Springfield, pour y stocker des munitions hors de portée de l'armée britannique. Peu à peu, tous les fabricants s'y étaient installés. Mais, depuis quelques années, ils sont partis vers le sud. Remington va installer son siège en Géorgie. Et, si Savage Arms, Sturm Ruger et Colt restent encore dans la région, ils ont eux aussi déplacé une partie de leurs usines. Par ailleurs, dans le Massachusetts, Etat très largement démocrate, les positions de Smith & Wesson étaient menacées par un projet de loi, qui pourrait interdire à tout industriel de fabriquer des armes d'assaut. La marque aurait dû cesser de produire des semi-automatiques, y compris ceux utilisés par les chasseurs ou ceux vendus en dehors de l'Etat. Les seules exceptions prévues étaient pour les ventes aux forces de police ou à l'armée. "Ces armes sont légales dans pratiquement tous les Etats du pays et sont utilisées en toute sécurité, tous les jours, par des millions de citoyens soucieux de respecter la loi", clame alors Mark Smith, le patron de Smith & Wesson. Ces produits auraient généré 60% des revenus de la société l'an dernier. Pour le fabricant, il devenait donc vital de partir, même si le projet de loi n'a pas encore été voté. Pour beaucoup, toutefois, ce n'est qu'un prétexte. "La législation n'est même pas certaine d'être adoptée. La véritable raison, c'est qu'ils veulent faire des économies et augmenter leurs profits. Cela fait des années qu'ils déplacent peu à peu des emplois vers le sud", affirme John Rosenthal, fondateur de Stop Handgun Violence, une ONG qui lutte contre les violences par armes à feu dans le Massachusetts. Dans le sud, Smith & Wesson trouvera des conditions beaucoup plus favorables, notamment un droit du travail plus flexible. Les syndicats y sont moins présents: dans le Tennessee, le taux de syndicalisation est inférieur à 5%, contre 12% dans le Massachusetts. L'entreprise y paiera également moins d'impôts. Le taux d'imposition des sociétés y est de 6,5%, contre 8% dans le Massachusetts, en plus des taxes fédérales. De quoi économiser une bonne centaine de millions de dollars par an. Le déménagement consacre bel et bien la fin du dialogue entre les autorités et les fabricants d'armes. Ce qui n'a pas toujours été le cas. En 2000, Smith & Wesson a même été tout près d'adopter un code de bonne conduite. Un an après la tuerie de Colombine, la direction tente d'embrasser les positions régulationnistes, sentant le boulet se rapprocher. Les plaintes des autorités se multipliaient au niveau local, accusant l'entreprise de fabriquer des armes "peu sûres". Le patron de l'époque, Ed Shultz, accepte alors de signer un accord avec l'administration Clinton pour s'autoréguler. Smith & Wesson devait mettre en place des sécurités pour éviter que les enfants ne manipulent ses produits, consentait à renforcer les vérifications auprès de tous ses clients et s'engageait à développer une "arme intelligente", qui ne pourrait être utilisée que par son propriétaire. Si les réformes semblaient mineures, la nouvelle constitue à l'époque un véritable séisme. "Ils s'étaient montrés exemplaires et responsables", se souvient John Rosenthal. Il s'agissait d'une première brèche dans l'unité de l'industrie, rangée derrière la puissante National Rifle Association (NRA). La réaction de cette dernière sera violente. Dans un communiqué, elle accuse S & W de "défendre des intérêts égoïstes". Selon le lobby des armes, cette "entreprise détenue par les Britanniques" ( elle était alors la propriété du groupe Tomkins, Ndlr) avait "agité le drapeau blanc de la capitulation et rejoint les rangs de Clinton-Gore pour laisser ses concurrents de l'industrie américaine des armes à feu défendre seuls le deuxième amendement". Ed Shultz reçoit des menaces, plusieurs groupes pro armes appellent à boycotter la marque. Dans un spot télévisé, le président de la NRA, l'acteur Charlton Heston, va jusqu'à affirmer que Smith &Wesson n'est qu'un suppôt des Britanniques, qui tentent ainsi d'imposer de nouveau leur domination coloniale! A l'été 2000, la pression devient insurmontable, les ventes sont en chute libre et la société doit licencier 15% de sa main-d'oeuvre. Ed Schultz démissionne dans la foulée et quelques mois plus tard, la société est vendue par Tomkins... 15 millions de dollars, à peine 15% du prix d'achat. Les nouveaux propriétaires font alors la paix avec la NRA et l'administration Bush, qui vient d'entrer à la Maison-Blanche, stoppe les poursuites contre les fabricants d'armes. Fin de l'histoire. L'épisode a marqué durablement l'industrie. Depuis, toute tentation d'autorégulation est tuée dans l'oeuf. Smith & Wesson se garde bien de dévier du discours d'une NRA pourtant fragilisée par des affaires de corruption. Quitte à tourner le dos à son passé. Nicolas Rauline ("Les Echos" du 5 janvier 2022)