On le repère à son rire d'adolescent au dernier étage du 6555 Barton Avenue, à Los Angeles. Un faux air de Groucho Marx, sans moustache et sans cigare, Le rire typique des " joueurs voraces "... Un sens du jeu que lui aurait transmis son agent de change de père, Walter Katzenberg. A 68 ans, Jeffrey Katzenberg en fait 10 de moins. Pull col en V sur t-shirt blanc, le bulldozer d'Hollywood, connu pour enchaîner les petits-déjeuners de travail dès l'aube, a toujours un as dans sa manche. Dans les années 2000, Shrek, l'ogre verdâtre fut l'instrument de sa revanche sur Disney. Aujourd'hui, son dernier défi s'appelle Quibi (abréviation de Quick Bites), une plateforme vidéo en préparation, qui veut révolutionner Hollywood en devenant le Netflix du format court. Une sorte d'hybride entre un Spotify de l'information et un HBO des mini-séries haut de gamme, l'ultime pari du vétéran de l'animation chez Disney intrigue autant qu'il fascine.
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On le repère à son rire d'adolescent au dernier étage du 6555 Barton Avenue, à Los Angeles. Un faux air de Groucho Marx, sans moustache et sans cigare, Le rire typique des " joueurs voraces "... Un sens du jeu que lui aurait transmis son agent de change de père, Walter Katzenberg. A 68 ans, Jeffrey Katzenberg en fait 10 de moins. Pull col en V sur t-shirt blanc, le bulldozer d'Hollywood, connu pour enchaîner les petits-déjeuners de travail dès l'aube, a toujours un as dans sa manche. Dans les années 2000, Shrek, l'ogre verdâtre fut l'instrument de sa revanche sur Disney. Aujourd'hui, son dernier défi s'appelle Quibi (abréviation de Quick Bites), une plateforme vidéo en préparation, qui veut révolutionner Hollywood en devenant le Netflix du format court. Une sorte d'hybride entre un Spotify de l'information et un HBO des mini-séries haut de gamme, l'ultime pari du vétéran de l'animation chez Disney intrigue autant qu'il fascine. " Je suis un bâtisseur, pas un investisseur : l'argent n'a jamais été une motivation pour moi ", confie-t-il. Un bâtisseur qui sait décompresser aussi. Il y a trois ans, à peine empoché son chèque de 400 millions de dollars sur la vente de DreamWorks, Jeffrey Katzenberg a donné un méga-dîner de shabbat pour 700 personnes sous une tente, à Burning Man, le festival de la contre-culture organisé chaque été en plein désert du Nevada. Trois jours dans un camping-car sans se laver, avec son fils David, producteur de 33 ans, dans ce " lieu le plus insensé " où il y a plus de drogue au mètre carré que nulle part ailleurs aux Etats-Unis. Mais il ne faut pas s'y tromper : " C'est un authentique 'workaholic'. Il est capable de survendre à peu près tout. Il est drôle, mais aussi dur en affaires. Et c'est un parieur invétéré ", déclare Kim Masters, l'une des meilleurs plumes du Hollywood Reporter. Dans son livre sur Disney The Keys to the Kingdom (2001), la journaliste a révélé que Jeffrey Katzenberg s'était fait exclure, un temps, des casinos de Las Vegas pour sa manie de compter les cartes... Un vrai showman, aussi, mélange de Jim Carrey et de Jack Nicholson. Le sourire fait partie de l'art de la guerre à Hollywood. A mi-chemin entre les studios de Paramount et ceux de Sunset Las Palmas, où a été tourné Une nuit à Casablanca, des Marx Brothers, le siège de Quibi ressemble à un Rubik's Cube avec ses vitres colorées. C'est là qu'en février, le tandem formé par Jeff Katzenberg et Meg Whitman, l'ancienne PDG de Hewlett- Packard, a pris ses quartiers, après avoir recruté une série de gros calibres de l' entertainment, tels Becky Brooks (ex-CBS), Diane Nelson (DC Entertainment) ou Tim Connolly (ex-Hulu)... et plusieurs showrunners de premier plan. " Jusqu'ici, nous avons eu deux générations de storytelling : les films de deux ou deux heures et demie destinés à être vus dans les cinémas et les oeuvres pour la télévision divisées en épisodes, expose Jeffery Katzenberg au siège de Quibi. Pour la première fois, avec cette plateforme, nous allons concevoir la troisième génération pour les mobiles. C'est un format pour les millennials (18-34 ans) accros à leurs smartphones. " En vue de son lancement en avril 2020, la plateforme a déjà levé 1 milliard de dollars pour produire 5.000 épisodes par an (à des tarifs de 10.000 à 125.000 dollars la minute, selon les programmes) et s'apprête à lever 1 milliard supplémentaire, selon le site d'informations spécialisées TechCrunch, face à son petit rival Fiction Riot. Quibi vise 20 millions d'abonnés en cinq ans (70 millions en 2025 en hypothèse haute). " Jeff est un story-teller de l'hémisphère droit alors que je suis profondément analytique ", lance Meg Whitman. C'est peu dire que le nouvel odd couple d'Hollywood, comme l'a baptisé le magazine Fortune, intrigue. A priori, tout les oppose. Nommée PDG de Quibi à 61 ans, Meg Whitman est une brillante diplômée de Princeton, alors que Jeffrey Katzenberg, autodidacte dyslexique, a renoncé à la New York University (NYU), à 24 ans, pour devenir " l'homme à tout faire " de Barry Diller, magnat des médias à Hollywood. Fervent démocrate, il a été un des principaux leveurs de fonds pour les Clinton, puis pour Barack Obama en 2008 et de nouveau en 2012. De son côté, deux ans avant d'être nommée PDG de Hewlett-Packard en 2011, l'ancienne patronne d'eBay a vainement tenté de succéder à Arnold Schwarzenegger au poste de gouverneur de la Californie, sous la bannière républicaine. Il est vrai qu'elle s'est depuis ralliée à la candidature d'Hillary Clinton en 2016, en traitant Donald Trump de " dangereux démagogue ". Un point de con- vergence avec Katzenberg qui a lui-même qualifié l'actuel président américain de " pire cauchemar " avant sa victoire. " C'est drôle : nous sommes aux antipodes. Meg est très réfléchie et méthodique, je fonctionne à l'instinct. Mais notre force est d'avoir trouvé une manière de jouer ensemble, explique Jeffrey Katzenberg. Meg Whitman est une vraie faiseuse de pluie : elle a eu une carrière encore plus incroyable que la mienne, ajoute celui qui est l'un des rares power-brokers (homme d'influence) d'Hollywood à pouvoir prétendre au titre de dernier nabab, depuis la disparition du mythique producteur Lew Wasserman en 2002. "Je passe 80% de mon temps à Quibi. Mais c'est Meg qui va diriger l'entreprise, assure-t-il. Comme je lui dis toujours : je donne le meilleur de moi-même quand j'ai un boss. Et je le pense vraiment. J'ai toujours préféré de loin travailler avec des femmes. Chez DreamWorks Animation, il y avait 55% de femmes dans les équipes de direction et 85% de nos films étaient produits par des femmes, contre 15% pour la moyenne de l'industrie. " Le dernier pari de Katzenberg est sur toutes les lèvres autour de la mythique Tropicana pool de l'Hotel Roosevelt, décorée par David Hockney. Le flair de l'ancien patron des studios Disney a, il est vrai, été rarement démenti jusqu'ici. Et la liste de ses investisseurs dans Quibi a de quoi impressionner : Disney-Fox, NBCUniversal, Sony Pictures, Warner Media, Paramount, Goldman Sachs, JP Morgan, Liberty Global, Alibaba, etc. Sans oublier le fonds Madrone Capital des héritiers Walmart. Avant de lancer cette nouvelle plateforme, Jeffrey Katzenberg a créé sa propre société d'investissement, WndrCo (prononcer Wonder Co), sur le modèle de l'empire IAC de son mentor, Barry Diller, qui contrôle entre autres l'application de rencontres Tinder. Outre sa participation de contrôle dans la plateforme de vidéo, WndrCo a investi dans plusieurs start-up prometteuses, tels que le site d'informations américain Axios, basé à Washington, et AnchorFree, la société californienne spécialisée dans la sécurité en ligne qui a développé Hotspot Shield. Le seul nom de Katzenberg est un sésame à Hollywood. A la fin des années 60, fils d'un courtier de l'Upper East Side, cet autodidacte revendiqué a commencé par jouer, à 14 ans, le gofer (homme à tout faire) de John Lindsay, le futur maire de New York. A 24 ans, il tourne le dos aux études et, grâce à son énergie et sa curiosité hors norme, il est vite propulsé à la tête du département production de Paramount Pictures, où il s'illustre par son flair pour les projets prometteurs avant de rejoindre Disney en 1984. " C'est le meilleur golden retriever que j'aie jamais rencontré ", confiera à l'époque le patron de Disney, Michael Eisner, au Los Angeles Times. De fait, en 10 ans, Katzenberg fait bondir les revenus du studio Disney de 320 millions à 3,7 milliards de dollars, avec d'énormes succès mondiaux tels que La Petite Sirène, Aladdin ou encore La Belle et la Bête - il est le premier à avoir l'idée de faire doubler les personnages d'animation par des stars. Cela ne l'empêchera pas de se faire brutalement débarquer par Michael Eisner, pour cause de guerre des chefs, dans la foulée de la disparition, en avril 1994, de Franck Wells, le numéro 2 de Disney. C'est l'année du " sale divorce " ( dirty divorce) qui le marquera à tout jamais. " Jeffrey a toujours été hanté par le souvenir de cette bagarre avec Michael Eisner à la tête de Disney. Toute sa carrière durant, il n'a eu de cesse de vouloir démontrer que Disney avait fait une grave erreur en le virant, explique Kim Masters, au siège du Hollywood Reporter, à Los Angeles. Cela reste un puissant ressort chez lui. " L'intéressé affirme le contraire : " Je n'ai pas de rétroviseur ! Je ne regarde jamais en arrière. " Pour preuve, il n'a pas hésité à trancher dans le vif avec Harvey Weinstein, son ex-ami de 30 ans et partenaire chez Miramax. Quitte à qualifier de " monstre " celui qu'il avait encore présenté, à un gala philanthropique hollywoodien en 2015, comme un " really nice jewish boy ". Katzenberg voit dans la chute du producteur prédateur un vrai tournant pour Hollywood. " Cela a été un moment de vérité, trop longtemps attendu, dont on n'a pas fini de voir les ramifications. L'impact sur l'industrie a été majeur et ce n'est pas fini ", laisse entendre Jeffrey Katzenberg. La roue tourne vite dans la Cité des anges. Quibi, génial pari visionnaire ou méga-flop en vue ? Aujourd'hui, les séries ont le vent en poupe, mais le format court de la plateforme suscite des doutes. Cette nouvelle offre s'adresse clairement avant tout aux millennials, grands adeptes du visionnage nomade. " Il y a six ans, ils passaient six minutes par jour en moyenne à visionner des vidéos, aujourd'hui c'est 17 minutes. Et cela ne cesse d'augmenter, assure Jeffrey Katzenberg. Nous allons faire comme HBO a fait, en son temps, en se différenciant des networks. " Il se donne un an pour constituer un catalogue de programmes spécialement écrits et édités pour ce format (six à 10 minutes). En guise de teasing, Quibi a déjà annoncé une " version 2.0 " de Liaison fatale avec Naomi Watts, et a acheté les droits d'un docudrame au vitriol sur l'ascension d'Evan Spiegel, le fondateur de Snapchat, intitulé Frat Boy Genius. La liste des talents qui ont signé avec Quibi s'allonge tous les jours : Leonardo DiCaprio, Jason Blum, Antoine Fuqua, Sam Raimi, Jennifer Lopez. Ainsi que Guillermo del Toro, le réalisateur oscarisé de La Forme de l'eau, qui prépare aussi le remake de Pinocchio pour Netflix. Quibi entend par ailleurs jouer la carte des news en se présentant comme un mélange à 50/50 entre un " nouveau HBO centré sur les formats courts " (de la qualité de Game of Thrones) et un " Spotify de l'information " pour millennials. Dans cette optique, des accords ont été conclus avec ITV et la BBC, aujourd'hui considérée comme la source la plus fiable par les jeunes Américains. " L'information en est encore au stade où en était la musique il y a six ans ", murmure Jeffrey Katzenberg... Comment a-t-il réussi à embarquer les studios dans l'aventure ? " Si nous avons raison, cela deviendra la prochaine grande initiative de croissance pour tout Hollywood et même au niveau global. C'est la première fois que l'ensemble des acteurs de l'industrie se rassemblent pour soutenir quelque chose de nouveau. Ils ont tous compris le besoin crucial d'avoir un volume important de programmes. " La solidité de son tour de table semble lui donner raison. " Il y a un véritable appétit pour les séries, mais pas forcément pour les formats courts de 10 minutes. Katzenberg est un très bon producteur et un vrai power-broker à Hollywood, mais pas forcément un visionnaire ", tempère Schuyler Moore, un des meilleurs avocats du secteur à Los Angeles. Pour lui, la vraie rupture sera plutôt le lancement de la nouvelle plateforme Disney+, à l'automne. Et le début des difficultés financières pour... Netflix en 2020. " Nous allons marier le meilleur de la Silicon Valley avec la crème d'Hollywood. Quibi sera une plateforme globale : nous aurons des partenaires en Europe et en France ", réplique Jeff Katzenberg, sans cacher avoir entamé des discussions avec Vivendi. Quant à la longue série d'échecs qui a alimenté le cimetière des plateformes de vidéo mobile, depuis l'arrêt de Vessel ou Go90 (Verizon) aux Etats-Unis, jusqu'à ceux des services Studio + (groupe Canal +) ou BlackPills, en France, il y voit le résultat d'expériences non abouties. " Nous ne boxons pas dans la même catégorie. Nous allons dépenser infiniment plus pour faire une série. A 100.000 dollars la minute ( contre 2.000 dollars pour YouTube, Ndlr), le programme Premium sera au niveau le plus cher de ce qui se produit aujourd'hui à Hollywood ou en Europe. Rien de comparable à YouTube. " " C'est un modèle incroyablement risqué, mais Katzenberg est plus crédible que Canal+ sur ce terrain, après avoir levé 1 milliard de dollars, reconnaît le producteur français Pascal Breton, le fondateur de Federation Entertainment qui vient de créer une filiale à Los Angeles. Cela peut marcher si Katzenberg a les reins très solides et s'il vend une exclusivité aux grands opérateurs téléphoniques tels que Verizon ou Orange en échange d'un minimum garanti... " Au diable les sceptiques ! Le pari de Katzenberg repose sur la coopération entre studios et services de streaming. Contrairement à Barry Diller, le fondateur de Quibi ne croit pas au déclin inéluctable des grands studios hollywoodiens. Pas question pour lui qui se targue d'avoir supervisé la production de quelque 406 films, 41 dessins animés et 75 séries télévisées, de se brouiller avec l'ancien monde... ou avec Netflix. N'a-t-il pas été le premier à conclure des accords avec le groupe de Reed Hastings, bien avant les autres, lorsqu'il était à la tête de DreamWorks, dès 2011 ? " Netflix a été le catalyseur du changement le plus important qu'ait connu notre industrie. C'est une entreprise fantastique qui affecte toutes les facettes du secteur " , se félicite-t-il, sans tarir d'éloges sur Ted Sarandos, le directeur des contenus de Netflix - l'un des trois hommes qu'il admire le plus à Hollywood avec Bob Iger (le patron de Disney-Fox) et... Reed Hastings. " De toute façon, Netflix ne sera jamais un concurrent direct de Quibi ", ajoute Jeffrey Katzenberg. Vingt-cinq ans après sa bagarre homérique avec Michael Eisner qui l'avait imprudemment qualifié de " petit nabot " ( little midget), le joueur de poker n'est pas près de se retirer dans sa mégavilla de Carbon Beach, à Malibu. Il lui reste à jouer sa paire d'as avec Meg Whitman.Par Pierre de Gasquet.