L'homme est infatigable. A 81 ans, Jean-François Kahn ne cesse de multiplier les conférences et les débats sur les plateaux de télévision. Fondateur des magazines L'Evénement du Jeudi et Marianne, le journaliste compte aussi une quarantaine d'essais à son actif et s'apprête à livrer son tout nouvel ouvrage dans quelques semaines à peine.
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L'homme est infatigable. A 81 ans, Jean-François Kahn ne cesse de multiplier les conférences et les débats sur les plateaux de télévision. Fondateur des magazines L'Evénement du Jeudi et Marianne, le journaliste compte aussi une quarantaine d'essais à son actif et s'apprête à livrer son tout nouvel ouvrage dans quelques semaines à peine. Pour Trends-Tendances, il a accepté de s'asseoir à la table de L'Ecailler du Palais Royal à Bruxelles en compagnie de Philippe Delusinne, administrateur délégué de RTL Belgique. Morceaux choisis d'une interview croisée sur fond d'erreurs et d'horreur médiatique. TRENDS-TENDANCES. Jean- François Kahn, vous terminez l'écriture de votre prochain livre " Raccrochez, c'est une erreur ! " qui sortira en janvier prochain. Quel en sera le thème ? JEAN-FRANCOIS KAHN. C'est une analyse de toutes les erreurs que l'on commet et qui ont évidemment des conséquences. C'est aussi une réflexion sur la difficulté de les reconnaître. Je fais une analyse de plusieurs erreurs historiques, comme l'affaire Dreyfus ou, plus récemment, l'intervention française en Lybie. J'y explique que si l'on reconnaît une erreur, c'est exactement comme enlever une vis d'un système clos : tout va s'effondrer ! Donc, contre toute évidence, on a une fâcheuse tendance à s'accrocher à l'erreur... PHILIPPE DELUSINNE. Faut-il un certain recul sur le monde, je dirais une certaine sagesse, pour écrire un livre sur le fait de pouvoir reconnaître ses erreurs ? Est-ce le fruit de 40 ans ou de 50 ans d'observation attentive sur le monde dans lequel vous évoluez ? J.-F.K. Vous voulez dire 60 ans, malheureusement ( rires) ! P.D. Mais est-il nécessaire d'avoir une espèce d'audace, de liberté et de recul pour pouvoir le faire ? J.-F.K. Oui, il faut une distance et un recul, incontestablement, mais aussi une expérience et un minimum de connaissances historiques. Précisément, quelle a été la plus grande erreur que vous avez commise sur le plan professionnel et que vous accepteriez de reconnaître aujourd'hui ? J.-F.K. Une des principales erreurs que j'ai commises est vraiment très lourde. Quand il y a eu les élections présidentielles françaises de 2002, je dirigeais l'hebdomadaire Marianne. A l'époque, tout le monde annonçait, au premier tour, la victoire de Jacques Chirac et de Lionel Jospin. Personne ne s'attendait à ce que Jean-Marie Le Pen arrive au second tour. Or, pour pouvoir satisfaire tous les abonnés d'Outre-mer, il fallait absolument que l'on boucle avant les résultats définitifs du premier tour. Et comme j'étais sûr que l'on aurait un duel Chirac-Jospin au second tour, j'ai pris le risque de faire un numéro à 10.000 exemplaires avec ces deux candidats en une, et même un éditorial qui disait pour qui il fallait voter ! ( il éclate de rire) Quand les résultats officiels sont tombés, j'ai essayé de récupérer tous ces exemplaires, mais il était trop tard. C'est terrible ! ( rires) P.D. Ce sont des collectors ! J.-F.K. Ah oui, ça vaut très cher ! ( rires) Vous avez perdu une certaine crédibilité à ce moment-là ? J.-F.K. Non. Bizarrement, j'ai été très peu attaqué sur cette affaire alors que je méritais de l'être. En revanche, je suis beaucoup plus attaqué aujourd'hui sur des tas de choses qui n'ont pas de raison d'être. Philippe Delusinne, est-il difficile de reconnaître ses erreurs quand on est CEO d'une entreprise comme RTL Belgique ? P.D. Le problème, c'est que l'on n'a pas toujours ce recul historique dont parle Monsieur Kahn pour reconnaître ses erreurs. On a le nez dans le guidon et c'est un peu la difficulté quand on gère une entreprise. Mais pour répondre à votre question, je pense qu'il est effectivement difficile, dans l'absolu, de reconnaître une erreur. Cela dit, si on ne la reconnaît pas explicitement, on veillera à ne plus la commettre. Quand on est lucide et que l'on sait que l'on a commis une erreur, on ne le dira pas haut et fort, mais on sera suffisamment malin pour ne plus la commettre une deuxième fois. Mais êtes-vous en mesure de dire aujourd'hui quelle a été votre plus grande erreur à la tête de RTL Belgique ? P.D. J'ai beaucoup de mal à dire qu'il s'agissait d'une erreur personnelle. Je dirais plutôt que j'ai raté des momentums ou des circonstances qui auraient changé la donne. Ça oui, il y en a eu ! Nous sommes, en principe, le plus grand média francophone belge et nous aurions dû être un média national. Nous avons raté des opportunités en Flandre, ce qui était mon obsession, notamment en 2005. Est-ce une erreur ? C'est en tout cas un échec qui ne m'est pas seulement attribuable, mais qui est un vrai regret. ( Il se retourne vers Jean-François Kahn) Vous connaissez ce pays bizarre qu'est la Belgique et qui est la juxtaposition de 6,5 millions de Flamands et de 4,5 millions de Francophones ? J.-F.K. ( Il sourit) Oui... P.D. En fait, c'est un non-pays qui a moins de 200 ans. Vous parliez à l'instant d'histoire : en 1830, la Belgique a été créée artificiellement et c'est une émanation du nord de l'Europe avec un peuple flamand d'obédience plutôt anglo-saxonne et germanique, et un peuple francophone qui est purement latin. Nous sommes tellement peu un pays que l'on a demandé aux Allemands, les Saxe-Cobourg, de choisir un roi ! Toutefois, la cohabitation de ces deux cultures s'est faite dans une certaine harmonie et ceci pour deux raisons : d'une part, il y a eu un baxter économique extraordinaire qui a été le Congo et, d'autre part, le peuple flamand a accepté, pendant une centaine d'années au moins, d'être, je ne dirais pas le sous-peuple, mais le peuple qui avait le langage des prolétaires, tandis que le français était la langue de l'élite sociale aristocratique et des affaires. On a vécu un bouleversement après la Seconde Guerre mondiale avec la revanche culturelle et sociale des Flamands sur les francophones.... J.-F.K. Vous savez, j'aime beaucoup la musique et j'ai beaucoup oeuvré pour faire redécouvrir des oeuvres lyriques oubliées du 19e siècle. Or, il y a un opéra qui a joué un grand rôle en Belgique et qui est La Muette de Portici. J'ai voulu remonter cet opéra à l'occasion des 150 ans de la Révolution de 1830, mais je me suis heurté à deux difficultés : d'abord, je n'ai pas réussi à mettre d'accord le Théâtre royal de La Monnaie à Bruxelles et l'Opéra de Liège pour qu'ils travaillent ensemble mais, surtout, je me suis frotté à l'hostilité des Flamands ! Ils estimaient qu'il y avait une provocation de ma part de remonter La Muette de Portici ! ( rires)P.D. J'ai une anecdote amusante à ce sujet. Vous l'ignorez peut-être, mais je suis également président du Théâtre royal de La Monnaie depuis une douzaine d'années et j'étais précisément à l'opéra lorsque la chaîne publique belge a mené l'opération Bye Bye Belgium en 2006. En fait, la RTBF a réalisé à cette époque-là un faux journal télévisé à l'heure de son journal habituel, mais cette fiction n'était pas clairement indiquée comme telle et elle mettait en scène la fin de la Belgique avec des faux reportages en direct. J.-F.K. Oui, oui, je me souviens ! P.D. Donc, je suis à l'opéra ce soir-là et je sens mon téléphone vibrer en plein spectacle. Je regarde discrètement l'écran et je vois que Jean-Pierre de Launoit, qui est mon président du conseil d'administration chez RTL Belgique, essaie de m'appeler. Evidemment, je ne décroche pas, mais il insiste et je ne réponds toujours pas. A la troisième fois, je me dis qu'il doit y avoir un sérieux problème, donc je décroche discrètement et je chuchote : " Ecoute, Jean-Pierre, je suis à l'opéra... ". Et là, il me répond : " Justement, c'est terrible, c'est la fin de la Belgique ! " ( Jean-François Kahn éclate de rire). Vous imaginez ? Il était convaincu que ce que l'on voyait à l'antenne était vrai ! Il avait été pris au piège comme des milliers de Belges et je me suis d'ailleurs exprimé après cela en disant que je trouvais peu correct de la part d'une chaîne publique de faire une fiction de cette nature-là... J.-F.K. Dans la mythologie journalistique, il y a ce qu'avait fait Orson Welles en 1938 lorsqu'il a fait croire, à la radio, que les Martiens débarquaient aux Etats-Unis ! P.D. Oui, mais les choses auraient pu dégénérer à Bruxelles puisque de vrais manifestants sont venus ce soir-là s'opposer aux faux manifestants que l'on voyait à l'antenne. Vous savez, il suffit d'une mauvaise chute et vous avez un mort. Si nous, chaîne privée, avions fait cela, on se serait fait vilipender ! J.-F.K. Alors, on dit après coup qu'il s'agissait de mettre en garde les gens et de leur faire prendre conscience d'un problème. Et puis, il y a aussi toujours un moment où l'on vous dit : " Oui, mais c'était signalé... " P.D. Pour Bye Bye Belgium, il a fallu attendre 10 minutes ! J.-F.K. Généralement, c'est signalé d'une façon telle que les gens ne s'en aperçoivent même pas... P.D. Certes, à l'époque, on ne parlait pas encore de fake news, mais il faut tout de même savoir que, le soir-même, des ministres ont demandé la tête du patron de la RTBF. Mais en 24 heures, tout a basculé et la chaîne publique en a fait un produit de conférence. J.-F.K. A ce sujet, permettez-moi d'en revenir à mon livre. Quand les gens font une erreur, ils ont non seulement tendance à ne pas la reconnaître, mais ils disent en plus : " On n'a pas été assez loin ! " De cette façon, ça leur permet de rester dans le système. C'est d'ailleurs ce qu'ont longtemps dit les communistes : " Ce n'est pas le communisme qui a échoué, c'est qu'on n'a pas été assez loin dans le système ! " ( rires) Pareil avec les libéraux en 2008 : " Ce n'est pas le libéralisme qui est en cause, c'est que l'on a pas été assez loin dans la dérégulation ! " Justement, avec la prolifération des " fake news" aujourd'hui, avez -vous le sentiment que l'industrie des médias et, par ricochet, la démocratie soient réellement en danger ? J.-F.K. Comme c'est un sujet compliqué, il faut bien le sérier. J'ai 62 ans d'expérience journalistique et je peux vous dire aujourd'hui que les journaux ont, dans l'ensemble, une honnêteté qu'ils n'avaient pas il y a 45 ans. A l'époque, ils étaient davantage liés à un parti, une organisation, un syndicat, un pouvoir, etc. Je me souviens avoir couvert, au début des années 1960, une grande manifestation contre l'OAS où il y avait eu neuf morts et ne pas avoir pu écrire mon reportage parce que mon rédacteur en chef était au téléphone avec le ministère de l'Intérieur qui lui dictait le récit ! Ça, c'est inconcevable aujourd'hui ! Donc, il ne faut pas penser que les médias, en 2019, ont basculé dans l'empire des fake news. D'ailleurs, la plupart des médias ont désormais des outils de chasse aux fausses nouvelles. Non, le vrai problème qui est aussi dangereux que la bombe atomique - il faut dire les choses comme elles sont - c'est l'alliance des chaînes d'info en continu, des réseaux sociaux et de l'anonymat. On n'imagine pas l'effet déconstructeur que cela peut avoir ! Il faudrait d'ailleurs se battre pour la suppression totale de l'anonymat sur les réseaux sociaux. P.D. Absolument ! Ce à quoi certains répondront que l'on restreint les libertés individuelles... J.-F.K. Quand on dit qu'on n'a ni le droit de violer ni le droit de tuer, on restreint aussi les libertés ? L'anonymat, c'est le droit au mensonge, le droit à la haine, le droit à la calomnie, le droit au harcèlement, le droit à l'horreur. Ne me parlez surtout pas de liberté à ce niveau-là ! La suppression de l'anonymat sur les réseaux sociaux est une cause qui devrait tous nous mobiliser. P.D. L'information véhiculée aujourd'hui par les médias traditionnels est toujours faite par des gens qui ont suivi une formation et qui ont une éthique. Mais le problème, c'est que l'information circule désormais via tout le monde. Avec ce smartphone, je suis journaliste, n'importe qui est journaliste et chaque personne peut diffuser rapidement ses images sur les réseaux sociaux. Il n'y a plus de filtre. J.-F.K. L'instantanéité est aussi un problème. P.D. Exactement. L'instantanéité et la course à l'audience, c'est terrible ! Mais vous savez, ce qui me donne surtout le vertige, c'est que les gens ont de moins en moins de culture. Ils lisent de moins en moins de livres. Entre parenthèses, j'en ai fait la cruelle expérience puisque j'ai racheté, à un moment donné, cinq ou six maisons d'édition pour créer des synergies avec la télé et la radio. Cela a été un flop magistral et c'est l'une de mes erreurs, d'ailleurs ! Bref, les gens lisent de moins en moins de livres et de moins en moins la presse aussi. Ils se contentent de lire trois lignes sur leur portable et ils savent ! Parfois, j'ai l'impression de passer pour un vieux con en disant que je suis pessimiste, mais je voudrais rappeler que l'avenir s'écrit avec une plume trempée dans l'encrier de l'histoire. Or, cette histoire s'efface et, au risque de me répéter, je constate que les gens ont de moins en moins de culture. J.-F.K. Dans mon entourage, je ne connais plus personne qui peut me citer un vers de Racine. P.D. Les gens débattent de moins en moins aussi et ils s'isolent de plus en plus avec leur écran et leurs écouteurs. Au restaurant, vous voyez de plus en plus des familles entières où chacun a les yeux rivés sur l'écran de son smartphone. C'est effarant... J.-F.K. Vous avez raison : il y a une disparition totale de l'altérité. L'autre n'existe plus... P.D. Mais le grand paradoxe, c'est que chaque personne se croit aujourd'hui fondée d'avoir une opinion sur tout. Et j'ai le vertige de croire que notre grand-messe du journal télévisé de 19 h fait plus que jamais l'opinion des gens. J.-F.K. Je suis absolument d'accord avec ce que vous dites, sauf sur ce point, celui de la grand-messe télévisée. Il y a 40 ans, il n'y avait qu'une seule chaîne et l'impact du JT de 20 h était absolument inouï ! On n'imagine pas à quel point ça formatait les gens. Aujourd'hui, la grand-messe a complètement perdu de son impact. Les gens se branchent sur les réseaux sociaux et les chaînes alternatives. Il y a 1.000 façons de s'informer. P.D. C'est vrai que les jeunes regardent moins la télé le soir, mais je vais sans doute vous surprendre sur l'impact du journal télévisé. Nous sommes 4,5 millions de francophones en Belgique et, chaque soir, nous avons en moyenne 700.000 personnes qui regardent le JT sur RTL-TVI, là où la RTBF affiche en moyenne 550.000 téléspectateurs. En cumulé, cela fait donc 1,25 million de personnes ou, plutôt, de contacts puisque certaines personnes passent parfois d'un JT à l'autre. Ce n'est quand même pas mal ! A côté de ça, un groupe d'investisseurs a lancé en septembre une chaîne belge d'info en continu qui s'appelle LN24. Elle porte mal son nom car je dirais qu'il s'agit plutôt d'une chaîne " full débats ".Est-ce une menace pour vous ? P.D. J'ai les chiffres d'hier ( interview réalisée le 9 octobre, Ndlr). Leur meilleur score, c'est 4.400 personnes... J.-F.K. ( Sidéré) Combien ? P.D. Vous avez bien entendu : 4.400 personnes pour leur émission du soir. Hier, leur journal a attiré 3.091 personnes et l'interview politique du matin a touché 808 personnes. Ce sont les chiffres du CIM. Que voulez-vous dire, au juste ? P.D. J'ai travaillé pendant un an sur un projet de chaîne " full info " pour RTL Belgique. Première conclusion : il faut une offre véritablement nationale, Flandre et Belgique francophone réunies, pour faire la différence. Deuxièmement, il faut une solide équipe de journalistes. La RTBF a 450 journalistes, j'en ai 150 et LN24 débute avec une équipe de 25 journalistes. C'est impossible de tenir sur la durée ! Troisièmement, il faut créer des synergies entre la presse écrite et la presse audiovisuelle. Dans le cadre de mon projet, je m'étais rapproché du groupe Rossel, de la chaîne économique Canal-Z et on avait pris aussi BFM en France pour l'international. Avec toutes ces forces, on pouvait lancer en Belgique une chaîne d'info en continu qui devait coûter entre 9 et 12 millions d'euros. Bref, j'y ai renoncé parce qu'il y a ce que j'appelle la vérité économique des choses et donc, sur base de tout ce que je viens de vous dire, LN24 ne peut pas être rentable. J.-F.K. Je peux toutefois vous affirmer que, sur le thème du " ça ne marchera jamais ", j'ai personnellement fait des choses qui ont vécu ! J'ai commencé par reprendre un journal qui s'appelait Les Nouvelles littéraires et qui s'écoulait à 1.500 exemplaires. On m'a dit " Vous êtes fou ! " et j'ai quand même réussi à le monter à 60.000 exemplaires. Pareil pour L'Evénement du Jeudi : je n'avais pas d'argent ! Je l'ai lancé avec 10 millions de francs ( environ 1,5 million d'euros, Ndlr), avec une souscription, vous vous rendez compte ? Marianne aussi, c'était un grand défi. Tout ce que j'ai fait dans ma vie, je l'ai fait en me battant contre l'idée qu'on ne pouvait pas le faire. Pour reprendre l'expression d'un ancien PDG de TF1, on a le sentiment que le nouvel eldorado des médias est aujourd'hui " le temps de cerveau disponible " qu'ils doivent reprendre aux Gafa. Philippe Delusinne, quel est votre stratégie pour y arriver ? P.D. Premièrement, je ne sais pas si l'on arrivera un jour à regagner ce temps dont vous parlez. Attention, ce ne sont pas des propos défaitistes. Il y a cinq ans, j'aurais été incapable de vous dire vers quoi allaient évoluer les médias. Aujourd'hui, je ne peux pas non plus vous dire quel sera l'avenir des médias dans cinq ans et, en réalité, personne ne peut s'y aventurer. Cela dit, je pense que l'une des clés pour être un média qui peut encore performer aujourd'hui face à des acteurs qui ont des moyens démesurés, c'est le local ou, si vous préférez, la proximité. La proximité est un mot qui est souvent galvaudé, mais je pense que les médias qui parleront aux gens des choses qui se passent chez eux peuvent encore avoir de belles années devant eux. Notre stratégie à nous est vraiment celle-là : on doit faire de l'ancrage local. J.-F.K. J'ai un avis complémentaire sur la presse écrite. Aujourd'hui, il y a une crise dans la presse papier et elle est peut-être irréversible. Bien entendu, je ne le souhaite pas. Alors, imaginez un peu qu'un type, il y a plus de 2.000 ans, soit venu dire un jour au dramaturge Sophocle : " J'ai été voir l'oracle de Delphes qui m'a dit que, dans plusieurs siècles, le même spectacle pourrait être vu partout, chez les gens, sur un écran ". Sophocle se serait sans doute dit à l'époque que le théâtre allait disparaître. Or, le théâtre est toujours là et il y a sans doute beaucoup plus de spectacles aujourd'hui que du temps de Sophocle. En revanche, l'arrivée du chemin du fer a complètement tué la diligence. Tout ça pour vous dire que je ne sais si l'on se trouve ici, avec la presse papier, dans le schéma théâtre ou diligence. Mais je pense effectivement, comme vous, que la proximité peut être un facteur clé, pour autant que l'on n'abandonne pas toutefois la dimension nationale. Pour résister à la toute-puissance des Gafa, la devise " L'union fait la force " peut aussi être une réponse. En France, le projet Salto qui réunit les chaînes publiques et celles du secteur privé sur une même plateforme se met en place. En revanche, chez nous, le même genre de projet est visiblement au frigo... P.D. Il est au frigo, mais il n'est pas au congélateur. ( sourire) J.-F.K. Personnellement, je n'ai pas d'avis précis sur le projet Salto, mais l'idée selon laquelle il faut, à un certain moment, des passerelles entre le service public et le secteur privé pour résister à la pression américaine, ça, oui, j'en suis absolument convaincu. P.D. C'est la différence entre concurrents et ennemis. Je pense que nous avons intérêt, la RTBF et RTL Belgique, à nous reparler. On voit aussi que les opérateurs télécoms changent de stratégie et deviennent de plus en plus des médias. En France, des entrepreneurs comme Patrick Drahi ou Xavier Niel sont à la fois actifs dans les télécoms et les médias... J.-F.K. Cette idée qui consiste à fusionner contenant et contenu est cohérente et logique. Pourtant, le premier qui a pris conscience de cela était un certain Jean-Marie Messier chez Vivendi... et il s'est cassé la gueule ! P.D. Il était peut-être trop tôt mais il était peut-être aussi trop arrogant... J.-F.K. Il avait une société de tuyaux et il a voulu tout mettre dedans ! P.D. Cela dit, sur la question des opérateurs télécoms, je pense que nous sommes en train de rechercher un nouvel équilibre avec des gens qui étaient nos partenaires mais qui font aujourd'hui des choses qui sont à l'encontre de nos intérêts. La plateforme Pickx chez Proximus en est un bel exemple. C'est un gros dossier sur lequel nous travaillons. Philippe Delusine, dans cette logique de convergence, la place actuellement libre de CEO chez Proximus ne vous tente-t-elle pas ? P.D. Je vais vous répondre en deux temps. La première réponse, et n'y voyez aucun signe d'arrogance ou de prétention de ma part, c'est que je n'ai jamais postulé pour un emploi. La deuxième, c'est que j'ai tellement de beaux projets pour les quatre ou cinq années qui viennent chez RTL que j'ai envie de m'y atteler. J'ai 62 ans et mon boulot consiste aujourd'hui à m'assurer de pérenniser l'entreprise quand je n'y serai plus. Cela peut faire sourire, mais j'ai une vraie fibre sociale. Donc, vous ne serez pas candidat chez Proximus ? P.D. Je vous ai répondu. Et si on vient vous chercher ? P.D. Cette hypothèse n'est pas concrète aujourd'hui.