Ancien professeur d'économie et sherpa de François Mitterrand, Jacques Attali est un aussi auteur prolixe à la curiosité infatigable. Il a écrit des biographies (Pascal, Diderot, Gandhi, Siegmund Warburg, etc.), des romans (La vie éternelle, Il viendra, La confrérie des éveillés ou le tout récent Meurtres en toute intelligence), des pièces de théâtre, des mémoires (Verbatim I, II, III) et une multitude d'essais.
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Ancien professeur d'économie et sherpa de François Mitterrand, Jacques Attali est un aussi auteur prolixe à la curiosité infatigable. Il a écrit des biographies (Pascal, Diderot, Gandhi, Siegmund Warburg, etc.), des romans (La vie éternelle, Il viendra, La confrérie des éveillés ou le tout récent Meurtres en toute intelligence), des pièces de théâtre, des mémoires (Verbatim I, II, III) et une multitude d'essais. A l'heure où il s'inquiète plus que jamais des grands déséquilibres financiers, son dernier ouvrage traite d'un sujet improbable : l'histoire de l'alimentation (*). Pourtant, le sujet est, pour lui, fondamental. " Pour avoir dans d'innombrables autres livres suivi à la trace l'évolution de bien des aspects de l'humanité, aucun ne me semble, désormais, avoir plus d'importance que celui-là, note-t-il. Aucun n'est plus central, plus fondateur ", note-t-il. Car s'alimenter, ce n'est pas uniquement se nourrir. C'est aussi tisser des liens, des liens familiaux, des liens politiques des liens sacrés. Mais nous avons l'impression que dans nos sociétés, ces fonctions ont laissé la place à celle, plus prosaïque, de consommer... " C'est tout l'objet de ce livre, dit-il. Il raconte comment l'alimentation s'est structurée non seulement comme une fonction proprement biologique, mais au-delà, comme une fonction sociale qui influence la gouvernance de la société, car elle crée les conditions du vivre ensemble, par la conversation dont le repas est le prétexte. Le sacré est une des formes de la gouvernance et le repas une des formes de la communication avec les dieux. " La Cène est un acte fondateur de la religion catholique, mais à Sumer déjà, les premiers banquets étaient offerts aux statues de divinités. Mais aujourd'hui, poursuit Jacques Attali, " la tendance lourde est au discrédit de l'alimentation. Pour des raisons purement économiques. Il est très important pour le capitalisme que la nourriture coûte moins cher et prenne moins de temps. Le temps qui est consacré aux repas est du temps qui n'est pas consacré à travailler ni à consommer. " Le moment passé à table est donc un temps qu'il faut réduire. " L'histoire montre comment, à partir du 19e siècle, on a progressivement commencé à discréditer la nourriture et le repas, pour nous pousser à manger seul, vite. " Et cette tendance se poursuit encore actuellement. Dans son livre, qui fourmille de statistiques, Jacques Attali note que la pause de midi continue à être de plus en plus courte : aux Etats-Unis, elle s'est raccourcie à 30 minutes en 2018 alors qu'elle était encore de 43 minutes en moyenne en 2015. Et près des deux tiers des travailleurs prennent leur pause au bureau. Et la moitié d'entre eux déjeune seul, généralement devant leur écran... Manger moins pour travailler plus. " L'idée d'efficacité est apparue aux Etats-Unis, poursuit l'essayiste. D'où le développement de cette nourriture insipide que l'on appelle corn flakes, inventée -peu de gens le savent aujourd'hui - pour débarrasser les gens des plaisirs sexuels. " L'histoire vaut en effet la peine d'être contée. En 1898, le Dr John Harvey Kellogg gère un sanatorium dans le Michigan lorsqu'il " prescrit à ses malades une nourriture végétarienne et insipide pour favoriser le repos de l'âme, suivant les principes de ce qu'il nomme le biologic living ; vivre dans le respect de la nature, de son corps et de la morale ", explique Jacques Attali. Le Dr Kellogg et son frère créent des flocons de céréales, convaincus que ce nouvel aliment est un médicament qui soignera l'indigestion et atténuera la libido de ses patients. Les patients vont en raffoler. Et devant leur succès, John Harvey Kellogg décide d'en produire pour le grand public. C'est la " ruse de la diététique ", poursuit Jacques Attali : on a poussé les gens à abandonner leurs repas traditionnels pour acheter des produits industriels, " hygiéniques ". Mais, objecte-t-on, l'introduction de la notion d'efficacité a quand même permis de réduire les famines, non ? " Non, répond Jacques Attali. Il n'y avait alors pas de problème de nourriture. Les famines ont existé de tout temps, mais il n'y avait pas encore à l'époque une très forte croissance démographique. Ensuite, on a basculé, dans le fast-food, la nourriture industrielle. Et c'est seulement à partir des années 1950, avec le rapide décollage démographique (entre 1900 et aujourd'hui, la population mondiale a été presque multipliée par cinq, Ndlr) que l'on assiste à une industrialisation croissante et à l'utilisation d'une nouvelle technique d'engrais qui ont conduit à la réduction des famines, particulièrement en Inde. " Une agriculture industrielle qui s'est révélée " un désastre sur le long terme, car elle a détruit les terres et a créé les conditions d'une agriculture catastrophique. " " Le véritable enjeu, aujourd'hui, est que l'on sera 10 milliards sur la planète en 2050 et que ces 10 milliards voudront se nourrir comme les Occidentaux, d'une façon riche en calories et en viande, ce qui est impossible, poursuit l'essayiste. Il va falloir bouger ces lignes. " Faire bouger les lignes, pour Jacques Attali, c'est modifier notre comportement en profondeur. C'est faire de l'économie positive au sens à la fois social et environnemental, c'est-à-dire " une économie où les richesses créées ne sont pas une fin en soi, mais un moyen pour servir des valeurs supérieures, altruistes. Une économie au service des générations à venir et qui favorise une croissance responsable, durable et inclusive. " Car nourrir 9 ou 10 milliards d'êtres humains en 2050 nécessiterait une augmentation de 70% de la production alimentaire, ce qui est impossible si l'on conserve les standards actuels. La technologie pourrait-elle aider ? Après tout, des entreprises travaillent sur la production de viande in vitro ou sur des steaks hachés végétaux, comme la société Impossible Foods, qui a convaincu Bill Gates de participer à son capital et qui construit près de San Francisco une grande usine pour commencer la production en série. Mais Jacques Attali s'interroge. " Est-ce que la technologie aura un impact important ? C'est possible, mais on en est loin. Pour l'instant, ce ne sont que des prototypes, qui ne sont pas à la hauteur des enjeux. La solution viendra des insectes, qui sont déjà consommés aujourd'hui par plus de 2 milliards d'habitants, et des algues qui ont un grand potentiel. " Pour Jacques Attali, il est donc très possible de nourrir 10 milliards d'habitants sans engrais, mais à condition de s'engager dans un " très grands nombre de réformes ". " Il faut changer profondément notre modèle, manger beaucoup moins de viande, moins de sucre, moins manger tout simplement, manger autrement, plus lentement, et gaspiller moins. " Jacques Attali publie des chiffres affolants : l'an dernier, 1,3 milliard de tonnes de nourriture ont été perdues ou gaspillées, ce qui représente un tiers de ce qui a été produit. " C'est un appel à un changement de comportement individuel ; chacun d'entre nous peut manger moins de sucre, moins de viande ; mais cela pose aussi des enjeux collectifs gigantesques de formation des paysans, d'éducation dans les cantines, de réglementation sur l'industrie agroalimentaire, afin notamment de bannir l'usage du sucre et des emballages polluants. " Cette vaste transformation nécessite donc une profonde modification de notre rapport au monde et de nos rapports sociaux. " Aujourd'hui, admet Jacques Attali, la tendance naturelle va dans le sens du narcissisme solitaire. Mais retrouver le plaisir du repas de famille exige beaucoup de choses, y compris dans la structure de l'habitat. C'est cependant la clé pour que nos sociétés ne soient pas détruites par cette juxtaposition de solitudes qui s'installe. " Peut-on imaginer comment se fera cet éveil des consciences ? Volontairement ? De manière autoritaire ? Jacques Attali l'ignore. Mais il n'exclut pas la nécessité d'un choc. " Il pourrait se produire en raison du manque d'eau. Je pense que ce sera la principale lacune ", avertit-il.