"Savez-vous ce qu'est la transition énergétique dans la pratique ? Il y a quatre ans, la banque refusait de m'accorder un leasing pour ma voiture électrique par crainte de sa valeur résiduelle. Aujourd'hui, les banques ne cessent de m'envoyer des propositions de leasing et s'interrogent sur la valeur résiduelle des voitures diesel " s'exclame Ronnie Belmans. L'homme sait de quoi il parle : ex-patron d'Elia, actuel président du régulateur flamand du secteur de l'énergie (Vreg), il est aussi CEO d'EnergyVille, un centre d'étude sur l'énergie renouvelable fruit de la collaboration de divers partenaires (université d'Hasselt, KU Leuven, organisme flamand de recherche en cleantech Vito, Institut flamand de recherche en micro-électronique et nanotechnologies).

Philippe Van Troeye, CEO d'Engie, et Ronnie Belmans se sont donné rendez-vous à Lommel, au Kristal Solar Park, le plus grand parc solaire du Benelux : 303.000 panneaux solaires sur 93 hectares. Ce parc est une initiative de la Société de reconversion du Limbourg, (LRM), de la ville de Lommel et du spécialiste du zinc Nyrstar. L'entreprise utilise l'électricité produite par le parc pour faire fondre le zinc. Les entreprises qui s'implantent dans le zoning industriel Kristalpark III peuvent demander une connexion au parc solaire. Engie, qui a installé le parc, en assure aussi l'entretien pendant 15 ans.

Engie Benelux a connu quelques difficultés l'hiver dernier. L'indisponibilité de six des sept centrales nucléaires a fait planer la menace de pénuries énergétiques. Le parc solaire symbolise la transformation d'Engie qui veut passer pour un pionnier en matière de transition vers un monde énergétique sans émissions.

"Les entreprises actives dans l'énergie disputent un match de foot mais elles ignorent les dimensions du terrain. Ronnie Belmans

Il y a encore pas mal de pain sur la planche, résume Ronnie Belmans en quelques chiffres : " Pour atteindre nos objectifs climatiques, la moitié de l'électricité que nous produisons doit être renouvelable d'ici à 2030. Il faudrait encore grosso modo 75 à 100 parcs supplémentaires comme celui-ci. "

TRENDS-TENDANCES. Ce qui veut dire encore beaucoup d'investissements...

PHILIPPE VAN TROEYE. Je suis convaincu que toute l'énergie produite peut devenir renouvelable et exempte de CO2 d'ici à 2050. Moyennant un plan d'investissement très ambitieux, émanant de la société mais aussi de nous.

RONNIE BELMANS. Jusqu'à présent, l'importance des projets solaires était relativement limitée. Kristal Solar Park est le premier projet belge de ce type d'envergure industrielle. Mais le mouvement est en route dans le monde entier. Un parc solaire de 800 mégawatts est en cours de construction en Inde.

P.V.T. Un parc comme celui-ci était impayable il y a 10 ans. Le défi consiste à le construire suffisamment près des utilisateurs pour que l'énergie produite localement puisse être consommée localement.

Belle initiative. Mais qu'en est-il des grands utilisateurs industriels ?

R.B. L'industrie part toujours du principe qu'il faut produire sept jours sur sept, 24 heures sur 24. L'approvisionnement en énergie n'a qu'à suivre. En Allemagne, certaines entreprises de chimie fine font exactement le contraire. Elles programment l'entretien pendant la semaine pour produire le week-end, quand les prix énergétiques sont au plus bas, voire négatifs. Les Tesla débarquées à Zeebrugge sont chargées en fonction de la production d'énergie renouvelable. Toutes les industries ne peuvent pas en faire autant mais cela prouve que la transition énergétique a nettement plus d'impact qu'une poignée de centrales d'énergie renouvelable.

© EMY ELLEBOOG

La Belgique caracole en bas des classements européens en matière de climat et d'énergie.

P.V.T. Le processus de transition doit mettre l'accent sur l'efficacité énergétique. Notre parc immobilier peut être considérablement amélioré (isolation, remplacement des appareils vétustes, etc.). En tant qu'acteurs énergétiques, nous avons un rôle à jouer. Nous devons convaincre nos clients d'effectuer ces améliorations et les aider à les financer.

R.B. Le défi est de faire rimer augmentation de la consommation d'électricité avec diminution de l'énergie. Un parc automobile composé de 30 à 40% de voitures électriques signifie une consommation d'électricité majorée de 10%. Mais une voiture électrique ne consomme que la moitié d'énergie primaire ( l'énergie nécessaire à la source pour couvrir la consommation énergétique finale,Ndlr) par kilomètre parcouru. Autrement dit, nous économisons de l'énergie. En Belgique, 18% de l'énergie consommée est électrique (la moyenne européenne est de 17,8%). Le reste de l'énergie est d'origine fossile. Mais on parle plus souvent de ces 18% que du reste.

P.V.T. Je comprends les manifestations pour le climat. Les jeunes veulent une politique ambitieuse en cette matière. Le gouvernement doit mener une politique cohérente, trouver un équilibre entre le climat, le coût des mesures prises, la fiabilité du système et la sécurité d'approvisionnement. Le défi est de taille.

La politique belge en matière d'énergie et de climat n'a jamais débouché sur une approche efficace.

P.V.T. ( diplomatique) Nous sommes des industriels. Nous prenons nos responsabilités dans le cadre de la politique menée.

R.B. Il n'y a jamais eu de politique cohérente. Le gouvernement doit avoir le courage de faire examiner par un organisme indépendant les mesures planifiées quant à leur impact sur le climat, leur coût, leur fiabilité et leur conformité à la politique annoncée. C'est rarement le cas.

P.V.T. La facture d'électricité est 90% plus élevée qu'il y a 10 ans. Cette augmentation est due en grande partie au coût de la transition. On n'est pas toujours conscient de l'impact de chaque mesure. Il faut trouver un équilibre entre les enjeux climatiques et le coût de ces mesures.

Enseignant l'électricité et les systèmes énergétiques à la KU Leuven, le professeur Belmans a un jour qualifié les réacteurs nucléaires de vieilles carlingues. Mais Engie aimerait les faire tourner plus longtemps...

R.B. Le prolongement de la durée de vie de Doel 1 et 2 est pour ainsi dire la seule décision prise par la ministre fédérale de l'Energie Marie-Christine Marghem. Mais cette décision ne se justifie pas. Elle n'a jamais critiqué l'approvisionnement en énergie. Or, plus les centrales nucléaires vieillissent, moins elles sont fiables, c'est évident. Pour le gouvernement, ce n'est là qu'un des éléments dont il doit tenir compte, en plus du coût et de la sécurité par exemple. Toutes les alternatives ont été minutieusement budgétisées. Le temps est venu de prendre une décision et de s'y tenir.

"Il faut trouver un équilibre entre les enjeux climatiques et le coût des mesures." Philippe Van Troye

Engie peut aussi décider de fermer ses centrales. On saurait ainsi à quoi s'en tenir, à commencer par les investisseurs.

P.V.T. Nous étudions cette éventualité. En tant qu'industriel, je dois soupeser ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Mais la décision appartient au gouvernement.

R.B. Le politique ignore à quel point tous les dossiers sont imbriqués l'un dans l'autre. Les entreprises actives dans l'énergie disputent un match de foot mais elles ignorent les dimensions du terrain. Le gouvernement n'a pas précisé combien de centrales au gaz et quel mix énergétique il souhaitait pour 2025.

P.V.T. Nous sommes ouverts à toutes les propositions mais il est hors de question de construire des centrales au gaz sans avoir certaines certitudes.

Le parlement a approuvé au mois de mars le système CRM, le mécanisme de soutien d'une nouvelle capacité de production d'électricité. Est-ce suffisant ?

P.V.T. Le cadre a été approuvé mais de nombreuses modalités concrètes restent en suspens. Le temps presse. Les centrales nucléaires fermeront leurs portes dans cinq ans. Autrement dit, les centrales au gaz doivent être opérationnelles d'ici là. Le prolongement de la durée de vie des réacteurs nucléaires prend du temps également : il faut acheter du carburant, l'Agence fédérale de sécurité nucléaire doit effectuer les contrôles d'usage et délivrer les permis, etc.

Quand les choses devraient-elles être mises au clair ?

P.V.T. Le plus vite possible. La décision sur le mix énergétique est vraiment urgente. Si le gouvernement ne décide pas avant 2021 ou 2022, ce sera beaucoup trop tard. Nous avons connu un scénario dans lequel nous importions d'Allemagne. Mais dans quelques années, tout le monde voudra s'approvisionner en électricité dans les pays voisins en cas de forte demande. Selon une étude d'Elia, même avec les nouvelles centrales au gaz, nous dépendrons à 45% des importations. C'est énorme. Le problème, c'est que chaque pays ne prend en compte que son propre approvisionnement en énergie. Les Pays-Bas lorgnent leur voisin du sud pour importer l'énergie nécessaire en cas de besoin, et la Belgique envisage de faire appel à son voisin du nord. Compliqué. Il faut instaurer une politique européenne. Il faut absolument que la production locale soit suffisante en Belgique d'ici à 2025. Il me paraît déraisonnable de dépendre entièrement des importations en période de pointe.

Philippe Van Troye © EMY ELLEBOOG

R.B. Pourquoi ne construirions-nous pas des centrales au gaz supplémentaires afin de pouvoir exporter de l'électricité en plus des gigawatts dont nous avons besoin ? La capacité de production programmable en Europe centrale et occidentale diminue. Les centrales belges tourneraient à plein régime.

Pourquoi Engie hésite-t-il à investir ? La société BTK, qui envisage de construire quatre centrales au gaz avec de l'argent qatari, dit ne pas avoir besoin du CRM.

P.V.T. C'est la loi du libre marché. Chacun est libre de faire ce qu'il veut. Mais ce n'est pas aussi simple. Le rôle du gaz n'est pas encore très clair. Si les besoins en électricité doivent être satisfaits avec des batteries en période de forte demande, l'analyse de rentabilisation, n'est plus tout à fait la même. Je pense que nous devrions nous orienter vers un nouveau système de marché. Dans un système où l'énergie renouvelable couvre une part de marché importante, les coûts marginaux ( les coûts de la dernière unité de production nécessaire pour répondre à la demande et qui, de ce fait, conditionnent les prix du marché, Ndlr) sont nuls la plus grande partie de l'année. Ce qui veut dire que nous ne gagnons rien, pire encore : nous sommes confrontés à des prix négatifs. Difficile d'investir dans ces conditions.

R.B. A terme, le produit kilowattheure doit disparaître. Pour le moment, nous payons pour la consommation alors qu'il faudrait prioriser les investissements.