Une conférence d'Idriss Aberkane, ce n'est pas un exposé classique, une démonstration savante, appuyée par des statistiques reprises dans un PowerPoint. Non, une conférence d'Idriss Aberkane, c'est un show. L'essayiste français bouscule son audience avec des phrases qui oscillent sans cesse entre contrepied génial et provocation, le tout agrémenté de multiples pointes d'humour. Convenons-en, ça détonne dans un auditorium de la Banque nationale, habitué aux discours d'une prudence millimétrée, où il s'exprimait dans le cadre du quatrième Trade Forum organisé par Credendo, en partenariat avec Trends-Tendances.
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Une conférence d'Idriss Aberkane, ce n'est pas un exposé classique, une démonstration savante, appuyée par des statistiques reprises dans un PowerPoint. Non, une conférence d'Idriss Aberkane, c'est un show. L'essayiste français bouscule son audience avec des phrases qui oscillent sans cesse entre contrepied génial et provocation, le tout agrémenté de multiples pointes d'humour. Convenons-en, ça détonne dans un auditorium de la Banque nationale, habitué aux discours d'une prudence millimétrée, où il s'exprimait dans le cadre du quatrième Trade Forum organisé par Credendo, en partenariat avec Trends-Tendances. Idriss Aberkane, dont le dernier ouvrage s'intitule L'âge de la connaissance, n'a pas abordé de front le thème du jour, à savoir " Comment doper la croissance grâce à la digitalisation ". Mais il a semé des réflexions qui résonneront longtemps dans les têtes des quelque 500 personnes présentes et qui s'appliquent largement à l'économie de la connaissance dans laquelle nous avançons de plus en plus profondément. Dans cette économie de la connaissance, a-t-il expliqué, les biens les plus précieux ne sont pas le pétrole ou les terres rares mais le temps et l'attention. Le temps et l'attention nous permettent d'apprendre et donc de connaître. " Ces biens les plus précieux, nous les possédons tous équitablement à la naissance ", ajoute-t-il. Qu'est-ce qui nous permettra de les développer ensuite ? Tout simplement, l'amour. " Quand on aime, on donne tout son temps et toute son attention, poursuit Idriss Aberkane. Quand on aime son travail, on persévère, on est plus productif. " Vous trouvez un peu ridicule, cette incursion de l'amour dans le monde du travail ? Cela va ravir l'essayiste qui assure que toutes les idées révolutionnaires commencent par être jugées ridicules, puis dangereuses, avant de devenir des évidences. " Du droit de vote des femmes à l'abolition de l'esclavage, ces trois étapes se vérifient toujours, dit-il. Si une idée n'est pas jugée ridicule au départ, c'est qu'elle n'est pas révolutionnaire. Mais attention : toutes les idées ridicules ne sont pas révolutionnaires. " A vous de voir dans quelle catégorie vous rangez, au hasard, la semaine des quatre jours ou la sortie du nucléaire... Après cet étalage de la virtuosité oratoire d'Idriss Aberkane, il fallait retomber les deux pieds sur terre dans la discussion sur les effets de la digitalisation de l'économie. Dans le panel d'orateurs, on n'a pas parlé d'amour mais, quand même, d'une nécessité d'empathie, d'ouverture aux autres. " Dans le monde digital, on ne peut espérer tout suivre seul, estime Olivier Onclin, membre du comité de direction de Belfius, en charge notamment de l'ICT. Il faut impérativement des partenariats, des co-créations, y compris avec les clients qui nous apportent leur feedback. " A supposer que la digitalisation soit révolutionnaire, elle devrait alors être encore à la deuxième étape, celle durant laquelle on ne voit que le danger. " Il y a une espèce de pessimisme ambiant que je trouve absurde, concède Thierry Geerts, patron de Google Belgique. Tout le monde a peur de perdre son emploi, nous voyons la montée des populismes et des replis sur soi alors que, pour réussir, il faut au contraire s'ouvrir aux autres. " Il invite dès lors tout un chacun à se profiler comme " ambassadeur " de la transformation digitale afin de faire passer un message positif. Lui-même a montré la voie avec son livre Digitalis dans lequel il lance une série de pistes pour replacer la Belgique dans le peloton de tête mondial grâce à cette évolution numérique. " Nous vivons une révolution industrielle et, effectivement, elle peut paraître effrayante si on ne l'explique pas ", ajoute Thierry Geerts. Informer ne suffira pas, il faut aussi former aux métiers de demain. Marc Lambotte (Agoria) insiste pour que les parents aiguillent leurs enfants vers les filières scientifiques et Thierry Geerts pour que le codage s'apprenne très jeune. Mais ne misons pas tout sur la technologie. " La concurrence se joue de moins en moins sur les produits (nous proposons à peu près tous les mêmes) mais sur l'expérience que nous pouvons offrir aux clients ", commente Olivier Onclin. Cela implique de l'empathie, une volonté de collaborer, de partager (une technologie ne doit pas seulement innover, elle doit aussi avoir un côté " mignon ", sans quoi, elle fera peur et ne deviendra jamais populaire, avait expliqué quelques minutes plus tôt Idriss Aberkane). L'après-midi avait commencé sur un mode plus austère avec l'intervention de Peter Praet, membre du directoire de la Banque centrale européenne (BCE). Il a d'abord tenu à nous rassurer : l'économie européenne a vécu l'une de ses meilleures années en 2017, grâce à la conjonction d'un taux de change favorable à l'euro, d'un pétrole bon marché, de facilités monétaires et d'une robuste demande tant interne qu'externe. Les résultats économiques ont dépassé les attentes, en raison notamment de " la bonne surprise " sur le marché du travail. Peter Praet souligne l'importance des créations d'emploi, au point de devoir constater des pénuries de main-d'oeuvre dans certains métiers. La croissance n'a pu tenir un rythme aussi soutenu cette année, en raison notamment du rééquilibrage de l'économie chinoise (opération plutôt bien menée, estime Peter Praet), qui a pesé sur la demande extérieure. La consommation intérieure reste toutefois " solide ", toujours grâce aux créations d'emplois. Quid de 2019 ? L'économiste de la BCE n'a pas levé de voile sur les prévisions de l'institution, attendues pour le début décembre. Il constate toutefois que " le climat protectionniste commence à avoir des impacts économiques " et il est convaincu qu'une escalade dans le bras de fer sino-américain ne serait bénéfique pour personne. " L'incertitude actuelle pèse déjà sur le business, des décisions d'investissements sont reportées en attendant d'y voir plus clair ", souligne Peter Praet. Nous vivons donc une période charnière, qui pourrait basculer vers une guerre commerciale plus affirmée, dans un monde gagné par la montée des populismes. " Si les Américains veulent contrer les exportations chinoises, ils doivent le faire maintenant. Après, il sera trop tard, le poids de la Chine sera trop important ", estime Mohammed Salman, professeur de politique internationale à la VUB. Aucun orateur du Trade Forum ne souhaite un tel scénario mais s'il devait se produire, il pourrait aussi générer son lot d'opportunités. " La Chine et l'Europe devraient alors se chercher de nouveaux partenaires et cela peut contribuer à intensifier les relations entre ces deux espaces ", poursuit Mohammad Salman. Ces relations peuvent-elles réellement être équilibrées ? Eric Buyst, professeur d'histoire économique à la KUL, redoute le dumping d'entreprises chinoises en mal de débouchés pour leurs exportations. " Il peut certes y avoir un rapprochement avec la Chine, jusqu'à un certain degré, dit-il. Mais, fondamentalement, les économies américaines et européennes sont complémentaires, il ne faudrait pas l'oublier trop vite. " Cela ne l'empêche pas de saluer les récents investissements chinois en Belgique - cela montre que celui qu'on appelle " le Vieux Continent " a aussi un avenir, dit-il, tout en invitant à ne pas se montrer " trop naïf " en négociant avec ces investisseurs. Si la croissance mondiale est surtout localisée en Asie (et aux Etats-Unis...), la Chine n'est pas l'unique pays à suivre. Pascaline Della Faille (Credendo) pointe le potentiel de quatre pays : l'Indonésie, les Philippines, le Vietnam et, bien entendu, l'Inde, le deuxième pays au monde en termes de population, mais dont l'économie est, dit-elle, " encore très fermée ". " J'aimerais aussi voir émerger des économies africaines, ajoute Eric Buyst. C'est vital pour l'Europe, afin de contenir la pression migratoire. " De quels pays peut-on attendre ce sursaut africain ? L'experte de Credendo cite l'Ethiopie, la Tanzanie, le Kenya et le Rwanda, tout en rappelant que les investissements y sont toujours très risqués. " Peut-être pourrions-nous apprendre de la Chine à cet égard, suggère Mohammed Salman, comme pour boucler la boucle de cette discussion. Les Chinois ont beaucoup investi en Afrique, ils savent comment agir avec les pays en développement. "