L'apparition d'algorithmes toujours plus puissants et " intelligents " nourrit de nombreuses interrogations. Leur capacité à réaliser, de manière extrêmement rapide et sans faille, certaines tâches, comme la reconnaissance de formes, de visages ou bien la détection d'anomalies dans une masse importante de données, permet d'envisager de vrais progrès, en médecine, en analyse de risques ou en comptabilité. Mais cette nouvelle forme " d'intelligence " laisse aussi craindre pour le futur du travail. L'IA va-t-elle créer de nouveaux jobs... ou surtout en détruire ? Et de quelle manière doit-on (ré)former les forces de travail pour faire face à cette évolution ? Ces deux questions fondamentales ont alimenté les débats lors de deux tables rondes organisées par Trends-Tendances à Knokke, au mois de juin, dans le cadre de la prestigieuse Trends Summer University.
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L'apparition d'algorithmes toujours plus puissants et " intelligents " nourrit de nombreuses interrogations. Leur capacité à réaliser, de manière extrêmement rapide et sans faille, certaines tâches, comme la reconnaissance de formes, de visages ou bien la détection d'anomalies dans une masse importante de données, permet d'envisager de vrais progrès, en médecine, en analyse de risques ou en comptabilité. Mais cette nouvelle forme " d'intelligence " laisse aussi craindre pour le futur du travail. L'IA va-t-elle créer de nouveaux jobs... ou surtout en détruire ? Et de quelle manière doit-on (ré)former les forces de travail pour faire face à cette évolution ? Ces deux questions fondamentales ont alimenté les débats lors de deux tables rondes organisées par Trends-Tendances à Knokke, au mois de juin, dans le cadre de la prestigieuse Trends Summer University. Lors du premier débat consacré à l'impact de l'IA sur le monde du travail, Rebecca Pope, lead data scientist chez KPMG, a d'abord tenu à mettre les points sur les " i " et à clarifier le concept même de cette technologie. " L'IA, ce ne sont pas des robots à forme humaine comme on le pense parfois, insiste l'experte. Nous avons toujours besoin d'humaniser la technologie mais la technologie IA est un système, diffus à travers le monde, qui regroupe des algorithmes et pas des robots. Il faut voir l'IA comme un couteau suisse. Si vous souhaitez couper une feuille de papier, vous n'utiliserez qu'un seul des outils de ce couteau suisse. L'IA, c'est pareil : de manière globale, elle peut faire plein de choses, mais chaque algorithme est dédié à des tâches bien spécifiques. Ainsi, une IA capable de jouer au jeu de Go peut être extrêmement performante dans ce domaine mais elle est, en revanche, incapable de jouer aux échecs ou de vous servir une tasse de thé. " Partant de là, Rebecca Pope divise les observateurs en deux grandes catégories : les optimistes de la technologie et les économistes pessimistes. Les premiers sous-estiment les challenges organisationnels, managériaux et d'infrastructures qu'implique le déploiement de l'IA dans le business. Les seconds surestiment la rapidité et la profondeur du changement provoqué par la technologie et oublientles effets positifs sur la création de jobs. La vérité, c'est que " personne ne sait vraiment, aujourd'hui, si le nombre d'emplois va augmenter ou diminuer, intervient Marc De Vos, directeur de la cellule de réflextion Itinera. Cela dépend d'une grande quantité de variables et ce n'est pas non plus parce qu'on a la technologie qu'elle sera forcément implémentée. En outre, l'impact sera très différent selon les secteurs concernés. En Belgique, l'économie est encore en grande partie industrielle. Ces secteurs travaillent déjà de manière robotisée, cela ne va donc rien changer. Pour les autres secteurs, comme les banques par exemple, l'aspect retail tend aussi à disparaître, les établissements bancaires proposant de plus en plus de services en ligne... L'important, c'est surtout de changer la manière de penser le job : il faut voir les tâches et pas le métier dans son ensemble. " Comme nombre d'observateurs, le patron d'Itinera estime ainsi que, si l'IA est en mesure d'effectuer un certain nombre de tâches de manière plus efficace et donc d'améliorer la productivité du travailleur, elle n'est pas forcément capable de le remplacer en intégralité. Une vision optimiste qui " permet d'entrevoir de grandes opportunités ", commente Marc De Vos. Pour Rebecca Pope comme pour Marc De Vos, les nouvelles technologies d'IA auront un impact différent sur les jobs selon le type de tâches effectuées : manuelles ou cognitives, répétitives ou non. " Il ne faut pas être devin pour prédire que les tâches manuelles routinières vont pouvoir être remplacées ", prévient l'experte de KPMG, avant d'enchaîner que les tâches cognitives routinières connaissent un risque moyen de remplacement. Quant aux tâches non routinières, il y a peu de risque d'une IA soit en mesure de les effectuer. Mais Philippe Ledent, senior economist chez ING Belgium, souligne néanmoins que beaucoup de métiers risquent d'être mis sous pression : " Dans de nombreux métiers, il existe des tâches bien identifiées qui vont pouvoir être automatisées, intervient l'expert de chez ING. Bien sûr, si vous prenez le job de comptable, il est clair qu'un certain nombre de ses tâches vont pouvoir être rapidement automatisées et le métier va donc devoir évoluer. Evoluer vers plus de conseil fiscal, par exemple ". Mais là aussi, les prédictions se révèlent difficiles car la technologie fera évoluerles tâches qu'on imagine aujourd'hui comme les tâches de demain. " La grande difficulté, c'est de pouvoir prédire qu'elles seront les tâches à l'avenir, alors que cela évolue très vite " enchaîne Philippe Ledent. Le panel présent à la Trends Summer University s'est néanmoins montré très optimiste, sans pour autant nier les zones de turbulences qu'il faudra probablement traverser : " De manière générale, les jobs 'moyens' seront largement mis sous pression et il faudra trouver une solution pour ces travailleurs, prévient Filip Saelens, partner chez Loyens & Loeff, qui enchaîne directement avec un brin d'optimisme. Ce que les études sur l'IA révèlent d'intéressant, c'est la liste des jobs qui ne seront jamais remplacés : les jobs dans la psychologie, la psychiatrie, les dentistes, les ingénieurs, l'industrie chimique... Ces jobs-là ne vont jamais disparaître, de même que les chefs d'entreprises. Ce sont des métiers qui demandent une dose d'empathie que l'on ne peut pas remplacer. Ce qu'il faut, c'est arriver à rendre les travailleurs plus smart grâce à l'intelligence artificielle. Si vous avez un ingénieur que vous pouvez augmenter grâce à l'IA, vous aurez de meilleurs résultats. C'est vers cela qu'il faut aller. "Marc De Vos ne le contredit pas lorsqu'il affirme que " l'enjeu consiste à faire partie des gagnants. Car il y aura des gagnants et des perdants à l'ère de l'intelligence artificielle. C'est une certitude. Il y aura une nouvelle industrie qui sera leader et il y aura des suiveurs.L'enjeu pour la Belgique, c'est de savoir comment faire pour être parmi les leaders sinon, nous allons assister à des destructions d'emplois et nous serons spectateurs de nouveaux emplois qui se créeront... ailleurs. " Pour cela, plusieurs pistes sont évoquées. D'abord, " les patrons doivent connaître leurs employés et savoir que c'est l'un de leurs assets les plus précieux, insiste Rebecca Pope. L'intelligence artificielle ne doit pas être vue comme un moyen de les remplacer mais plutôt de les augmenter et de leur permettre de prendre de meilleures décisions, basées sur des données analysées. Il faut les aider à comprendre ce qu'ils font et comment l'IA va pouvoir les aider. " Ensuite, " il faut envisager le monde du travail sous la perspective d'une carrière plutôt que d'un job, ajoute Marc De Vos. Il faut regarder les compétences dont les travailleurs ont besoin pour pouvoir évoluer. Il ne s'agira plus forcément de compétences technologiques ou techniques parce que cela va évoluer. Mais bien de disposer d'une vraie capacité à évoluer " conclut l'expert d'Itinera opérant ainsi une parfaite transition avec le second débat, consacré à l'enseignement et la formation à l'ère de l'intelligence artificielle. Trends-Tendances avait réuni cette fois autour de la table Piet Desmet, vice-recteur de la KU Leuven, Stéphan Salberter, managing director de l'Ecole 19, Pieter Timmermans, administrateur délégué de la FEB, et Saskia Van Uffelen, CEO d'Ericsson Belux. Le vice-recteur de la KU Leuven a bien conscience de l'enjeu auquel fait face son institution. " L'IA a un double effet sur l'enseignement, admet-il. Bien sûr, on doit se demander si l'on va donner des cours d'intelligence artificielle à nos étudiants. Mais il faut aussi et surtout savoir de quelle manière l'IA va, elle-même, changer la manière de donner cours. " Et Piet Desmet est d'ores et déjà convaincu que cette nouvelle technologie va révolutionner les cours ex cathedra à l'avenir. Les cours classiques vont être amenés à évoluer progressivement, alors qu'un certain nombre de cours pourront être donnés en ligne. " Doit-on continuer à proposer le même apprentissage à chaque étudiant ou bien allons-nous adapter les outils d'apprentissage en fonction des aptitudes de chacun ? " lance le responsable de la KU Leuven. Il est, en effet, de plus en plus admis que l'intelligence artificielle sera en mesure de proposer aux étudiants (de tout âge) des méthodes d'apprentissage adaptées aux connaissances et aux niveaux de chacun. Au rythme de chacun. Ce qui devrait inciter à faire évoluer les cours classiques, peut-être vers plus d'exercices pratiques, par exemple.C'est aussi dans cette voie que se dirige, déjà aujourd'hui, l'Ecole 19 - la version belge de l'Ecole 42 fondée par l'homme d'affaires français Xavier Niel - accessible sans frais et sans diplôme. Stéphan Salberter, son représentant, en a profité pour détailler la manière dont son école travaille, même si elle ne fait pas appel à l'IA pour former ses élèves. " Dans notre école de programmation informatique, il n'y a ni profs ni cours. Nous avons une approche par le jeu en 21 niveaux et les élèves sont plongés dans la résolution de problèmes. On apprend mieux quand on doit résoudre des problèmes et dans le cadre d'un apprentissage ludique. " Son école forme des codeurs dont on a de plus en plus besoin aujourd'hui. Et, si la version belge de l'Ecole 42 se positionne aussi bien que sa grande soeur française, il est plus que probable que ses étudiants trouveront rapidement un job à la sortie. Reste qu'il n'y a pas que les codeurs et que l'Ecole 19 ne fera sortir qu'un nombre limité de personnes chaque année. Or la transformation technologique qui se prépare ne touchera pas seulement les jeunes qui entreront dans le monde du travail mais également les employés actuels. " Les compétences d'aujourd'hui ne seront bien sûr pas celles dont on aura besoin demain, soutient Saskia VanUffelen, CEO d'Ericsson Belux et figure en vue dans l'écosystème tech belge. Il faudra à la fois pousser les gens à apprendre tout au long de leur vie et veiller à ce que chaque personne ait une deuxième compétence. L'intelligence artificielle constitue un changement sociétal majeur dont il faut tenir compte. " Et l'administrateur délégué de la FEB, Pieter Timmermans, le souligne également : " Il faudra relever un grand défi qui n'est pas simple au niveau de la formation des travailleurs. Dans certains secteurs, vous avez un corps d'employés de 50 ans qui se demande pourquoi il doit changer alors qu'il fait bien son boulot. Nous allons au-devant d'une période de transition qui ne sera pas simple. Des tas de gens n'ont, aujourd'hui, pas les compétences pour ce qui nous attend demain et après-demain. Et la transition est si rapide que je crains que, dans beaucoup de cas, la formation et l'apprentissage n'aillent pas assez vite. Il faut trouver des solutions rapidement, tant pour les entreprises que les employés. Une piste serait d'avoir des offres de transitions pour des gens de secteurs A, B ou C vers d'autres secteurs où les compétences actuelles peuvent être mises à profit. Ce n'est pas simple... car au final, la première question des travailleurs reste celle de leur salaire, qui ne peut pas baisser ".Il insiste aussi sur les besoins de formation adaptée au monde de demain dès le plus jeune âge, qui se base sur une plus grande mobilité des travailleurs. S'il ne le dit pas tel quel, le boss de la FEB semble donc rejoindre les nombreux penseurs qui veulent réinventer l'école afin d'inculquer des compétences supplémentaires aux enfants et aux adolescents. Bien sûr, comme le soulignent plusieurs membres du panel : renforcer les sciences et les mathématiques à l'école ne peut qu'être positif alors qu'on observe une vraie désaffection pour ces matières. Mais il existe, par ailleurs, un mouvement toujours plus grand qui insiste sur l'importance des soft skills en marge des compétences professionnelles : on parle de l'esprit critique, de l'empathie, du travail d'équipe, de la capacité à évoluer et à apprendre à apprendre. Des compétences moins facilement quantifiables mais essentielles, à l'heure où chacun sera amené à enchaîner des jobs dans des univers très différents de ceux appris sur les bancs de l'école ou même de l'université. Est-ce à dire, comme le suggère Saskia Van Uffelen, que dans les années à venir, les diplômes universitaires auront moins de valeur ? " Le cadre de référence qu'offre le cursus universitaire est et restera un ticket d'entrée pour les entreprises ", rétorque Piet Desmet qui constate le regard de plus en plus négatif porté sur le monde de l'enseignement. " La société belge manque de respect envers l'enseignement et les professeurs. Si la Norvège, qui est souvent prise en exemple, parvient à attirer des enseignants de top niveau, c'est justement en raison du respect et du niveau de salaire qui leur est accordé. C'est fondamental pour la société de demain. " Ce qui est sûr, et tous s'accordent sur la question : il y a urgence à réadapter l'enseignement et la formation au monde d'aujourd'hui et, surtout, de demain !