La simulation est impressionnante. Dans cette soufflerie géante de 60 m de long et de 8,5 m de diamètre, le " vent " cogne à une vitesse de 50 km/h. La bourrasque est supportable, mais les ingénieurs, cachés derrière leur paroi de verre, ont la faculté d'augmenter la dose et de lancer des rafales qui peuvent atteindre les 200 km/h. Nous n'aurons pas ce plaisir. Au coeur de ce dispositif high-tech trône en effet une voiture recouverte d'une bâche : ce prototype est là pour subir une batterie de tests aérodynamiques et le vent simulé soulève déjà sporadiquement la toile censée cacher la " bête ". C'est déjà trop d'honneur fait aux visiteurs du jour à qui l'on a interdit de surcroît de prendre la moindre photo... Bienvenue dans le principal centre de recherche et de développement de Hyundai en Corée du Sud !

Imaginer le futur

Situé à une quarantaine de kilomètres au sud de Séoul, le Namyang R&D Center incarne le futur de la marque coréenne. Entre des bureaux dédiés au design des voitures, des laboratoires de recherche mécanique et électronique, un centre de crash tests et un circuit d'essai de 65 km de long doté de plusieurs virages serrés, l'endroit s'étire sur 350 hectares et compte quelque 13.000 ingénieurs.

Mais le point d'orgue est évidemment cette gigantesque soufflerie - la plus grande d'Asie - qui a nécessité à elle seule 40 millions d'euros d'investissement par Hyundai il y a 20 ans déjà. Un tour de force technologique qui, paraît-il, se solde par une facture d'électricité de 45.000 euros par jour d'utilisation...

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Trois ans pour concrétiser une idée

Cinquième constructeur mondial de voitures, le groupe coréen est aussi actif dans plusieurs secteurs de l'économie (l'acier, la construction navale, le génie civil, les services, etc.) et emploie quelque 260.000 personnes sur les cinq continents. Mais c'est son succès spectaculaire dans l'automobile qui a rendu Hyundai mondialement célèbre. De 60.000 voitures construites en 1978, la marque est en effet passée à une production de 2,5 millions de véhicules en 2000 et à plus de 8 millions en 2016. En coréen, le mot Hyundai veut dire modernité et, aujourd'hui, ce regard constamment tourné vers le futur revêt un léger accent belge puisque, à la tête du Hyundai Design Center, se trouve un de nos compatriotes.

A tout juste 52 ans, Luc Donckerwolke veille en effet aux courbes des Hyundai depuis 18 mois déjà avec pour mission spécifique de booster la gamme de luxe Genesis qui deviendra bientôt une marque à part entière dotée de son propre réseau de distribution. " Généralement, il s'écoule près de trois ans entre le processus de création d'une voiture et sa mise en production, explique Luc Donckerwolke. Même si j'ai supervisé les modèles qui sont sortis ou vont sortir cette année, mes premières véritables créations automobiles chez Hyundai ne seront dévoilées qu'à la toute fin de l'année 2018, voire au début de l'année 2019. "

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Un designer globe-trotter

Né de mère wallonne (Wépion) et de père flamand (Audenarde), le designer en chef de Hyundai a le profil du " Belge parfait ", mais l'homme, étonnamment, n'a jamais vécu au plat pays. Actifs dans le domaine de la coopération au développement pour les Nations unies, ses parents lui ont en effet donné le jour au Pérou, avant de l'emmener dans différents pays d'Afrique et d'Amérique du Sud. De ses voyages, Luc Donckerwolke a gardé une grande ouverture d'esprit et une curiosité qui l'ont conduit à multiplier les expériences professionnelles et, à nouveau, les territoires.

Ingénieur de formation, l'étudiant s'est spécialisé dans le design automobile en Suisse à la fin des années 1980, avant de faire ses premiers pas stylistiques à Paris chez le constructeur Peugeot. Il passe ensuite chez Audi, puis Skoda où il dessine les modèles Octavia et Fabia, avant de rejoindre Lamborghini en 1998. Pour cette enseigne mythique, il dessine les modèles d'exception Murciélago (2002) et Gallardo (2004) qui sont de véritables tournants stratégiques pour la marque italienne. A l'époque, Lamborghini vient d'être achetée par Audi, propriété du groupe Volkswagen, et c'est tout naturellement que les dirigeants de l'entreprise allemande placent Luc Donckerwolke sur un nouveau défi en 2005 : prendre la direction du bureau du style de Seat, autre marque du groupe, pour la dynamiser et imaginer, entre autres, une nouvelle version du modèle Ibiza.

Le pays où tout est possible

Fort de son succès, le Belge est ensuite nommé à la tête du département Advanced Design du groupe Volkswagen en 2011 et reçoit, un an plus tard, la mission supplémentaire de relooker Bentley, elle aussi propriété du groupe allemand. Luc Donckerwolke y restera jusqu'au printemps 2015 avant d'annoncer, quelques mois plus tard, son passage chez Hyundai. Etonnant de prime abord, son transfert coréen l'est beaucoup moins après réflexion puisque les actuels modèles haut de gamme Genesis, appelés à s'émanciper sous une marque à part entière, font étonnamment penser aux berlines de Bentley...

" Je suis arrivé il y a un an et demi dans un pays où tout est possible, explique Luc Donckerwolke. Tout est possible en Corée du Sud par la technologie, par la volonté des gens et par leur humilité. Il n'y a pas ici cette volonté agressive d'être absolument le n°1. D'ailleurs, quand on m'a engagé, on m'a dit à l'époque : 'J'espère que vous n'êtes pas triste que Hyundai ne veuille pas être n°1, parce qu'être n°1, c'est prendre beaucoup de risques par rapport à l'utilisateur. On se concentre sur le fait de vouloir être n°1 et on s'éloigne dès lors du consommateur'. C'est une attitude très humble, je trouve, une attitude très orientée sur la performance des produits. C'est révélateur de l'attitude très sereine de l'entreprise qui ne veut pas faire des produits agressifs et qui veut aussi faire des produits très écologiques. Car Hyundai est la première marque à avoir mis sur le marché, il y a trois ans, une voiture à pile à combustible. Moi, je vois depuis 25 ans des prototypes sur les autoroutes allemandes, mais aucun constructeur n'avait osé lancer la production. Si une marque est capable de le faire, ça montre l'attitude de vouloir construire des voitures qui sont bonnes pour l'environnement. Et ça, cela m'a convaincu. "

Une équipe de 820 designers

Aux yeux des candides ou des novices, la fonction de designer en chef d'une marque comme Hyundai peut sembler minime. Il n'en est rien. En Corée du Sud, Luc Donckerwolke dirige une équipe de 560 designers auxquels s'ajoutent 260 autres répartis en Allemagne, aux Etats-Unis, au Japon, en Inde et en Chine pour des projets plus spécifiques. Au total, ce sont pas moins de 820 designers qui travaillent donc quotidiennement sous l'impulsion créative du Belge de service pour concevoir non seulement la forme des futures voitures, mais surtout chaque pièce dans les moindres détails : moteur, essuie-glace, poignée de porte, siège, tableau de bord, clé de contact... Sur chaque modèle, le travail est titanesque, sans compter les prototypes avant- gardistes qui ne verront jamais le jour et les modèles à plus long terme comme les voitures autonomes sur lesquelles Hyundai travaille déjà.

Dans cette course à la modernité et à la perfection, " la voiture idéale reste toujours à inventer ", précise Luc Donckerwolke lorsqu'on lui demande la nature de ses défis, mais c'est surtout de l'influence des marques concurrentes qu'il veut se préserver : " Dans ce métier, le plus dur est de s'assurer que ce que l'on fait est unique, enchaîne le senior vice president belge. Nous vivons dans un monde global et on se connaît tous dans la petite famille des designers. Il vaut donc mieux ne pas regarder ce que les voisins font ".

Pour le tout dernier modèle Kona de Huyndai sorti le mois dernier, Luc Donckerwolke raconte ainsi que l'inspiration est par exemple venue de la nature, Kona étant le nom d'un lieu-dit d'une des îles de l'archipel Hawaï dont la structure très volcanique a nourri le travail de ses équipes...

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Les honneurs de la princesse

Travaillant principalement dans les bureaux du Namyang R&D Center, le designer belge était également présent lors de la visite de la princesse Astrid au Hyundai Motorstudio de Goyang, dans la banlieue de Séoul, à l'occasion de la mission économique qui s'est déroulée il y a un mois à peine en Corée du Sud. Dans cet autre temple de la marque coréenne qui est cette fois ouvert à Monsieur Tout-le-monde, la délégation belge a pu découvrir toutes les technologies de pointe utilisées par Hyundai lors d'une visite guidée. Modelage des tôles d'acier, assemblage robotisé, peinture simulée, essais acoustiques, tunnel aérodynamique, vrai-faux crash test, etc. A Goyang, c'est un peu le centre de recherche et de développement de Namyang qui est décliné dans une version ludique et grand public avec, au final, un ballet de pistons impressionnant qui navigue entre la démonstration technologique et la performance artistique.

Au terme de la visite du Motorstudio, la princesse Astrid s'est évidemment entretenue avec le designer belge de la marque coréenne, avant de poser au final devant un autre symbole " noir-jaune-rouge " qui fait aussi la fierté de Hyundai : son modèle i20 Coupé WRC, voiture du pilote belge de rallye Thierry Neuville qui a justement remporté, le 2 juillet dernier en Pologne, la sixième course de sa carrière en championnat du monde et qui est actuellement à la deuxième place du classement WRC 2017 (Hyundai étant également classée deuxième au championnat des constructeurs).

Le Namyang R&D Center incarne le futur de la marque coréenne. Entre des bureaux dédiés au design des voitures, des laboratoires de recherche mécanique et électronique, un centre de crash tests et un circuit d'essai de 65 km de long, l'endroit s'étire sur 350 ha. © PG

Une image qui s'est bonifiée

" Au niveau marketing, les performances de Thierry Neuville contribuent à l'image positive de Hyundai chez nous, analyse Dominique Moorkens, importateur exclusif de la marque en Belgique, au Luxembourg et en Suisse depuis 1978. Cela dit, la perception de Hyundai a beaucoup évolué ces dernières années, surtout avec la sortie des SUV il y a cinq ou six ans. D'ailleurs, l'image des produits coréens s'est aussi bonifiée dans l'ensemble, notamment grâce à Samsung dont les smartphones connaissent un succès retentissant. Aujourd'hui, Hyundai est tout à fait acceptée en Belgique et la marque connaît d'ailleurs un certain succès auprès des jeunes qui sont davantage sensibles aux efforts fournis par le constructeur en matière de développement durable. "

La design touch de Luc Donckerwolke, dont les " vrais " premiers modèles seront visibles dans un an et demi, ne devrait pas atténuer cet intérêt croissant des Belges pour la marque coréenne. Que du contraire...