Comment former ceux qui dirigeront le monde de demain ? Une question d'une brûlante actualité lorsque l'on voit la marche erratique des Nations aujourd'hui. L'Institut d'études politiques de Paris (mieux connu sous sa forme abrégée de " Sciences Po ") est un des creusets d'où sortent ces élites. Dans les classements internationaux, l'école est la quatrième université en sciences politiques, derrière un trio anglo-saxon (Harvard, Oxford, Princeton). Elle attire de nombreux Belges. Ils sont environ un millier à être déjà sortis de Sciences Po. Et une bonne centaine d'étudiants de notre pays font actuellement leurs études sur un des sept campus de l'institution, répartis dans Paris et six autres villes de France.
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Comment former ceux qui dirigeront le monde de demain ? Une question d'une brûlante actualité lorsque l'on voit la marche erratique des Nations aujourd'hui. L'Institut d'études politiques de Paris (mieux connu sous sa forme abrégée de " Sciences Po ") est un des creusets d'où sortent ces élites. Dans les classements internationaux, l'école est la quatrième université en sciences politiques, derrière un trio anglo-saxon (Harvard, Oxford, Princeton). Elle attire de nombreux Belges. Ils sont environ un millier à être déjà sortis de Sciences Po. Et une bonne centaine d'étudiants de notre pays font actuellement leurs études sur un des sept campus de l'institution, répartis dans Paris et six autres villes de France. Ces dernières années, Sciences Po s'est engagée dans une grande mutation, qui devrait aboutir en 2022, l'année de ses 150 ans. A cette date, l'école sera installée sur un nouveau site chargé d'histoire, l'Hôtel de l'artillerie, au coeur de Paris. " Ce n'est pas seulement un déménagement. C'est l'occasion de repenser l'université ", explique le directeur de Sciences Po, Frédéric Mion, qui était de passage à Bruxelles pour renforcer les liens avec les alumni de Belgique, mais aussi sensibiliser les mécènes potentiels à une levée de fonds de 100 millions d'euros destinée à asseoir le développement de son école. TRENDS-TENDANCES. Quelle est la place de Sciences Po dans le concert des grandes écoles en France ? FRÉDÉRIC MION. Nous sommes une des rares écoles françaises qui répondent à la définition de l'université pluridisciplinaire telle qu'on l'imagine dans le monde anglo-américain. Nous enracinons la formation que nous dispensons et qui est à visée professionnelle dans les sciences sociales : histoire, sociologie, sciences politiques, économie, droit. Nous accueillons des étudiants de tous les cycles, jusqu'au doctorat. En deuxième cycle, nous proposons des écoles de droit, de journalisme, de relations internationales, d'affaires publiques, de management et d'innovation qui sont des sésames reconnus pour accéder au marché de l'emploi. Nous sommes sélectifs comme l'est une université d'Amérique du Nord ou du Royaume-Uni. Nous avons la possibilité de demander aux étudiants d'acquitter le droit de scolarité. A cela s'ajoute une autre caractéristique : la place de plus en plus importante de la recherche. Quel est votre "cahier des charges" ?Quand on se penche sur les conditions de notre création, en 1872, on mesure que le cahier des charges d'origine pourrait être repris à peu près dans les mêmes termes aujourd'hui. Nous avons été créés après un épisode douloureux de notre histoire nationale : la défaite de la France contre la Prusse. Les fondateurs de Sciences Po estimaient que cette faillite était surtout celle de la formation des élites. Il fallait redonner une tête au pays. Au fond, notre projet actuel n'est pas si différent. Il consiste à former, dans un monde au moins aussi troublé qu'en 1870, des jeunes gens et des jeunes femmes à l'exercice des responsabilité en les aidant à comprendre le monde dans sa complexité pour les mettre en mesure de le transformer et de le rendre un peu meilleur. Nous sommes là pour leur donner des clés de compréhension qui seront des clés de l'action. Et comment forger ces clés ? Cela passe par une volonté très forte d'interdisciplinarité. Car pour comprendre le monde dans sa complexité, il faut multiplier les regards. D'où l'idée qu'on ne fait pas que du droit ou de l'économie mais on y ajoute les autres sciences sociales. En outre, le regard ne peut pas être confiné aux frontières du pays. Il faut l'élargir au monde, faire de la comparaison internationale. Nous faisons venir non seulement des professeurs, mais aussi des étudiants de toutes les parties du globe. Aujourd'hui près de 50% de nos étudiants possèdent un passeport étranger. La troisième idée, c'est que pour former ces décideurs futurs, il faut croiser le regard théorique et celui des praticiens. Dans la salle de classe, vous avez des professeurs de relations internationales mais aussi des responsables d'ONG, des diplomates, des responsables d'organisation. Vous êtes impliqués dans le projet européen ? Nous sommes des acteurs très engagés. D'abord dans le champ qui est le nôtre, celui de l'université, avec une coopération entre établissements universitaires sur l'ensemble du continent qui est assez remarquable. Avec des dispositifs d'échanges tels qu'Erasmus, mais aussi avec tout un réseau de doubles diplômes que nous avons créé avec la London School of Economics, la University College London, le King's College, la Freie Universität de Berlin, la Bocconi à Milan, etc. Par ce dispositif, les étudiants font généralement la première partie de leurs études à Sciences Po et la seconde dans une institution partenaire. Nous travaillons aussi sur l'appel à projet que la Commission européenne vient de lancer afin de créer des universités européennes ( qui consiste à créer des réseaux étroits entre des institutions existantes, Ndlr), une idée qui avait été lancée par le président français Emmanuel Macron dans son discours de la Sorbonne il y a un peu plus d'un an. Nous sommes en train de bâtir un projet avec des partenaires, parmi lesquels nous avons décidé d'intégrer l'Université d'Europe centrale qui est sur le point d'être chassée de Budapest par Victor Orban. Il y a des institutions belges dans votre projet ? Non. Mais il y a un Belge, Renaud Dehousse, qui préside l'Institut universitaire européen de Florence. Nous sommes aussi acteurs du débat sur l'Europe. Nous investissons beaucoup dans la compréhension de ce qui se passe. Nous avons deux campus de premier cycle, celui de Dijon et de Nancy, qui se concentrent sur l'étude de la question européenne. A Nancy sous le prisme de l'Europe des origines, celle à laquelle appartient la Belgique, et à Dijon sous celui de l'élargissement à l'Europe centrale et orientale. Il est en première ligne pour étudier le phénomène populiste que nous voyons se déployer là-bas. Au-delà du premier cycle, nous avons un master d'affaires européennes, et un centre d'études européennes. Sciences Po est aussi connu pour son ouverture à des étudiants d'origine sociale différente. Nous pouvons choisir nos étudiants. Une procédure s'applique à la majorité des lycéens français, une autre s'applique à ceux qui viennent de l'étranger. Et, dans le cas français, une procédure particulière a été inventée au début des années 2000 qui vise des lycées provenant de zone défavorisées. Lorsqu'elle a été introduite en 2001, elle a donné lieu à un débat d'ampleur nationale. Pour la première fois, une institution de renom a remis en cause le dogme sacro-saint du concours unique. Mon prédécesseur - et je souscris entièrement à son point de vue - estimait qu'il était vain de parler d'égalité quand on soumettait à de même épreuves des élèves qui, au départ, se trouvaient dans des conditions profondément inégalitaires. Nous avons donc créé en France le premier dispositif de discrimination positive. Cela s'est révélé efficace ?Nous mesurons le chemin parcouru : 1.500 élèves sont arrivés par cette voie et ils réussissent brillamment. L'assemblée nationale élue en France en 2017 compte trois anciens issus de cette procédure. Aller puiser dans la diversité de la société et du monde, ce n'est pas une coquetterie. Je suis intimement persuadé que ce qui fait la qualité d'une institution universitaire, c'est la diversité de son corps étudiant. On n'apprend jamais autant que de gens différents de soi. Vous pouvez mettre côte à côte 25 élèves provenant de Louis Le Grand ou Henri IV ( les lycées les plus huppés de Paris, Ndlr). Ils seront tous très bons pour faire une dissertation française ou un exercice de math, mais ce n'est pas la garantie d'en faire, demain, des responsables et des citoyens éveillés et capable de répondre aux défis de notre temps. Nous mettons sans cesse l'accent sur le refus des réponses univoques, simplistes, lapidaires. Il ne s'agit pas pour autant de renoncer à un niveau d'exigence académique. Vous songez à créer une antenne belge ?Nous avons décidé, après des hésitations, de ne pas nous déployer en dehors du territoire national. Créer une antenne en dehors de nos frontières serait solliciter nos ressources au-delà de ce qu'elles peuvent supporter. Et plus important encore, nous avons fait le choix du travail coopératif, en nous inscrivant dans des partenariats. Quel est le plus grand défi de l'école aujourd'hui ?Celui de la pertinence. Nous voulons être sûrs que ce que nous transmettons est ce qui sera vraiment de nature à servir nos étudiants dans 10, 15 ou 20 ans, lorsqu'ils seront aux manettes. C'est apprendre une manière d'apprendre, une manière d'être, de se poser des questions, de douter... C'est aussi le fait que borner notre curiosité aux sciences sociales serait une grave erreur. Il faut que nos étudiants puissent dialoguer avec des physiciens, des spécialistes des sciences du vivant... Un autre défi est celui des ressources. La concurrence se déploie entre des acteurs comme Harvard, Columbia, Yale, etc. Notre budget est de l'ordre de 200 millions d'euros par an, pour 13.000 étudiants, 230 professeurs permanents et 4.000 professeurs invités. Columbia, à New York, lève 800 millions de dollars par an, qui viennent abonder son endowment, ( le capital dont dispose l'institution, Ndlr) qui est de plus de 10 milliards de dollars, et cette levée de fonds n'intègre pas les 70.000 dollars annuels que doivent payer chaque étudiant. Vous avez une idée de ce que vous allez faire plus tard, après la fin de votre mandat de directeur ?Je ne sais pas du tout. Je suis assez absorbé par ce que je fais maintenant. Je viens de démarrer un second mandat de cinq ans. Je sais en revanche ce que je ne veux pas faire. Etre ministre. La proposition ne m'a jamais été faite, mais je ne suis pas taillé pour remplir ce type de fonction. Vous avez pourtant comme ami Edouard Philippe, actuel Premier ministre du gouvernement français. Précisément parce que c'est mon ami, il sait que je n'ai pas vocation à rejoindre son gouvernement !