L'ancien résistant voyait dans l'indignation le ferment nécessaire à " l'esprit de résistance ". Il notait que les raisons de s'indigner existaient, mais que l'on peinait désormais à les identifier dans un monde devenu complexe. Quelques années plus tard, son exhortation à s'indigner a, semble-t-il, été entendue (de façon posthume puisqu'il a disparu en 2013 à l'âge de 95 ans). Peut-être même au-delà de ses espérances. Car force est de constater qu'aujourd'hui, l'indignation est la denrée la plus partagée.
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L'ancien résistant voyait dans l'indignation le ferment nécessaire à " l'esprit de résistance ". Il notait que les raisons de s'indigner existaient, mais que l'on peinait désormais à les identifier dans un monde devenu complexe. Quelques années plus tard, son exhortation à s'indigner a, semble-t-il, été entendue (de façon posthume puisqu'il a disparu en 2013 à l'âge de 95 ans). Peut-être même au-delà de ses espérances. Car force est de constater qu'aujourd'hui, l'indignation est la denrée la plus partagée. Trouver de quoi s'indigner ? Rien de plus simple aujourd'hui. Il vous suffit d'aller sur Twitter. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, vous êtes assuré d'y trouver un motif d'indignation. Et un bon. Une indignation faite pour vous, grâce à votre fil paramétré par vos soins, par le choix de ceux que vous suivez, par les algorithmes et la bulle cognitive qui en découle. Une indignation taillée sur mesure. Mais, dans de telles conditions, l'indignation constitue-elle toujours le ferment de cet " esprit de résistance " que Stéphane Hessel appelait de ses voeux ? Prenons l'exemple de Donald Trump. Après 500 jours et plus de 3.000 tweets, il aurait proféré - si l'on en croit le décompte fait par CNN sur 466 jours - plus de 3.000 mensonges (le New York Times tient aussi une comptabilité minutieuse de ses mensonges). Cela fait au moins 3.000 raisons de s'indigner. Et pourtant les opposants de Trump, notamment les Démocrates, en sont toujours à se demander si c'est la bonne façon de le contrer ou même de le contenir. Cela en devient tragique. Car même s'indigner légitimement pour des motifs aussi impérieux que l'emprisonnement d'enfants à la frontière ou la séparation d'avec leurs parents semble non seulement inefficace mais pire, contre-productif. Car, en déportant la question sur le terrain de l'indignation, de la colère ou de l'émotion, n'est-ce pas ce que recherche le " twitto en chef " afin justement de miner toute possibilité de débat sérieux ? Alors le " fuck you " de Robert De Niro, prononcé aux Tony Awards, ou tous les duels de tweets, s'ils peuvent être incontestablement jubilatoires pour ceux qui les utilisent, se révèlent finalement terriblement contre-productifs. On sait que le populisme se nourrit précisément de ces attaques - même légitimes et fondées - car elles finissent par forger l'image d'un homme seul contre tous. Lui conférant même une forme de courage. C'est là où l'on se rend compte que le " piège Trump " - et d'une manière générale le piège populiste - est redoutable : l'indignation se transforme en talon d'Achille des progressistes. Aujourd'hui, dans un tel contexte, ce serait plutôt un appel à se désindigner qu'il conviendrait de lancer : désindignez-vous ! Non pas en perdant votre capacité d'indignation personnelle - qui est une richesse intime - mais en la préservant, au contraire. En la mettant à sa juste place : celle d'un moteur et non d'une finalité. En la rendant constructive. Et hélas, étalée sur Twitter, même pour de bonnes raisons, elle devient inopérante. Non pas parce qu'elle ne marche pas. Mais précisément parce qu'elle marche trop. L'indignation appelle la contre-indignation et anesthésie la réflexion. Répondre coup par coup, riposter à l'indignité par l'indignation, c'est humain. Mais c'est exactement ce que Twitter par son dispositif même - la brièveté des messages, l'instantanéité... - exacerbe structurellement. Est-ce un hasard si celui qui a fait du chaos son credo politique ait élu Twitter comme mode de communication principal ? C'est alors un autre petit livre qui serait à même de réanimer notre esprit de résistance vis-à-vis de Twitter : Bartleby, le scribe d'Herman Melville. L'esprit qui anime Bartleby, le personnage éponyme du livre, tient en une phrase-manifeste qu'il prononce comme un leitmotiv à chaque demande : " I would prefer not to ". " Je préfèrerais ne pas... ". Et si la trêve estivale était le bon moment pour se convertir aux vertus du bartlebysme : " Je préfèrerais ne pas... manifester mon indignation sur Twitter " ?