L'ampleur de la dette crée un double risque. D'abord, la charge d'intérêt de cette dette peut s'avérer problématique. En effet, la combinaison d'une hausse de l'endettement et de la hausse des taux d'intérêt en période de bonne conjoncture peut déboucher sur un cocktail détonant lorsque l'activité ralentit. En effet, dans une pareille configuration, alors que les marges des entreprises sont mises sous pression par le ralentissement de la demande, la charge d'intérêt devient particulièrement élevée. Cela peut soit entraîner des problèmes financiers pour les entreprises (difficultés à payer les intérêts), soit les pousser à ralentir leurs investissements ou leur activité, précipitant le retournement du cycle économique. Il n'est donc pas étonnant de voir que les périodes de récession ont toujours, par le passé, fait suite à une forte hausse de la charge d'intérêt des entreprises.

Cependant, dans le cas présent, la charge nette d'intérêt des entreprises (en % de la valeur ajoutée) n'atteint pas du tout un sommet. Au contraire, elle reste stable depuis près de six ans. La raison en est évidemment le niveau des taux. Partant d'un niveau déjà très faible, la banque centrale américaine a très peu remonté ses taux et a déjà commencé à les abaisser. On pourrait ajouter à cela que les primes de risques restent plutôt faibles (c'est là aussi une conséquence de la politique monétaire très souple).

Dès lors, sur le strict plan de la charge d'intérêt, les nouvelles sont plutôt rassurantes. On pourrait même dire que les entreprises n'étant pas confrontées à une charge d'intérêt croissante, le retournement du cycle économique pourrait être, si pas évité, au moins amorti. Il n'empêche, la dette importante présente un risque financier non négligeable que n'évitent pas les taux bas : nonobstant le fait que la dette dégrade le bilan des entreprises, les marchés financiers peuvent être affectés compte tenu des produits en circulation qui y sont liés, dont les CDS ( credit default swaps) mais aussi tous les produits issus de la titrisation d'une partie de la dette des entreprises. Si un stress devait apparaître (par une réappréciation générale du risque, ou des accidents financiers en cascade), les répercussions sur les marchés financiers, et donc sur l'économie réelle, seraient loin d'être anodines. Le problème, c'est que ce genre de réactions en chaîne est difficile à prévoir.

En conclusion, le risque que représente l'importante dette des entreprises, particulièrement aux Etats-Unis, doit être évalué dans deux dimensions. D'une part, en dehors de tout choc sur le déroulement normal du cycle économique, la dette affiche une configuration inédite : compte tenu des taux très bas et des interventions précoces des banques centrales, elle est un moteur plus faible que par le passé d'un éventuel retournement conjoncturel. D'autre part, l'importance de la dette peut être une source majeure de chocs sur l'économie, compte tenu du poids qu'elle représente pour certaines entreprises (on en a des exemples récents) mais aussi compte tenu des produits financiers qui y sont liés de près ou de loin. Or, la faiblesse des taux risque d'encourager les entreprises à toujours plus s'endetter. C'est donc surtout cette deuxième dimension qu'il convient de suivre, au même titre que d'autres menaces pesant sur l'activité économique.