Faramineux ! 832 millions de dollars : c'est la somme qu'a rapportée, en mai, la vente de la célèbre collection d'oeuvres d'art Rockefeller chez Christie's à New York - au grand bonheur d'une douzaine d'institutions caritatives qui en ont bénéficié. A défaut d'atteindre le milliard de dollars attendu, " la vente du siècle " a pulvérisé le record jusque-là détenu par l'enchère en 2009 à Paris des oeuvres ayant appartenu à Yves Saint Laurent et Pierre Bergé (373,5 millions d'euros). Simultanément, à New York, Sotheby's plaçait à prix d'or un Nu de Modigliani, le deuxième à intégrer la liste des 10 tableaux les plus chers jamais vendus aux enchères. La plupart des transactions des huit dernières années illustrent la translation du marché de l' old money occidental vers des fortunes bâties dans des pays émergents ou des secteurs économiques récents.
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Faramineux ! 832 millions de dollars : c'est la somme qu'a rapportée, en mai, la vente de la célèbre collection d'oeuvres d'art Rockefeller chez Christie's à New York - au grand bonheur d'une douzaine d'institutions caritatives qui en ont bénéficié. A défaut d'atteindre le milliard de dollars attendu, " la vente du siècle " a pulvérisé le record jusque-là détenu par l'enchère en 2009 à Paris des oeuvres ayant appartenu à Yves Saint Laurent et Pierre Bergé (373,5 millions d'euros). Simultanément, à New York, Sotheby's plaçait à prix d'or un Nu de Modigliani, le deuxième à intégrer la liste des 10 tableaux les plus chers jamais vendus aux enchères. La plupart des transactions des huit dernières années illustrent la translation du marché de l' old money occidental vers des fortunes bâties dans des pays émergents ou des secteurs économiques récents. Qu'il doit se sentir seul, ce Christ miséricordieux dans sa robe Renaissance, au milieu des figures modernes et souvent dénudées ayant inspiré les tableaux les plus chers du monde ! Seule toile ancienne du Top 10, le Salvator Mundi a fort intelligemment été inclus par Christie's dans ses ventes new-yorkaises d'automne dédiées à l'après-guerre et au contemporain, pour profiter de la notoriété du plus prestigieux raout de l'année. Dix-neuf minutes ont suffi pour exploser les références du marché. Cédé par l'oligarque russe Dmitri Rybolovlev, patron de l'AS Monaco, ce Sauveur du Monde peint vers 1500 - dernier Vinci en mains privées - a été mis en vente à 70 millions de dollars. Sous les auspices du commissaire-star Jussi Pylkkänen, il a franchi 53 paliers avant de n'être plus disputé, à 260 millions de dollars, que par deux prétendants. Il a été adjugé pour 450,3 millions (commissions et frais inclus) au prince héritier saoudien Bader... dont on apprendra plus tard qu'il était mandaté par Abou Dhabi. Le tableau sera présenté d'ici la fin de l'année au Louvre local. Ce n'est peut-être pas le tableau le plus important de la carrière de Picasso mais cette version " 0 " de la série des Femmes d'Alger ne manque pas d'attraits : couleurs vives, sujet plaisant, hommage explicite aux Femmes d'Alger dans leur appartement de Delacroix. Réalisée en 1955, cette peinture avait appartenu à Sally et Victor Ganz - un couple de New-Yorkais fou de Picasso, Jasper Johns, Robert Rauschenberg et Frank Stella - jusqu'à sa vente fin 1997 pour 31,9 millions de dollars à un collectionneur privé européen. Il n'avait plus été revu depuis. Incluse par Christie's dans sa vente new-yorkaise de printemps alliant modernes et contemporains, cette pièce du " Mozart du 20e siècle " - dixit le commissaire-priseur Pylkkänen - était estimée à 140 millions de dollars. Elle a finalement été emportée pour 179,4 millions de dollars par la famille régnante du Qatar, les Al Thani, grands amateurs de voitures vintage, de bijoux indiens anciens et de peintures illustres. Ils possèdent, entre autres, l'un des cinq Joueurs de cartes de Cézanne qu'ils ont acheté en 2012 lors d'une transaction privée, Etude d'après le portrait du pape Innocent X de Francis Bacon, Lullaby Spring de Damien Hirst et des Rothko. Quel meilleur résumé de l'évolution du marché que la vente de ce Modigliani par l'historienne d'art italienne Laura Mattioli Rossi, qui l'avait hérité de son père négociant en coton, au tycoon chinois Liu Yiqian... Le quinquagénaire, qui fut vendeur ambulant de sacs à main puis chauffeur de taxi, a construit sa fortune (1,4 milliard de dollars) en Bourse dans les années 1990 avant de fonder un conglomérat, Sunline, allant de la chimie à l'immobilier. Avec sa femme Wang Wei, il écume les enchères internationales en vue d'enrichir ses deux musées de Shanghai. Il a pour particularité de régler ses emplettes avec sa carte American Express. Pour gagner des miles ? Ce Nu couché de 1917-18, qu'il a raflé pour 170,4 millions de dollars est la pièce maîtresse de sa collection, qui comprend surtout des objets précieux des époques Song et Ming. En 2014, l'excentrique M. Liu a provoqué un tollé sur les réseaux sociaux chinois en posant en train de boire son thé dans une tasse de l'époque Ming qu'il venait de s'offrir chez Sotheby's pour 36,3 millions de dollars. Selon Christie's, les Asiatiques représentent 31 % des acheteurs et sont particulièrement actifs pour les lots supérieurs à 1 million de dollars.Sur les 22 nus peints par Modigliani, ce Nu couché (sur le côté gauche) est l'un des plus connus - il a notamment fait la couverture du catalogue de la rétrospective qui vient de se terminer à la Tate de Londres. La plupart des oeuvres de la série appartenant aux musées (MoMA, MET, Courtauld Gallery, etc.), les collectionneurs privés ne pouvaient louper la vente de cette toile par l'éleveur de chevaux irlandais John Magnier - lui-même l'avait achetée en 2003 pour 26,9 millions de dollars au magnat américain des casinos Steve Wynn. Orchestrée par Helena Newman, présidente de Sotheby's Europe, l'adjudication fut finalement plus calme que prévu malgré une forte affluence dans la salle : une seule offre, provenant d'un acheteur à ce jour non identifié. Comme le titrait ironiquement le New York Times, " un Modigliani à 157 millions ne fait plus sourciller qui que ce soit ". Il reste cependant l'objet le plus cher vendu aux enchères par Sotheby's. S'il fallait une preuve que les bons vieux impressionnistes ont moins la cote que certains contemporains, cette vente record d'un Bacon l'a fournie avec éclat. Six petites minutes d'une bagarre acharnée entre cinq prétendants ont suffi pour que ce triptyque de 1969 s'envole des 80 millions de dollars de départ aux 142,4 millions alignés par Elaine Wynn, l'ex-femme du magnat américain des casinos. Après leur divorce en 2010, l'administratrice du Los Angeles County Museum of Art a bâti sa propre collection, estimée à 375 millions de dollars. Elle inclut notamment le Portrait de Mademoiselle Suzette Lemaire de Manet, et Le Peintre surpris par une admiratrice nue de Lucian Freud. Madame Wynn ne pouvait résister à ces Trois Etudes que son artiste préféré a consacrées à son ami anglais, petit-fils du célèbre psychanalyste. Edvard Munch a réalisé quatre versions de cette toile énigmatique, l'une des plus reproduites de l'histoire de la peinture. La mise en vente par Sotheby's en 2012 de la dernière de la série encore aux mains d'un particulier fait figure d'événement. Septante ans que ce pastel daté de 1895 était exposé dans le salon de la famille de l'homme d'affaires norvégien Peter Olsen. Son père avait été le voisin, l'ami et le protecteur de Munch. Durant 12 minutes, la bataille a fait rage entre sept puis quatre candidats qui franchirent allègrement les 100 millions. On a parlé de la famille qatarie Al Thani, du cofondateur de Microsoft Paul Allen, de l'investisseur Len Blavatnik, mais l'acquéreur a finalement été identifié comme étant Leon Black, le fondateur du méga-fonds américain Apollo Global Management. Pas égoïste, il a prêté la toile durant six mois au MoMA afin d'en partager la beauté avec le public. 2017 avait été, pour Christie's, l'année du Salvator Mundi - la maison a creusé son avance sur Sotheby's sur tous les segments hors bijoux. 2018 restera comme celle de la vente de la collection Rockefeller. Selon un vieux dicton maison, il faut souvent chercher le motif d'une mise aux enchères dans l'un des trois D (décès, divorce, dette). C'est en effet la mort à 101 ans, en mars 2017, de David Rockefeller, le petit-fils du magnat du pétrole, qui déclencha " l'enchère du siècle " : 1.600 pièces dont ce rare Picasso de la période rose. Peint en 1905, il fut l'un des premiers du peintre acquis par les collectionneurs Gertrude et Leo Stein. Peggy et David Rockefeller l'avaient racheté à leurs héritiers en 1968. Ils le conservaient jalousement depuis (ils ne le prêtèrent qu'une fois, au MoMA, en 1994). Jussi Pylkkänen a ouvert le bal à 90 millions et géré dans le calme une vente qui progressa, par paliers de 2 à 115 millions. L'acheteur n'a pas encore été identifié. Dans les années 1980, au plus fort de la bulle, les Japonais achetaient de l'art (surtout impressionniste) à des fins spéculatives. Aujourd'hui en revanche, si certaines fortunes nippones alimentent encore les enchères, c'est souvent pour se créer de prestigieuses collections privées. Ainsi Yusaku Maezawa, le riche (3,5 milliards de dollars) fondateur du magasin de mode en ligne Zozotown, accumule-t-il les oeuvres majeures dans le but de les prêter aux institutions du monde entier, ou de les exposer dans le musée qu'il compte ouvrir dans sa ville natale de Chiba, afin qu'elles " donnent à d'autres autant de joie qu'à lui-même ". Rockeur contrarié mais heureux propriétaire de Picasso (Portrait de Dora Maar), Roy Lichtenstein, Andy Warhol et de mobiles de Calder, il ne pouvait laisser passer ce Basquiat de 1982, vendu par les soeurs de l'artiste, pas vu du grand public depuis 35 ans. Trop heureux d'avoir remporté 10 minutes d'une bagarre acharnée contre un autre amateur (peut-être Frank Fertitta III, l'héritier américain des casinos), il n'a pas tardé à poster la photo de son acquisition sur Twitter et Instagram. A 110,5 millions de dollars, c'est un record absolu pour un artiste américain. Sotheby's et Christie's se sont battues pendant quatre mois pour décrocher la vente Frances Lasker Brody, veuve du magnat californien de l'immobilier Sidney Brody, décédée à 93 ans. Christie's a convaincu les héritiers en leur proposant des prix minimaux garantis, que les oeuvres trouvent preneur ou pas. Parmi les joyaux de la collection, à côté des Giacometti, ce Picasso de 1932 représentant Marie-Thérèse Walter endormie. Il fut, en 1936, acheté à l'artiste par le galeriste Paul Rosenberg et changea encore de mains en 1951 pour 11.800 dollars. En huit minutes, son prix est passé de 58 à 95 millions de dollars, ratant de peu le cap des 100 millions, hors frais et commissions. Le milliardaire américano-britannique né en Ukraine Len Blavatnik en serait l'acheteur. Au total, la vente Brody a rapporté 224 millions, partiellement reversés aux jardins de la Huntington Library à Los Angeles. A peine Christie's avait-elle explosé tous les records pour un Bacon en cet automne 2013 que Sotheby's vendait à son tour le Warhol le plus cher de l'histoire dans ses locaux de York Avenue, où se pressaient les rich and famous (Leonardo DiCaprio, le milliardaire activiste Daniel Loeb, David Ganek, fondateur du hedge fund aujourd'hui dissous Level Global, etc.). Estimée à 60 millions de dollars, cette oeuvre de 1963 de la série Death and Disaster - aux dimensions si monumentales que le directeur de l'art contemporain de l'époque chez Sotheby's, Tobias Meyer, la comparait à Guernica et au Radeau de la Méduse - a dépassé les 105 millions, après une bagarre en règle entre cinq intéressés. L'acheteur n'a pas été identifié à ce jour. L'oeuvre est bien connue des collectionneurs. Elle a en effet appartenu au play-boy germano-suisse Gunter Sachs, au publicitaire britannique Charles Saatchi et au marchand d'art suisse Thomas Ammann. Depuis 1989, elle était aux mains d'un mystérieux collectionneur privé européen et n'avait plus été vue du public. Par Isabelle Lesniak.