En Belgique, on tend souvent à se sous-estimer. Demandez, par exemple, où nous en sommes en matière de révolution digitale et 80 % des réponses se situeront vraisemblablement entre " nulle part " et " pas très loin ". Notre pays décroche pourtant une très belle cinquième place européenne - juste derrière les inévitables Etats scandinaves - pour l'intégration de la technologie numérique au sein des entreprises ( Digital scoreboard de la Commission). Les entreprises belges sont même carrément les championnes pour l'échange électronique d'informations. Mais, fait étrange, la Belgique dégringole en 14e position pour la facturation électronique.

La digitalisation est particulièrement cruciale pour les entreprises exportatrices, c'est-à-dire pour 70 % de l'économie belge. D'une part, elle permet de réduire les coûts de production et d'améliorer la qualité des produits, et donc, a priori, de gagner des marchés. D'autre part, elle réduit les risques en fluidifiant et sécurisant les transactions avec les partenaires étrangers parfois éloignés. " Trouver de nouveaux débouchés ou sources d'approvisionnement à l'étranger peut se faire de nos jours sans voyager constamment à l'autre bout du monde, ajoute Christine Deleye, responsable Commerce extérieur et Paiements chez CBC. Les petites et moyennes entreprises sont désormais sur un pied d'égalité avec les entreprises de grande taille. Ce qui compte aujourd'hui, c'est l'ambition et le talent de chaque entrepreneur. "

Comment gagner quelques places ? La Fédération des entreprises de Belgique (FEB) a récemment présenté cinq recommandations dans l'espoir de booster l'esprit digital dans le pays : numériser toutes les communications entre les pouvoirs publics et les entreprises d'ici 2025 ; garantir un climat fiscal et législatif propice à l'économie numérique (notamment l'e-commerce) ; faciliter les dérogations aux horaires classiques ; analyser de manière ambitieuse les opportunités de l'intelligence artificielle ; et inciter les étudiants à s'orienter dans les filières STIM (sciences, technologie, ingénierie, mathématiques).

Sans attendre la mise en application de tout cela, de nombreuses entreprises, parfois dans des secteurs très traditionnels, ont réussi à doper leur croissance en misant sur la digitalisation. Voici cinq exemples.

Stabilame vient d'être désignée Digital Construction Genius of the Year par la Confédération Construction. © PG

1. Stabilame : la construction en bois de Mariembourg à... New York.

C'était la menuiserie du village et c'est devenu progressivement une menuiserie quelque part sur la planète. " Avec la digitalisation, on transfère les infos aussi vite et aussi facilement à 20 km qu'à 2.000 km de l'usine, sourit Laurent Riche, administrateur délégué de Stabilame. Je n'aurais jamais envisagé que nous puissions un jour confectionner, ici à Mariembourg, quelque chose qui serait ensuite monté à New York ou au Québec. " Bon, n'exagérons rien, la grande exportation ne représente que 5 % du chiffre d'affaires de cette entreprise familiale mais sans la technologie, elle était totalement impensable.

Cette ouverture technologique s'est imposée dans tout le secteur de la construction en bois, où la commande numérique est la règle depuis 20 ans. " La digitalisation nous rend plus performants, plus flexibles, plus adaptables aux souhaits du client, assure Laurent Riche. Elle nous a permis de monter en compétence. Sans cela, nous n'aurions jamais pu concurrencer les grands groupes. " Dès la conception du projet, tout est dessiné sur des bancs numériques, avec une vision 3D qui intègre les techniques spéciales et les réseaux électriques ou hydrauliques. " On règle en amont, à deux ou trois, les problèmes de chantier de 10 ouvriers ", résume l'administrateur délégué. Il y a des gains d'efficacité dans la logistique (on sait exactement quelles pièces acheminer à quel moment), dans la traçabilité du bois et dans la qualité finale. " Avec les plans de montage digitaux, les ouvriers voient mieux à quoi va servir la pièce qu'ils confectionnent, explique Laurent Riche. Ils se sentent responsabilisés et sont dès lors encore plus consciencieux, au point, parfois, que des opérateurs décèlent des erreurs dans les plans. Le digital n'abrutit pas les gens, il les porte vers le haut. " Quand Laurent et son frère ont repris la menuiserie familiale en 1994, elle employait deux personnes. Aujourd'hui, ils en sont à 80 emplois. Pas mal comme évolution, n'est-ce pas ?

La digitalisation a aussi poussé Stabilame à s'ouvrir vers ses... concurrents. L'entreprise s'associe volontiers avec des consoeurs pour décrocher des marchés d'envergure. " Tout seul, on ne peut pas avoir toutes les compétences, conclut Laurent Riche. Mais en s'associant avec d'autres, on y parvient. Avant, c'était compliqué car il fallait s'échanger les plans sur papier. Grâce au digital, nous pouvons collaborer, en temps réel, avec des sites de production à 20, 50 ou 100 km de chez nous. C'est vraiment une formidable opportunité pour s'ouvrir vers les autres. Et puis, cela montre une image de dynamisme et d'avenir à tout le secteur de la construction-bois. "

L'usine de Prayon à Engis. © PG

2. Prayon et le big data dans les phosphates

Leader mondial dans le secteur des phosphates, Prayon a évidemment franchi le cap de la digitalisation depuis de nombreuses années. Mais sans en tirer tout le profit possible. " Nous étions assis sur une mine d'or et nous ne la valorisions pas ", concède Marc Senterre, directeur informatique. Cette mine d'or, ce sont les données collectées par les milliers de capteurs installés sur les sites de production afin d'assurer le monitoring de tout le processus.

L'entreprise a défini une stratégie informatique orientée sur ces données industrielles. Elles sont réunies dans une sorte de coffre-fort en vue d'être analysées et décortiquées. Pas par des chimistes ou des ingénieurs industriels mais par des spécialistes de la lecture des données. " Ils ne connaissent rien du tout au process mais parviennent, en analysant le passé, à mettre le doigt sur ce qui ne marche pas très bien, explique Marc Senterre. Grâce à cette lecture des données, nous avons modifié des réglages pour améliorer à la fois le rendement et la qualité des produits. Nous avançons vers un fonctionnement plus optimal de l'outil. "

Fort de cette réussite, Prayon songe aujourd'hui à revendre son fameux réservoir de données à d'autres sociétés. L'algorithme mis au point à Engis pourrait convenir à quelque 160 usines à travers le monde. " Si nous le vendons, ce serait un repositionnement complet de l'entreprise ", s'enthousiasme Marc Senterre. Le secteur étant très spécialisé, cela ne créerait, nous dit-on, guère de danger en termes de concurrence.

Prayon ne compte pas s'arrêter là. L'entreprise développe des projets en réalité virtuelle pour améliorer la sécurité, ainsi qu'un site d'e-commerce dédicacé aux phosphates. Etonnant pour une entreprise qui ne fonctionne qu'en B to B en livrant des produits dérivés des phosphates à destination de l'industrie et du secteur alimentaire. " Ici comme ailleurs, il faut s'adapter aux nouvelles réalités du marché et aux attentes des clients, résume Marc Senterre. L'industrie a parfois une certaine réticence à se remettre en cause. Ce n'est pas le cas chez Prayon. J'y ai rencontré un terreau fertile et très ouvert à l'innovation. "

Prayon réalise un chiffre d'affaires d'environ 670 millions d'euros, exclusivement à l'exportation. Le groupe emploie 1.115 personnes.

Twikbot La plateforme de Twikit qui permet de customiser des objets, par exemple un rasoir électrique.

3. Twikit personnalise les voitures du groupe BMW

La plateforme logicielle de Twikit aide les entreprises à personnaliser leurs produits, notamment en en faisant une première impression 3D. La start-up technologique anversoise, créée il y a six ans, s'est rapidement tournée vers l'exportation. " Nous avons vite compris que le marché belge serait trop petit, explique le cofondateur Gijs Hoppenbrouwers. L'équipe de 33 collaborateurs, essentiellement basée en Belgique, s'occupe du développement. Louvain et la région d'Eindhoven, aux Pays-Bas, peuvent se vanter d'un énorme savoir-faire en matière d'impression 3D et d'autres formes de production numérique. "

" Nous nous concentrons sur les acteurs traditionnels. Les marchés étrangers comptent davantage d'acteurs, souvent plus importants, possédant des sites de production. Nous avons signé notre premier gros contrat avec Walmart ( supermarchés américains, la plus grande chaîne de détail au monde,Ndlr). Nous faisons en sorte que les clients puissent concevoir leurs projets en ligne et les imprimer en 3D. Une de nos filiales fabrique des cadeaux d'affaires personnalisés vendus dans le monde entier. Nous entamons une nouvelle collaboration avec BMW. Les clients qui commandent une voiture de marque Mini peuvent, grâce à notre plateforme, personnaliser leur tableau de bord. Lors de la fondation de la start-up fin 2012, notre groupe cible était l'industrie automobile qui fabrique des produits à forte valeur ajoutée et dont la chaîne de production est particulièrement complexe. La collaboration avec un acteur international de l'envergure de BMW constitue un premier pas important. Nous négocions également avec quasi tous les autres constructeurs automobiles pour amorcer une collaboration. "

" La transformation numérique bat son plein dans l'industrie manufacturière, comme en témoigne l'évolution de la chaîne de valeur, explique Gijs Hoppenbrouwers. Les secteurs industriels s'intéressent aux nouvelles techniques, comme l'impression 3D, pour personnaliser leur production et automatiser leurs processus. Dans un premier temps, il s'agissait de bijoux et d'accessoires. Aujourd'hui, le secteur de la construction et de l'industrie automobile y recourent aussi de plus en plus. "

Philippe FoucarT, Le CEO de Technord © pg / WAPICT Poliart

4. Technord apporte l'intelligence artificielle dans l'industrie

Le virage numérique, Technord l'a pris dès les années 1980 en évoluant de l'électricité vers l'informatique industrielle. L'entreprise tournaisienne n'a eu de cesse, depuis, d'approfondir ce sillon. Et ça continue toujours puisqu'elle vient de signer un partenariat exclusif avec IBM dans le secteur de l'intelligence artificielle et du traitement des données. " Qu'un groupe de cette taille vienne nous chercher, ce n'est pas rien, se réjouit le CEO Philippe Foucart. Un champ impressionnant s'ouvre à nous. "

Technord apporte à IBM sa connaissance des process industriels. Ensemble, ils proposent aux entreprises d'analyser leurs stocks de données, de tenter " les corrélations les plus improbables " en vue d'améliorer l'efficacité de la production et d'avancer vers la personnalisation de masse. " Le champ est tellement vaste qu'il peut faire peur aux clients ", concède Philippe Foucart, en rappelant que les entreprises n'utilisent en moyenne que... 2 % des données dont elles disposent. Pour transformer l'essai, il faudra cependant convaincre les entreprises de débloquer les trois freins régulièrement rencontrés en ce domaine : la réticence face à la nouveauté (" revenez quand vous aurez des références "), la propriété des données (le client veut éviter le transfert de son savoir-faire, et bien entendu le coût).

Technord fonde de gros espoirs en ce projet qui monopolise déjà cinq personnes. " De tels projets nous aideront à recruter des talents, conclut le CEO. Ils montrent que notre entreprise est à la pointe et peut rivaliser positivement avec les plus grands. " Actuellement, 37 postes sont vacants chez Technord, qui emploie 400 personnes. Le chiffre d'affaires est de 75 millions d'euros, dont un quart réalisé à l'exportation.

Ces dernières années, l'entreprise s'était déjà illustrée dans la simulation par jumeaux numériques. Il a notamment apporté cette technologie chez Moët & Chandon afin de prédire le plus finement possible la fermentation du raisin et les besoins d'injection, ou non, d'ingrédients supplémentaires. Tout ce processus est aujourd'hui en voie d'automatisation complète.

REynaers aluminium Des systèmes de profilés. © PG

5. Réalité virtuelle pour les fenêtres Reynaers Aluminium

L'automatisation et la numérisation sont la priorité n° 1 de Reynaers Aluminium. L'entreprise familiale fournit des profilés à isolation thermique en aluminium et des accessoires (serrures et charnières) à ses clients, des installateurs de châssis dans le bâtiment. A ceux-ci d'assembler les différents profilés pour en faire des portes, fenêtres et vérandas et les installer sur chantier.

Le fleuron de l'entreprise, dirigée de main de maître par la CEO Martine Reynaers, est l'espace de simulation en réalité virtuelle installé au siège à Duffel, un investissement d'un million d'euros. Dans cet espace 3D, les architectes, maîtres d'ouvrage et entrepreneurs peuvent se mouvoir virtuellement dans un bâtiment qui n'existe pas encore, modifier les projets, tester et améliorer les différents " systèmes " de profilés. " Toute la chaîne, de l'offre à la production des portes et fenêtres, doit être numérisée, explique Paul Vanneste, le responsable Industrie 4.0. La numérisation du flux tout entier réduit le risque d'erreur au strict minimum. Les informations ne doivent être introduites manuellement à aucun stade de la chaîne de production. Reynaers Aluminium Belgique réceptionne quasi 90 % des commandes de façon électronique, une technologie en passe d'être étendue aux autres pays.

" Nous offrons à nos clients la technologie nécessaire pour évoluer vers un environnement de production sans papier, ce qui implique le traitement de nombreuses données, ajoute Paul Vanneste. L'analyse et le couplage des données jusqu'au niveau des machines CNC permet d'optimiser le processus de production en permanence. " La numérisation poussée est, selon le responsable, déterminante pour la croissance internationale de Reynaers Aluminium. " La connaissance est concentrée dans le logiciel qui dirige les machines, ce qui facilite considérablement la tâche des installateurs chargés de manipuler les profilés. Il est aussi plus aisé de trouver du personnel qui effectue l'assemblage que des programmeurs machines. "

L'entreprise table sur un chiffre d'affaires de 500 millions d'euros pour cette année, dont 75 % générés à l'exportation. Le groupe emploie 2.200 collaborateurs dans 40 pays.

Au programme du Trade Forum de Credendo

" Croître grâce à la digitalisation " sera l'un des thèmes abordés lors de la quatrième édition du Trade Forum organisé par Credendo et Trends-Tendances le jeudi 15 novembre dans l'auditorium de la Banque nationale. L'essayiste français Idriss Aberkane, spécialiste de l'économie de la connaissance, y préfacera un débat sur la digitalisation de l'économie belge avec Thierry Geerts (Google), Marc Lambotte (Agoria) et Olivier Onclin (Belfius).

Inscriptions sur www.credendoforum2018. be