"Si nous voulons passer un Merry Christmas, il faut agir maintenant". Au bout du fil, on sent l'administrateur délégué de la FEB, Pieter Timmermans, quelque peu tendu. Début septembre, il avait déjà évoqué le risque pour notre économie d'être confrontée à une quadruple crise : crise sanitaire, Brexit, crise politique, crise de compétitivité. Aujourd'hui, il n'est pas vraiment rassuré.
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"Si nous voulons passer un Merry Christmas, il faut agir maintenant". Au bout du fil, on sent l'administrateur délégué de la FEB, Pieter Timmermans, quelque peu tendu. Début septembre, il avait déjà évoqué le risque pour notre économie d'être confrontée à une quadruple crise : crise sanitaire, Brexit, crise politique, crise de compétitivité. Aujourd'hui, il n'est pas vraiment rassuré. Oui, la crise politique est réglée. Mais les partenaires sociaux doivent encore arriver à un accord interprofessionnel pour la fin de l'année, les négociations sur le Brexit sont mal emmanchées et du côté de l'épidémie, la deuxième vague a nécessité de prendre, la semaine dernière, des décisions drastiques : télétravail généralisé, bulle sociale réduite, fermeture de l'horeca, couvre-feu à minuit, etc. Depuis le mois de septembre, le nombre de contaminations a augmenté. Et l'on sait que lorsque cette contamination croit de manière exponentielle, chaque semaine de retard se traduit par un nombre considérable de victimes supplémentaires.Le scénario n'est d'ailleurs pas propre à la Belgique. Ces derniers jours, outre notre pays, le Royaume-Uni, l'Espagne, la France, les Pays-Bas, le Portugal et la République tchèque ont annoncé de nouveaux tours de vis. Notre économie pourra-t-elle supporter le choc de nouvelles restrictions ? "Nous risquons d'avoir un bain de sang au premier semestre de l'an prochin, répond Joffroy Moreau, qui dirige la société de conseil aux PME Ekkofin. Dans l'événementiel, les agences de voyages, etc., certains ont perdu 90 à 95% de leur chiffres d'affaires et ne survivent que grâce aux mesures du gouvernement, dont beaucoup se terminent en fin d'année", dit-il. La Banque nationale indique que "16 et 14% des entreprises interrogées respectivement dans l'horeca et dans le secteur des arts, spectacles et services récréatifs s'attendent à une faillite dans moins de six mois". Elle ajoute que "ces résultats ne tiennent toutefois pas compte des entreprises qui ont déjà fait faillite depuis le début de la crise". En fait, 30% des entreprises actives dans ces deux secteurs sont actuellement engagées dans une procédure de faillite, indique la BNB. La fragilité est générale. "Parmi les 440.000 sociétés qui présentent un bilan, 16% sont aujourd'hui très fragilisées alors qu'elles étaient en bonne santé avant la crise, abonde Pieter Timmermans. Ces 16% représentent 65.000 entreprises, qui occupent 300.000 employés." Les nouvelles mesures de restriction vont les fragiliser davantage. Le réveil du virus à la fin de l'été se traduit déjà dans les chiffres. La reprise économique qui s'était manifestée à partir du mois de mai s'est interrompue en septembre. Alors que l'on s'attendait à une poursuite de la reprise, le chiffre d'affaires des entreprises a stagné au troisième trimestre, en s'affichant à 14% en dessous de la normale. Et selon la Banque nationale, un second lockdown pourrait doubler la perte de 20 milliards d'euros qui a été causée par le premier confinement de mars-avril. Mais ce sont des projections à prendre avec précautions. "On ne peut pas étudier l'impact des vagues les unes indépendamment des autres, note Philippe Ledent, senior economist chez ING Belgique. Car il y a ce qu'on appelle l'effet mémoire. Si je plie une barre de fer, je n'arriverai jamais à la redresser totalement. Si je la plie une deuxième fois, je ne devrais pas procurer le même effort. C'est malheureusement aussi le cas en économie : l'effet des chocs est cumulatif. La première vague a détérioré la santé financière de nombreuses entreprises. Je doute qu'après la trêve qui a suivi, leur santé se soit notablement améliorée. Toute nouvelle limitation de l'activité va venir s'ajouter aux dégâts déjà causés par la première vague". Cependant, il y a une bonne nouvelle : cette résurgence de l'épidémie ne nous prend plus vraiment par surprise. "Beaucoup d'entreprises se sont préparées, note Philippe Ledent. Elles ont, par exemple, soutenu leurs activités dans le cloud afin de pouvoir faire face au télétravail, elles ont réorganisé leur processus de production pour ne plus subir de rupture d'activité, certains commerces qui n'avaient pas de site de vente en ligne ont investi pour en avoir un, etc. Et dans le domaine industriel, la plupart des entreprises ont réalisé les investissements nécessaires pour respecter les normes sanitaires et ont joué le jeu. C'est ce qui explique d'ailleurs que l'on ne s'oriente pas vers un véritable confinement." Certes, on a vu que les investissements des entreprises avaient baissé d'une trentaine de pour cent depuis le virus. Mais on peut espérer, sans en être certain, qu'une partie de ces investissements a permis aux entreprises d'être plus résilientes. Avec des mesures temporaires, sectorielles, ciblées pour contrer cette deuxième vague, ING estime que le PIB devrait baisser de 8% cette année pour rebondir de 4% l'an prochain. Mais si nous devions décider d'un second véritable lockdown, l'impact serait bien plus sévère. L'activité chuterait de 9% en 2020 et ne parviendrait qu'à se redresser très faiblement de 1% en 2021. Inévitablement, un certain nombre de travailleurs et d'entrepreneurs dans les secteurs sinistrés devront passer par la case "reconversion". Mais pour les autres, comment se préparer aux mesures plus sévères qui arrivent ? Vous verrez dans les pages qui suivent une série de témoignages inspirants. La FEB en appelle aussi aux pouvoirs publics pour enrichir la palette d'outils capables de renforcer les finances des entreprises. Selon certaines estimations, il leur faudrait 76 milliards pour affronter le choc. "Il y a un mois, nous avions proposé des mesures structurelles pour renforcer le capital des entreprises fragilisées", souligne Pieter Timmermans. La FEB proposait, par exemple, de renforcer la déduction pour intérêts notionnels pour les petites entreprises, de renforcer le tax shelter pour les start-up et scale-up, d'inciter l'épargne à se mobiliser... Et puis, la survie de notre économie dépend aussi, simplement, de nos gestes quotidiens. Comme le souligne l'économiste Mathias Dewatripont, porter correctement le masque est sans doute actuellement un des gestes les plus importants. C'est aussi l'avis de Pieter Timmermans : "Si nous voulons aider les entreprises et la préservation de l'emploi, c'est nous, sur le plan individuel, qui devons être plus stricts dans notre sphère privée. Je le répète encore et encore : pour éviter la débâcle, c'est à nous de limiter nos contacts privés et de respecter les consignes sanitaires".