Le 15 avril 2010, à Madrid, la météo est exécrable. Une pluie fine et têtue transperce les ministres européens des Finances qui arrivent dans la capitale espagnole pour une réunion de deux jours. Au menu, le plan de sauvetage de la Grèce, bien sûr, mais aussi le pilotage budgétaire des pays de la zone euro.
...

Le 15 avril 2010, à Madrid, la météo est exécrable. Une pluie fine et têtue transperce les ministres européens des Finances qui arrivent dans la capitale espagnole pour une réunion de deux jours. Au menu, le plan de sauvetage de la Grèce, bien sûr, mais aussi le pilotage budgétaire des pays de la zone euro. Sur la table des grands argentiers, une étude, réalisée par une sommité de l'Université de Harvard, Alberto Alesina : " Fiscal adjustments : lessons from recent history " (ajustement budgétaire, les leçons de l'histoire récente). Cette étude tend à montrer qu'une réduction même importante des dépenses publiques destinées à retrouver l'équilibre budgétaire ne constitue pas nécessairement un frein à la croissance économique. Au contraire. Certes, à très court terme, l'austérité peut avoir un modeste impact négatif sur l'activité économique, mais très rapidement, la remise en ordre financière de l'Etat dégage une influence très positive : les contribuables se sentent plus riches, les Etats empruntent meilleur marché, ce qui abaisse les taux, dope l'activité, soutient la croissance. Quelques mois avant, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, deux autres célèbres économistes de Harvard, étaient arrivés à des conclusions similaires. Dans un article intitulé " Growth in a time of debt ", ils affirmaient, en analysant de longues séries historiques, que les pays dont la dette publique dépassait le seuil de 90 % du PIB avaient vu leur croissance disparaître en moyenne depuis la Seconde Guerre mondiale alors que ceux qui avaient été plus raisonnables et moins endettés affichaient une croissance de 3 %. Et pourtant, on se rendra compte, trois ans plus tard, que les séries statistiques de Reinhart et Rogoff étaient tronquées et que finalement, le lien entre fort endettement et faible croissance n'était pas évident. Au même moment, dans un exercice d'honnêteté assez rare pour être souligné, l'économiste en chef du Fonds monétaire international, Olivier Blanchard, écrira que son institution aussi avait sous-estimé l'impact négatif des coupes budgétaires dans les pays européens. Cependant, en avril 2010, les affirmations de ces économistes de Harvard sont reçues comme parole d'évangile. " Alors, comme un vilain virus rongeant le cerveau, cette notion d'austérité-fiscale-porteuse-de-croissance issue de l'économie-vaudou infecta les décideurs politiques de l'eurozone ", écrit l'ancien conseiller économique de Jose Manuel Barroso, Philippe Legrain, dans son ouvrage The European Spring. Le document d'Alberto Alesina, tablant sur une reprise de la croissance un an après la mise en place d'une politique d'austérité, sera donc la pierre angulaire de la politique d'austérité menée dans la zone euro pendant les cinq ans qui suivront. Avec les conséquences que l'on sait. Le Portugal, la Grèce, l'Espagne, l'Italie, n'ont toujours pas retrouvé le niveau d'activité qui était le leur en 2007. Encore aujourd'hui, la Grèce est au trois quarts de son PIB d'avant la crise, l'Espagne, l'Italie, le Portugal n'ont pas non plus retrouvé leur niveau d'activité de 2007 et le taux de chômage dépasse encore les 19 % en Espagne et les 23 % en Grèce... Pourtant, il n'était pas difficile de comprendre l'inanité du raisonnement, poursuit Philippe Legrain : les ménages espagnols surendettés, dont la valeur des logements était en train de plonger, allaient-ils soudain retrouver la confiance et dépenser sans compter parce que leur gouvernement sabrait dans les dépenses publiques et licenciait des fonctionnaires ? Les entreprises portugaises chargées de dettes, auxquelles les banques ne voulaient plus prêter et confrontées à une baisse de la demande pour leurs produits, allaient-elles se mettre à réinvestir soudain ? Et les Britanniques et les Américaines allaient-ils tout à coup acheter davantage de produits européens parce que les Etats du Vieux Continent mettaient leurs travailleurs au chômage ? Le 15 septembre 2008 à une heure du matin, une conférence téléphonique réunit une vingtaine de banquiers centraux de la banque des règlements internationaux, la banque centrale des banques centrales. Ils s'attendent à ce que les autorités américaines leur annoncent qu'elles ont trouvé une solution pour sauver la banque d'affaires Lehman Brothers qui vacille depuis des semaines. Lorsque le représentant américain leur annonce qu'il n'en est rien, ils tombent de haut. En quelques heures, la panique s'empare des marchés financiers. Dans les jours qui suivent la faillite, les principaux banquiers mondiaux restent incrédules et répètent, groggys : " Ils ont laissé tomber Lehman. " Les banques centrales devront injecter des milliers de milliards d'euros ou de dollars pour conjurer la crise. Pourtant, comme l'expliquent Selma Mahfouz et Jean Pisani-Ferry, respectivement directrice auprès du ministère français du Travail et commissaire général de France stratégie(1) le trio alors aux commandes du système financier américain est une dream team. Le patron de la Fed est alors Ben Bernanke, économiste réputé, spécialiste de la crise de 1929 et qui n'ignore pas comment la panique peut s'emparer du marché. Le secrétaire au Trésor se nomme Hank Paulson, ancien de Goldman Sachs, un fin connaisseur des rouages du marché qui appelle tout ce qui compte à Wall Street par son prénom. Le troisième homme n'est autre que Tim Geithner, le président de la Fed de New York, auparavant haut responsable du Trésor américain et du FMI et a vécu de près les crises mexicaines et asiatiques. Ceux qui ont mis Lehman en faillite n'étaient donc ni incompétents, ni inexpérimentés. Mais ils ont commis diverses erreurs, comme celle de penser que Barclays allait racheter Lehman sans imaginer un instant que le régulateur britannique allait s'y opposer, ou celle de sous-estimer la difficulté de faire voter le congrès pour débloquer à temps l'argent public. L'incrédulité et la surprise face à un choc imprévu, nous l'avons encore vécue ces derniers temps. Le 7 novembre dernier, à la veille de l'élection présidentielle américaine, le magazine Newsweek, fort des sondages donnant Hillary Clinton gagnante, avait réalisé un numéro intitulé sobrement " Madame la présidente " tiré à 125.000 exemplaires. Ils sont bien évidemment restés dans les cartons. En France, à la veille de la primaire de la droite, les magazines n'avaient pratiquement plus de doute et le montraient en couverture : " Enquête sur le Président Juppé " (Le Point), " Juppémania " (Les Inrockuptibles et Marianne), " A-t-il déjà gagné ? " (Le Journal du Dimanche), .... A Londres, trois semaines avant le référendum sur le Brexit, un vaste pool de 600 économistes était quasiment unanime pour condamner le Brexit et estimer dès lors qu'il n'aurait pas lieu. " Pour une profession connue pour n'être d'accord sur pratiquement rien, il est remarquable d'observer un tel degré de consensus ", se réjouissait alors un des membres du panel. Austérité, crise financière, Brexit, Trump ou Fillon, la faillite des experts est patente. Et elle coûte cher. " Le coût de ces défaillances a été et demeure immense, soulignent Selma Mahfouz et Jean Pisani-Ferry. Coût économique avec, en zone euro, une décennie sans croissance du revenu par tête, ce qui ne s'était pas vu depuis la Seconde Guerre mondiale. Coût social, avec des pertes massives d'emplois (...). Coût géopolitique, avec l'affaiblissement relatif des démocraties occidentales et le dangereux affaissement de l'Europe. " Sans compter, ajoutent-ils, la perte d'espoir qui mine nos sociétés et le discrédit qui frappe les hommes politiques et, au-delà des hommes, la parole publique elle-même. Face à cette facture impayée, les charges se font de plus en plus violentes. " Serions-nous gouvernés par des imbéciles qui ignorent tout des leçons de l'histoire ? ", s'interroge dans son dernier livre (La déconnomie) Jacques Généreux, professeur à Sciences Po et économiste atterré. " Ces experts seraient incapables de trouver une noix de coco sur une île remplie de cocotiers ", abonde Nassim Taleb, auteur du best-seller Le Cygne noir (Les Belles Lettres), qui prend violemment à partie ces eurocrates qui n'ont pas su prévoir le Brexit. Le célèbre professeur d'économie libanais voit dans le vote britannique un début de révolution de gens " fatigués de cette ignorance. Une révolution justifiée parce que les élites n'ont pas le niveau intellectuel que l'on devrait en attendre ". Dans un registre plus posé, Selma Mahfouz et Jean Pisani-Ferry se demandent eux aussi comment, ces dernières années, des erreurs monumentales ont pu être commises, de la chute de Lehman à l'imposition de l'austérité en Europe en passant par l'incapacité à lutter contre le chômage en France. On ajoutera que ce dernier échec n'est pas spécifiquement français. Une toute récente étude de l'Iweps, l'Institut wallon des statistiques, montre qu'en 30 ans, le chômage wallon n'a pas baissé d'un pouce, restant toujours aux alentours de 12 à 13 %... Pourquoi donc ceux qui sont censés savoir se trompent-ils à ce point depuis des années ? Une première raison tient simplement à l'apparition de la crise. Avant qu'elle ne nous terrasse, " la croissance était robuste, l'endettement public était contenu, l'inflation ne menaçait pas et la déflation moins encore, l'économie était devenue terriblement ennuyeuse ", rappellent Selma Mahfouz et Jean Pisani-Ferry. Mais la crise a servi de révélateur, et " le temps des erreurs et des doutes était revenu ". Mais le surgissement de la crise n'explique pas tout. Une autre explication tient au fait qu'il y a sans cesse, en économie en tout cas, " confusion entre science et idéologie et que les politiques ont toujours tendance à s'entourer d'experts qui partagent leur idéologie ", comme le souligne Eric Dor, le directeur des études de l'Ecole de management de Lille IESEG. Les opinions divergent sur de nombreuses questions, " comme par exemple celle de la redistribution des richesses, explique Eric Dor. Certains pensent qu'il faut inciter au maximum l'initiative individuelle et récompenser le succès. Ces succès individuels profitent au final à tous. D'autres pensent que chaque être humain a une dignité immanente et que même celui qui n'est pas doté par la nature d'autant de qualités que son voisin, a droit à un niveau de vie décent. Il n'y a donc pas de solution toute faite ". Mais on remarque qu'avec le temps, certaines écoles gagnent, et d'autres perdent. Les keynésiens qui tenaient le haut du pavé dans les années 1970 ont laissé la place, avec l'apparition de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, aux tenants de la théorie néoclassique " dont les modèles ne tenaient plus compte des risques d'instabilité, des problèmes de coordination, de l'interaction entre la sphère financière et l'économie réelle ", observe Eric Dor. Alors, haro sur " ces élites, ces experts incapables de trouver une noix de coco sous un cocotier " ? Comme le montrent Selma Mahfouz et Jean Pisani-Ferry, les personnes qui étaient aux commandes dans le dossier Lehman Brothers, par exemple, étaient très compétentes et expérimentées. Mais dans ce dossier comme dans d'autres (austérité, lutte contre le chômage), les erreurs proviennent de causes similaires : " Une certaine négligence à l'égard de l'incertitude et du risque, une mauvaise gestion des temps et de l'ordonnancement d'actions dont les horizons temporels diffèrent, une approche insuffisamment réfléchie de la complexité et de stratégies de réforme inévitablement partielles, le désarroi et la paralysie face aux désaccords. " C'est aussi ce que souligne Alain Eraly, économiste et sociologue, professeur à la Solvay Brussels School qui a été un moment chef de cabinet du ministre Hervé Hasquin et qui a tiré de ses expériences un livre honnête et remarquable, Le pouvoir enchaîné. Etre ministre en Belgique (Labor). " Je ne crois pas que la qualité des experts ait diminué, au contraire, dit-il. Mais nous vivons dans un monde plus complexe. Il faudrait faire appel à des équipes d'experts pluridisciplinaires, ce qui est difficile. Et les experts et le politique n'ont pas le même horizon temporel. Le politique vit dans le court terme. " Des problèmes complexes, mettant aux prises des acteurs multiples. Il suffit que l'un se cabre, et le processus est paralysé. " Dans la crise de la dette grecque, on a vu les Allemands s'obstiner dans une erreur manifeste, note Alain Eraly. Mais ils n'étaient pas politiquement en mesure de faire marche arrière. " Car en plus de devoir gérer une multiplicité d'acteurs et la complexité des problèmes, les politiques doivent aussi composer avec " le délabrement du débat public, ajoute le professeur de Solvay, caractérisé par une influence grandissante des réseaux sociaux et une perte d'influence des médias traditionnels et du monde académique ". Les ravages de la twittosphère. Complexité, acteurs multiples, pression des réseaux sociaux, etc. Dans un tel contexte, pour arriver à une décision, les politiques se passent bien souvent d'avis d'experts : " Ce qui frappe en Belgique, c'est la précarité du processus de décision, qui repose sur du sable, poursuit Alain Eraly. Dans les 'intercabinets', les hauts fonctionnaires responsables des dossiers ne sont même pas invités. " L'incompréhension entre politiques et experts peut aller dans les deux sens. " Les analyses d'experts dans les domaines économiques, juridiques, sociaux, etc., conduisent constamment à des propositions qui exigent du politique un surcroît de ressources. Mais il est rarissime que ces experts disent en même temps dans quelles dépenses il convient de couper pour libérer des moyens disponibles. Le politique est un goulet d'étranglement. Le travail de l'homme politique est dur, très dur ", conclut Alain Eraly. Serions-nous condamnés à des décisions idéologiquement marquées, non mûrement réfléchies, prises sous la pression de l'opinion et des contraintes politiques ? Des réponses existent. Selma Mahfouz (lire son interview) et Jean Pisani-Ferry plaident entre autres pour une nouvelle organisation donnant davantage d'importance à des agences indépendantes, traitant chacune d'un problème particulier. C'est le modèle suédois. Il a donné de bons résultats. Les agences ne sont cependant pas toujours les mieux à même de traiter des problèmes transversaux, observe Alain Eraly. La mobilité à Bruxelles touche à la fois à l'environnement, l'urbanisme, aux travaux publics, aux zones de police, aux transports, etc. Il faudrait aussi renforcer le leadership des experts (la haute administration) et de certaines institutions politiques (le parlement)... et se donner le temps d'une discussion profonde sur de grands sujets. C'est possible. " Le pacte d'excellence est un excellent exemple ", souligne le professeur de Solvay. Sa rédaction a rassemblé pendant des mois les syndicats, les pouvoirs organisateurs, les associations de parents, unis afin de réformer l'enseignement. Sa gestation vient de se terminer. Il est donc possible de faire dialoguer experts, politiques et représentants de la population sur des sujets d'ampleur. Un tel espace de débat public permet certainement de faire mûrir les sujets, et de donner au citoyen un lieu pour s'exprimer et influencer le changement. Cela permet aussi de réduire la fracture entre les élites (économiques et politiques) et la population. Et de ne plus crier haro sur les experts.