Concurrencée par la très prestigieuse et internationale Tefaf qui se tient début mars à Maastricht, la Brafa a su se faire une place dans le coeur des collectionneurs et dans le calendrier très serré des foires d'art qui pullulent sur la planète. Son succès tient pourtant de l'alchimie. Plus modeste par sa taille, mais plus ancienne que sa rivale néerlandaise créée en 1988, elle a vu le jour lors du rassemblement de quelques antiquaires belges dans les galeries Louise en 1956. Au fil de ses déménagements successifs vers le Palais des Beaux-Arts en 1967, puis vers le site de Tour & Taxis en 2004, la Brafa a réussi à fidéliser son public, toujours plus important, tout en élargissant le spectre de ses exposants.
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Concurrencée par la très prestigieuse et internationale Tefaf qui se tient début mars à Maastricht, la Brafa a su se faire une place dans le coeur des collectionneurs et dans le calendrier très serré des foires d'art qui pullulent sur la planète. Son succès tient pourtant de l'alchimie. Plus modeste par sa taille, mais plus ancienne que sa rivale néerlandaise créée en 1988, elle a vu le jour lors du rassemblement de quelques antiquaires belges dans les galeries Louise en 1956. Au fil de ses déménagements successifs vers le Palais des Beaux-Arts en 1967, puis vers le site de Tour & Taxis en 2004, la Brafa a réussi à fidéliser son public, toujours plus important, tout en élargissant le spectre de ses exposants. Ouverte aux marchands étrangers depuis 1995, elle affiche aujourd'hui 50 stands belges sur les 133 présents, le reste étant occupé en priorité par des enseignes européennes avec une présence marquée de la France (32 %) et de la Grande-Bretagne (13 %). La foire reconnue pour le sérieux de son comité d'experts a également renforcé son éclectisme en accueillant en 2016 quelques galeries d'art contemporain qui se mélangent désormais avec les autres spécialités allant de la sculpture précolombienne aux estampes japonaises en passant par les meubles art déco et la peinture hollandaise. Même si certains ont vu dans ce rajeunissement récent un tournant opportuniste reflétant les engouements du marché, l'art ancien y reste varié et largement représenté. A la différence de la Tefaf organisée en sections, les allées de la Brafa offrent aux visiteurs un voyage ébouriffant à travers les époques et les styles artistiques. Outre cet attrait propice aux découvertes et aux coups de coeur, la véritable force de la foire bruxelloise se situe au niveau de ses prix. A côté des montants mirobolants qui font le succès médiatique de Maastricht, la majorité des oeuvres exposées lors de la Brafa restent en dessous du million d'euros et correspondent à une cible d'acheteurs plus spécifique, Belges pour la plupart, très fidèles à ce rendez-vous annuel. Les marchands l'ont bien compris et certains, comme la galerie de La Béraudière basée à Ixelles, n'hésitent pas à faire chaque année les deux foires pour profiter de leur complémentarité. Autre caractéristique plus anecdotique mais néanmoins significative : contrairement aux manifestations de ce genre organisées pour la plupart par des sociétés commerciales, la Brafa dépend d'une ASBL. Une identité mise particulièrement en avant pour son 65e anniversaire à travers la tenue d'une vente caritative qui remplace les traditionnels invités d'honneur et met aux enchères pendant toute la durée de la foire cinq blocs de béton provenant du Mur de Berlin au profit de cinq associations belges actives dans les domaines de la préservation du patrimoine mais aussi de la recherche contre le cancer et l'intégration des personnes handicapées. Achetés en 2018 à une entreprise de travaux publics berlinoise pour marquer les 30 ans de la fin de la guerre froide, les blocs pèsent 3,6 tonnes chacun et sont recouverts de graffitis anonymes sur les deux faces. Postés à l'entrée de la Brafa, ils déploieront aux visiteurs la force de leur héritage et marqueront cette édition 2020 (raccourcie d'un jour par rapport aux années précédentes) par ailleurs riche en chefs- d'oeuvre dont nous avons fait une petite sélection à travers trois focus dignes d'un détour. La vente sur une foire d'une collection de 13 tableaux et de 20 dessins de James Ensor (1860-1949) est un événement suffisamment rare pour être remarqué. Et pour cause, la majorité des 850 toiles du maître ostendais trônent dans les salles climatisées des grands musées. Très tôt remarqué par les connaisseurs de son temps, il semblerait qu'Ensor n'ait pourtant pas encore la place qui lui revient. C'est en tout cas la certitude du galeriste knokkois Samuel Vanhoegaerden qui a rassemblé depuis 10 ans les pièces de cette exposition intitulée " Les Tentations de James Ensor ". Il cite Alfred Barr, historien de l'art et premier directeur du Moma à New York, qui considérait James Ensor comme " l'un des peintres les plus hardis et les plus impertinents de son époque " et l'estimait plus précurseur encore que son contemporain Vincent Van Gogh, star mondiale aujourd'hui de l'histoire de l'art et des ventes aux enchères. Oublié pendant quelques décennies, la réputation du peintre ostendais serait restée " très belge " selon Samuel Vanhoegaerden. Bien qu'il fût l'un des fondateurs en 1883 du Groupe des Vingt, un cercle d'avant-garde bruxellois, James Ensor n'a jamais appartenu à un courant artistique déterminé, ce qui ne l'a pas empêché d'influencer une foule d'artistes de son temps. Les plus grands peintres du début du 20e siècle défilent dans son atelier à Ostende, comme le Français Edouard Vuillard, le Russe Vassily Kandinsky ou encore l'Allemand Emil Nolde. Les marines de ce dernier, très proches stylistiquement de celles de James Ensor d'après Samuel Vanhoegaerden, se vendent aujourd'hui entre 1,2 et 1,3 million d'euros, loin selon lui des prix atteints par le peintre belge dont les toiles de même sujet ne dépassent pas les 400.000 euros. " A chaque fois que l'on me demande quoi acheter, je réponds Ensor ", affirme le galeriste qui s'enorgueillit de débusquer des pièces de qualité muséale encore abordables. " En 2004, j'ai exposé des gouaches de Calder, des oeuvres de Warhol et de Lichtenstein, aujourd'hui je ne pourrais plus le faire ". Même schéma avec James Ensor dont le potentiel est indéniable à ses yeux. En 2016, une peinture du peintre flamand datée de 1891 avait atteint un record de 7,4 millions chez Sotheby's à Paris. Même s'il y a peu d'oeuvres sur le marché, l'intérêt se réveille à nouveau grâce notamment à quelques rétrospectives d'envergure au Musée d'Orsay et au Moma en 2009 et au Getty Museum à Los Angeles en 2014. Les oeuvres exposées lors de la Brafa abordent des thèmes variés et représentatifs du peintre tels que les natures mortes, les masques ou les scènes historiques. Quant aux dimensions modestes des pièces, elles sont aussi caractéristiques de l'artiste qui travaillait chez lui et privilégiait les petits formats. Réalisées pour la plupart après 1900, elles appartiennent cependant à la période tardive d'Ensor que les spécialistes ont généralement moins valorisée. " C'est comme pour Brueghel, remarque Samuel Vanhoegaerden, tout le monde dit qu'il faut acheter l'Ancien mais il n'y en a plus sur le marché et aujourd'hui on achète Brueghel le Jeune qui est tout aussi bon ". Selon lui, cette distinction reste un " snobisme " fixant entre les deux époques une barrière de prix peu justifiable au regard des qualités comparées de certaines oeuvres. Une barrière qui, à l'en croire, ne tiendra pas longtemps face à la demande. Chaque dessin (mis en vente entre 50 et 700.000 euros) et chaque tableau présent sur son stand a fait l'objet d'une analyse par des spécialistes donnant lieu à un nouveau livre publié pour l'occasion et disponible à l'achat pendant la Brafa. Une belle façon de se replonger dans l'iconographie atypique et étrangement poétique de ce génie artistique belge. C'est sur le stand de la galerie belge Oscar De Vos que vous trouverez l'une des oeuvres les plus touchantes de la foire, peut-être aussi l'une des plus révolutionnaires. Spécialisé dans les artistes de l'école de Laethem-Saint-Martin, village de Flandre dans les environs de Gand où il est né et a implanté sa galerie depuis 2000, Oscar De Vos est devenu l'un des experts officiels de ce courant artistique belge qui s'est déployé de la fin du 19e siècle jusqu'aux années 1960 au contact de ce coin de Belgique champêtre. En relation directe avec les derniers artistes actifs et leurs héritiers, interlocuteur privilégié des collectionneurs et des musées, le galeriste a accès au meilleur de la production de Laethem. Parmi les pièces qu'il apporte cette année à la Brafa, une statuette a retenu notre attention. Intitulée Mère pleurant son enfant mort, cette petite sculpture en plâtre (46 cm de hauteur sur 28 cm de large) réalisée en 1886 porte déjà en elle les germes du courant expressionniste qui fleurira quelques décennies plus tard lors de la première moitié du 20e siècle. Son créateur a tout juste 20 ans, il s'appelle George Minne (1866-1941) et personne ne connaît encore ce jeune artiste gantois. Présentée pour la première fois en 1890 au salon des Vingt à Bruxelles, sa sculpture fait néanmoins forte impression. Le dépouillement et la tension extrême de la femme représentée assise sur un socle tenant le cadavre d'un enfant s'écartent fortement des normes académiques en vigueur. " Minne a trouvé un nouveau langage visuel ", commente Oscar De Vos. Dénuée de discours religieux, l'oeuvre, selon lui, rappelle dans ses formes l'art égyptien ancien et fut taxée de " primitivisme ". Un blâme pour l'époque, souligne le galeriste, lequel évoque cependant le soutien de quelques intellectuels dont celui du poète Emile Verhaeren et l'influence déterminante qu'eurent par la suite les sculptures de l'humble George Minne sur les grands peintres autrichiens Gustav Klimt, Egon Schiele et Oskar Kokoschka et sur le sculpteur allemand Wilhelm Lehmbruck. Issue d'une collection privée où elle est restée près de 50 ans après avoir probablement été achetée directement à la famille de l'artiste, cette version originale en plâtre, dont le prix d'achat est fixé à 110.000 euros, a été déclinée en quatre exemplaires (dont deux en bronze et un en marbre) aujourd'hui tous dans des musées. Cap sur la lumière avec cette oeuvre de Pierre Bonnard (1867-1947) présentée par la galerie Pentcheff fondée en 2019 par Alexis Pentcheff et sa femme Giulia. Basés à Marseille, ils sont spécialisés dans les artistes français ayant un lien direct ou indirect avec le Sud de la France. Cette huile sur carton peinte en 1894 appartient à la période nabi de l'artiste qui séjourna à de nombreuses reprises sur la Côte d'Azur avant de s'y installer en 1926. Les Nabis (le mot " nabi " signifie prophète en hébreu) se sont regroupés en 1888 de façon informelle autour de Paul Sérusier, élève de Gauguin, et entendaient renouveler la peinture en s'émancipant des contraintes académiques liées au réalisme pour approfondir leurs visions personnelles et symboliques. Très disparates au niveau de leurs orientations intellectuelles et spirituelles, les peintres de ce mouvement se démarquent les uns des autres notamment grâce à des surnoms. Baptisé " le Nabi très japonard ", Pierre Bonnard se distingue par son goût pour l'esthétisme japonais et par ses sujets inspirés de la vie quotidienne, loin des thèmes ésotériques ou religieux revendiqués par d'autres Nabis comme Maurice Denis. Les aplats colorés sans dégradés de cette Jeune femme endormie et le point de vue en plongée au dessus de la dormeuse illustre bien cette influence japonisante. On y retrouve également la virtuosité de Bonnard à restituer la lumière et la gestuelle féminine. Bien que l'artiste ait beaucoup représenté sa femme, Marthe, rencontrée un an plus tôt en 1893, Alexis Pentcheff reste prudent sur l'identité du modèle. Une incertitude qui n'enlève rien au charme et à l'intérêt de cette peinture intimiste. " Les oeuvres de cette période et de ce courant sont très difficiles à trouver à la vente car la plupart sont dans les musées ", confirme le jeune galeriste marseillais qui reste discret sur le prix exact ; il fournit néanmoins une fourchette entre 400.000 et 1 million d'euros basée sur les adjudications de tableaux similaires aux enchères. Confiant sur ses chances de trouver un acquéreur à Bruxelles, Alexis Pentcheff avoue avoir beaucoup vendu lors de ses cinq premières Brafa. " Chaque année, nous essayons de venir avec des oeuvres inconnues du marché ", explique-t-il en précisant que la majorité sort directement de collections privées. C'est le cas de celui-ci dont la provenance restera secrète à la demande de son ancien propriétaire. Pas la peine d'insister. Dans un monde chaque jour davantage transparent, les mystères du monde de l'art nous paraissent d'autant plus fascinants et le miracle des foires comme celle-ci est de réussir à faire sortir de l'ombre ces chefs d'oeuvre du passé.Par Paloma de Boismorel.