Elon Musk, par exemple, se rêve clairement en Iron Man, du côté de la mythologie Marvel, au point de faire une apparition dans un des films de la franchise. De même, Mark Zuckerberg vire de plus de plus super-vilain à la Joker à mesure que les choses se compliquent pour Facebook. Quant à Jeff Bezos, il ne rechigne pas à se présenter comme un Terminator... Il y a toujours ce récit des origines et cette volonté de puissance indestructible qui les met naturellement au-dessus de la condition bassement humaine.

En ce qui concerne Bob Iger, patron de la Walt Disney Company depuis 2005, nous sommes dans un tout autre registre narratif. Son histoire évoque plutôt une fable à la Disney - période Walt Disney qui plus est - que la bataille de titans à coups d'effets spéciaux. Assez ironiquement, il s'exhale comme un parfum d'ancien monde dans le parcours de celui qui pourrait pourtant prétendre à être nommé CEO de la décennie tant il a su anticiper et conduire les changements qu'impose le nouveau monde. Des choix précurseurs, initiés dès 2005, alors que le groupe Disney en déclin menaçait de devenir un vestige du 20e siècle. Depuis, non seulement le rayonnement des films Disney a été restauré mais le groupe a pris des allures d'invincible armada avec des ogives nucléaires narratives aussi puissantes que Pixar, Marvel, Fox ou LucasFilms dans son arsenal de guerre.

Aujourd'hui, c'est lui aussi qui est à l'origine de la stratégie de lancement de Disney+ dans la guerre du streaming. Un défi bien plus risqué que pour Netflix (qui n'a finalement rien à perdre) car le groupe Disney devra renoncer à de très substantiels droits de diffusion (on parle de centaines de millions de dollars) que les médias (dont Netflix à qui Disney retire ses licences), lui versaient. Un risque inévitable, selon Bob Iger, qui estime que son groupe doit retrouver une attitude pionnière face à la technologie, comme le fit en son temps Walt Disney.

L'"underdog" a su se faire chevalier en surmontant les différents obstacles, comme dans un conte de Walt Disney.

Mais ce qui impressionne le plus avec Bob Iger, c'est finalement la manière. Car toute cette stratégie, si innovante et risquée, menée depuis 2005 l'a été sur un mode opératoire old school, qui semblait avoir totalement disparu du registre de la nouvelle économie, comme un vieux souvenir d'avant l'ère de la disruption. Bob Iger, c'est l'anti-disrupteur : il restaurerait presque à lui seul la vieille narration du " rêve américain ", faite de mérite, de fidélité et de sens de la négociation.

Bob Iger, c'est d'abord l'histoire d'un underdog, d'un outsider. Il ne vient pas des plus grandes universités. Il n'était même pas du sérail de l'entertainment. Il a démarré sa carrière comme journaliste à la chaîne ABC et en deviendra le CEO avant que celle-ci ne soit rachetée par Disney. Mais l' underdog a su se faire chevalier en surmontant les différents obstacles, comme dans un conte de Walt Disney.

D'abord, en faisant de sa faiblesse une force. A ce titre, Iger raconte qu'il a toujours cherché - comme lorsqu'il fut parachuté au coeur de la machine hollywoodienne - non pas à s'imposer, mais à transformer son ignorance en mystère auprès de ses différents interlocuteurs. Ensuite, il cultiva également une certaine forme de fidélité. Au groupe d'abord, mais également à son ancien CEO, Michael Eisner, bien que celui-ci ne lui fit jamais la courte échelle (Iger hérita au contraire du groupe exsangue laissé par Eisner). Et enfin, en exprimant une certaine forme d'écoute et d'empathie, valeurs complètement obsolètes dans la Silicon Valley. Avec ses collaborateurs, auxquels il préfère faire confiance, mais aussi avec ses interlocuteurs, ce qui lui permit de sceller des deals aussi miraculeux que créatifs et totalement contre-intuitifs. Comme celui avec Steve Jobs pour le rachat de Pixar, alors que ce dernier ne voulait pas entendre parler du moindre rachat sous l'ère Eisner. Au-delà du deal, les deux hommes devinrent d'ailleurs amis. Et Bob Iger fut le seul, en dehors de la femme de Jobs, à être au courant la rechute de son cancer.

Tout cela ressemble un peu à un conte de fées ? Peut-être. Mais à tout prendre, on préfère de loin ces contes à la Disney que les comptes cyniques à la WeWork ou Uber.