Echanger avec Alexandre Wayenberg, c'est partir en voyage. C'est aussi réaliser que les trajectoires sont riches quand elles ne sont pas linéaires. Parce qu'aujourd'hui, l'enfant terrible, renvoyé à 16 ans du lycée Catteau (Bruxelles), évolue au coeur de la Silicon Valley. A la tête de Shape, il s'apprête à commercialiser ShapeScale une balance qui scanne le corps en 3D. Un gadget futuriste idéal pour les sportifs et qui pourrait aussi révolutionner les indices et mesures de santé.
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Echanger avec Alexandre Wayenberg, c'est partir en voyage. C'est aussi réaliser que les trajectoires sont riches quand elles ne sont pas linéaires. Parce qu'aujourd'hui, l'enfant terrible, renvoyé à 16 ans du lycée Catteau (Bruxelles), évolue au coeur de la Silicon Valley. A la tête de Shape, il s'apprête à commercialiser ShapeScale une balance qui scanne le corps en 3D. Un gadget futuriste idéal pour les sportifs et qui pourrait aussi révolutionner les indices et mesures de santé. " Un jour, ma compagne m'a demandé si j'attendais un enfant ", se souvient Alexandre Wayenberg. Il habitait alors en Chine et son régime alimentaire était plutôt orienté sur les féculents : pâtes, nouilles et riz, à tous les repas de la journée, laissant apparaître, à la longue, quelques rondeurs. Pour cet amateur de cuisine asiatique, c'est le coup de gong ! Il achète une balance connectée, engage un entraîneur personnel et s'astreint à de nouvelles habitudes alimentaires. Après quatre semaines d'efforts et une discipline de fer, le verdict de la balance est ingrat : il a pris deux kilos ! Pourtant, il observe des changements corporels : il est plus musclé, moins gonflé et ses pantalons serrent moins. " J'étais frustré que le seul indicateur à disposition ne mesurait pas les changements morphologiques alors qu'ils étaient manifestes. " L'idée d'un scanner qui mesurerait les formes du corps commence alors à germer. Une invention à sa portée puisque Alexandre Wayenberg est ingénieur et consultant sur des projets de start-up technologiques. Revenons à l'époque bruxelloise... Bien que viré de l'école, Alexandre Wayenberg est un génie de l'informatique. Fort d'un jury central, le rebelle entre d'ailleurs à l'ULB à 16 ans, en fac d'informatique. Lui qui monte et démonte des ordinateurs depuis son plus jeune âge, lui qui programme comme il respire, n'apprend rien et les cours théoriques le découragent. Il s'amuse et profite, avant de reprendre un chemin plus sérieux, à la hauteur de ses ambitions. Justement, il rêve d'étudier les nanotechnologies. Il s'oriente alors vers la meilleure école dans le domaine, l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Durant ses études, avec des doctorants, il crée une première start-up, AgoraBee, spin-off de l'EPFL. L'ingénieur travaille sur la technologie iBeacon, un type de fréquence radio permettant de localiser des objets, de les mesurer et ainsi de rationaliser des processus. La start-up rafle quelques prix en Suisse et devient une référence dans le domaine. Suite à des divergences avec ses associés, le Belge revend ses parts et se lance dans la consultance. " J'aidais d'autres entreprises à réaliser leurs produits, en intervenant sur la partie ingénierie, électronique ou software. Cette expérience m'a permis d'acquérir des compétences en fabrication, en industrialisation ou même en design. " Il participe à la réalisation d'une douzaine de produits. En 2010, suite à une opportunité professionnelle de sa femme, il déménage en Chine, à Canton. " Comme je réalisais beaucoup de prototypes et que j'avais des contacts là-bas, je me suis dit 'pourquoi pas ? ça peut être intéressant'. " S'installer dans le delta de la rivière Pearl, c'est aussi accéder à des capacités de production flexibles. La région, située non loin de Hong Kong, est aussi connue comme étant l'usine du monde. " Il est possible de faire fabriquer tout et n'importe quoi dans ce delta. C'était une expérience incroyable. Un choc culturel et un choc sur les manières de faire ", constate l'entrepreneur, encore imbibé de cette mentalité que tout est possible. C'est précisément à ce moment qu'il imagine la possibilité de digitaliser le corps en trois dimensions. " Je trouvais utile de mesurer les changements morphologiques et de disposer d'une mesure de progrès plus précise, dit-il. Si on ne mesure pas, on ne gère pas les changements. Or, cette donnée oriente dans la bonne direction. " L'ingénieur entrevoit aussi les applications possibles de réalité augmentée. Outre les salles de sport, les diététiciens, il pense à l'activité de son père, prestigieux tailleur bruxellois. Il se souvient de clients venus récupérer des costumes... à retoucher en raison de changements corporels survenus depuis la prise de mesure. Il repense à la cabine d'essayage, entièrement recouverte de miroirs permettant de se jauger sous tous les angles, pour se voir tel que les autres vous voient. " Cette image de soi, dissociée du corps, est le résultat que je cherchais à obtenir. Les données issues de la digitalisation peuvent servir dans des environnements virtuels comme les jeux ou les réseaux sociaux, mais aussi pour la fabrication de vêtements sur mesure, de prothèses, etc. En intégrant d'autres capteurs, on peut aussi imaginer des applications dans le cadre d'une médecine préventive. " Sans aller plus loin et à toutes fins utiles, Alexandre Wayenberg réserve le nom de domaine ShapeScale.com A la faveur d'un nouveau déménagement, à Hong Kong, le consultant rencontre son futur associé, Martin Kessler. Il lui expose son idée de balance-scanner corporel. L'idée résonne auprès de celui qui deviendra le cofondateur de Shape, ayant lui-même été exposé à des problèmes d'obésité infantile. Début 2015, ils commencent à travailler ensemble sur le projet pour valider l'idée, utilisant le modèle lean start-up. " On allait dans les salles de sport pour interviewer les utilisateurs potentiels. On leur offrait un milk-shake pour comprendre leurs challenges, leurs besoins, leurs interactions avec les diététiciens. " Assez rapidement, le duo intègre un programme d'accélération de AIA, compagnie d'assurances asiatique, leur donnant accès à des ressources pour développer le produit. Mais surtout, ils rejoignent la Rolls des accélérateurs de start-up, Y Combinator, par laquelle sont, notamment, passés les fondateurs d'AirBnB, Stripe et DropBox. Une belle reconnaissance, sachant que sur 10.000 candidatures par promotion, seules une centaine sont retenues sur la base d'une interview de 10 minutes ! L'accélérateur finance à concurrence de 120.000 dollars et propose un coaching de trois mois dans la Silicon Valley. Shape fait alors également partie de StartX, la communauté d'entrepreneurs issue de Stanford. Une aubaine pour les deux associés qui relocalisent donc leur entreprise aux Etats-Unis. Ils se rapprochent de leur marché, accèdent au capital et surtout se constituent un fameux réseau dans la Silicon Valley. " Au sein d'Y Combinator, chaque semaine, nous avions un dîner avec des personnes incroyables passées par là avant nous. Elles partageaient leur expérience. " Suite à une levée de fonds et à une campagne de précommandes, en 2017, la start-up réussit à lever 5 millions de dollars permettant la finalisation du prototype et l'industrialisation du produit. La balance, armée d'un bras robotique, capte près de 200 millions de points tridimensionnels via des faisceaux lumineux et génère, avec une caméra, entre 100 et 600 images avant de livrer l'image finale. Les premiers exemplaires seront livrés fin 2019 auprès des 7.000 consommateurs ayant précommandé. Cinq mille clubs de fitness, soit 10 % du secteur aux Etats-Unis, sont sur liste d'attente pour acheter la balance-scanner dès qu'elle sera à nouveau disponible. En plus de la balance corporelle, vendue aux alentours de 500 dollars, l'utilisateur peut accéder, via abonnement, à une application reprenant ses données. Et recevoir des conseils : que faire pour être meilleur au golf ? comment courir pour fortifier tel muscle ? quel exercice améliore ma performance sur une planche de surf ? etc. En 2020, les fondateurs souhaitent produire 20.000 unités, pour ensuite doubler, voire tripler, chaque année la production. Parce qu'à terme, l'objectif est de devenir une entreprise publique valorisée en milliards, de rendre la technologie accessible au particulier et de l'exploiter pour évoluer. Les pérégrinations d'Alexandre Wayenberg en valaient bien la peine... Par Caroline Dubois-Legast.