" Il faudra sans doute 400 heures pour y arriver : jusqu'ici, j'ai travaillé durant une quarantaine d'heures sur environ 10 % du tableau. L'oeuvre devrait être prête pour avril. " Le restaurateur bruxellois Etienne Van Vyve couche la toile de Paul Gauguin sur une table et nous invite au microscope : la peinture de 1891, spectaculairement craquelée, présente des couches successives à nettoyer, réparer, restaurer. Le Portrait de Suzanne Bambridge est de taille modeste - 50 x 70 cm -, sa valeur nettement moins. Aussi, l'opération de crowdfunding, lancée en octobre par les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB), représente un enjeu d'importance. " Le désir de restaurer ce tableau, qui appartient au musée depuis 1923, remonte à une dizaine d'années, explique Christine Ayoub, responsable du service mécénat et partenariat des MRBAB. Il s'agit de la première peinture réalisée par Paul Gauguin à son arrivée à Tahiti. Elle est longtemps restée roulée dans un grenier et a souffert de mauvaises restaurations consécutives, de surpeints abusifs qui l'ont dénaturée. Pour redonner son éclat au tableau, il fallait trouver 45.000 euros mais notre institution ne les avait pas. "
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" Il faudra sans doute 400 heures pour y arriver : jusqu'ici, j'ai travaillé durant une quarantaine d'heures sur environ 10 % du tableau. L'oeuvre devrait être prête pour avril. " Le restaurateur bruxellois Etienne Van Vyve couche la toile de Paul Gauguin sur une table et nous invite au microscope : la peinture de 1891, spectaculairement craquelée, présente des couches successives à nettoyer, réparer, restaurer. Le Portrait de Suzanne Bambridge est de taille modeste - 50 x 70 cm -, sa valeur nettement moins. Aussi, l'opération de crowdfunding, lancée en octobre par les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB), représente un enjeu d'importance. " Le désir de restaurer ce tableau, qui appartient au musée depuis 1923, remonte à une dizaine d'années, explique Christine Ayoub, responsable du service mécénat et partenariat des MRBAB. Il s'agit de la première peinture réalisée par Paul Gauguin à son arrivée à Tahiti. Elle est longtemps restée roulée dans un grenier et a souffert de mauvaises restaurations consécutives, de surpeints abusifs qui l'ont dénaturée. Pour redonner son éclat au tableau, il fallait trouver 45.000 euros mais notre institution ne les avait pas. " De fait, les Musées royaux doivent faire face à de nombreux imprévus et aux problèmes de trésorerie qui en découlent. Il y a un an, ils faisaient l'actualité en raison du mauvais état du toit du bâtiment de la rue de la Régence et de fuites d'eau. On se souvient encore de ces images montrant des seaux devant un magnifique Rubens. Mais là, pas question de se substituer au rôle de l'Etat ou à la Régie des bâtiments : raison d'envergure financière - 10 à 20 millions d'euros sont nécessaires à la réfection de la toiture - et d'enjeu politique alors que le fédéral impose une diète prolongée à la culture. D'où des rapports électriques entre le directeur des Musées royaux, Michel Draguet, et sa tutelle, la secrétaire d'Etat à la Politique scientifique, Elke Sleurs (N-VA). Le premier ira jusqu'à porter plainte au pénal contre la seconde en décembre 2016 pour " harcèlement et coalition de fonctionnaires ". Ambiance... Christine Ayoub et sa collègue Olivia Bodson, en phase avec Michel Draguet, cherchent des alternatives financières via leur Maecenas Circle (structure qui s'adresse aux donateurs privés). " Une fois prise la décision de restaurer la peinture de Gauguin, détaillent-elles, Hubert d'Ursel - un de nos mécènes à titre personnel - a suggéré de recourir au crowdfunding via Gingo, une plateforme liée à la banque Degroof Petercam", où il exerce en tant que head of art advisory . Spécificité : elle encourage le match giving, c'est-à-dire la parité entre ce que versent les donateurs du projet et la contribution d'une fondation privée, chaque euro récolté étant ainsi doublé. Lancé à l'automne 2016, l'opération de crowdfunding a permis de récolter 24.252 euros en l'espace de trois semaines, plus que le montant souhaité de 22.500 euros. Le matcheur, le Fonds Baillet-Latour lié au brasseur AB InBev, a donc réglé le complément pour atteindre les 45.000 euros. Une bonne nouvelle pour la toile de Gauguin et une aubaine pour les MRBAB qui, dans la foulée, ont bénéficié d'une jolie publicité. Dans le cadre de cette récolte de fonds, on a effectivement beaucoup parlé des musées - en positif - dans ce qui ressemble à une vaste opération de relation publique vers l'extérieur. " On ne va pas le faire trop souvent, confie Christine Ayoub, peut-être une fois tous les deux ans, et la prochaine oeuvre à en bénéficier se choisira plutôt dans l'art ancien, histoire d'être fair-play avec tous les départements du musée. Sans du tout vouloir dédouaner l'Etat de ses responsabilités. " L'initiative des MRBAB n'est pas une première muséale en Belgique : il y a trois ans, le plus modeste Museum over industrie, arbeid en textiel de Gand, a rassemblé grâce au crowdfunding 4.120 euros pour la restauration d'une peinture de 1910. A l'étranger, les institutions les plus illustres s'y sont mises depuis un moment, comme Le Louvre parisien qui a cherché à l'automne 2015 un complément financier de 600.000 euros pour l'achat d'un marbre du 18e siècle, Amour, coté à 5,5 millions d'euros. Chez les Anglo-Saxons où la tradition de financement privé des musées est plus forte et plus ancienne, les sommes s'envolent : en 2014, le public britannique a contribué à hauteur de 2,74 millions de livres - sur un budget mammouth de 15,75 millions - pour le rachat avant liquidation à la pièce des 80.000 céramiques de la prestigieuse Collection Wedgwood. La Belgique, elle, semble se tâter, comme Bozar, acteur culturel majeur. " Nous n'avons pas pour le moment de responsable pour le service crowdfunding, pratique qui paraît compliquée pour Bozar et ce notamment parce que nous ne possédons pas de collection fixe, explique son service de communication. Bozar a déjà développé d'autres outils de récolte de fonds, comme les dîners de gala, le mécénat, les soirées VIP pour entreprises mais aussi les locations de nos salles. " Attirer des fonds provenant de particuliers pour autre chose que l'achat d'une oeuvre existante est déjà une vieille idée. " L'idée des financements complémentaires via des souscriptions n'est pas neuve, reconnaît Jacques Remacle, directeur d'Arts & Publics, association qui milite entre autres pour la gratuité des musées le premier dimanche du mois. La statue de la Liberté, cadeau de la France aux Etats-Unis, a été en grande partie érigée grâce à ce type de financement. La défiscalisation pour des appels à dons n'est pas nouvelle mais le crowdfunding apparaît avec la naissance des réseaux sociaux. L'intérêt des plateformes de crowdfunding est d'assurer une totale transparence et de rembourser les donateurs si l'objectif financier n'est pas atteint. Mais le jour où une plateforme se plante, quelles sont les garanties pour les utilisateurs ? Tout cela dans un contexte où la part du financement public des musées ne cesse de diminuer : elle était de 50 % dans les années 1980, elle est aujourd'hui plus proche de 25 à 30 %. Le monde évolue très vite et les Etats réagissent relativement lentement. Le crowdfunding me paraît davantage convenir aux projets émergents. " Emergent, le projet de Salomé Lindenberg et Louise Van Reeth l'est définitivement. Ces deux jeunes Bruxelloises, qui se sont rencontrées lors de leurs études en histoire de l'art à l'ULB, ont créé Sketch My Mind (SMM en abrégé). Le principe ? Convier des artistes de tous horizons à créer une image en s'inspirant d'une phrase humoristique. " On adore les musées et les galeries, explique Salomé Lindenberg (30 ans), mais nous sommes frustrées parce qu'on ne peut pas acheter d'objets d'art. Nous ne devons pas être les seules dans le cas. Nous avons donc pensé qu'il fallait lancer un projet proposant autre chose que les affiches façon Ikea, la sérigraphie permettant d'avoir des oeuvres multiples sans en réduire la qualité. " Pour des prix allant de 150 à 650 euros, SMM offre aujourd'hui un éventail de 22 sérigraphies - le but est d'arriver à une quarantaine - grâce au crowdfunding. Louise Van Reeth (28 ans) a déjà tâté du principe pour l'édition du livre de l'expo I Belgi. Barbari e Poeti présentée à Bruxelles fin 2015. " Nous avions à l'époque réuni 15.000 euros via KissKissBankBank, plateforme vers laquelle nous nous sommes à nouveau tournés pour le projet de sérigraphie. Le crowdfunding permet de ne pas dépendre entièrement des pouvoirs subsidiaires : il a permis de réunir du cash rapidement. Nous avons réuni 3.800 euros pour un objectif de 3.500 atteint en 20 jours. " Pour intéresser les artistes, Salomé Lindenberg et Louise Van Reeth adoptent le principe d'une galerie itinérante : six expos en 2016, l'installation pendant un mois dans un local du centre-ville bruxellois tout récemment et puis d'autres rendez-vous, comme l'Affordable Art Fair qui se tiendra à Tour & Taxis du 16 au 20 février. Alors, le crowdfunding est-il bénéfique au secteur artistique ? " Oui, lorsque cela permet de restaurer une oeuvre, explique Kim Oosterlinck, professeur de finances à Solvay, mais cela doit rester tout à fait ponctuel sinon ce mode de financement risque de se substituer à l'Etat et mener au désengagement de celui-ci de la culture. Ce qui me semble vraiment intéressant, c'est de faire émerger la création nouvelle, d'acheter une oeuvre avant qu'elle n'existe, de parier sur un artiste. " Mais le crowdfunding ne bénéficie pas exclusivement aux porteurs de projets, il agit aussi par ricochet. " Le donateur peut aussi acquérir une certaine visibilité : celui qui contribue peut avoir un sentiment de bien- être et, d'une certaine façon, il accomplit un geste politique, ajoute Kim Oosterlinck. Surtout dans l'art contemporain qui intéresse beaucoup moins les pouvoirs publics que d'autres domaines, comme le sport ou la construction d'un stade de foot. " Si les projets musicaux rencontrent un engouement certain sur les plateformes de crowdfunding, l'intérêt des contributeurs ne se limite pas au financement des disques. Ainsi, le Bruxellois Philippe Carly, ingénieur mécanicien devenu photographe, décroche en décembre 2016 via la plateforme Ulule, 28.569 euros - sur un objectif de 22.500 - amenés par 350 contributeurs pour son livre Au Plan K. Projet qui consiste à célébrer, via la photo et une poignée de textes, la salle molenbeekoise éponyme qui connut son heure de gloire à la fin des années 1970 et au début des années 1980 par sa programmation musicale aventureuse.