D'accord, on a déjà vu des endroits du monde moins marqués au fer rouge par les guerres et les violences que les pays des Grands Lacs en Afrique. Mais elles ne touchent que certaines zones proches au nord du Kivu, une région quatre fois plus grande que la Belgique. D'autre part, on déconseille de s'y promener en solitaire, avec sac à dos et fleur au fusil. Voyager en groupe et en compagnie d'un guide local est toujours préférable, ne fût-ce que pour communiquer. Un 4X4 en guise de voiture-balai peut s'avérer très utile pour permettre la réparation d'un vélo si on opte pour le mode cycliste, ou simplement pour souffler car les pistes à 1.500 mètres d'altitude peuvent éprouver les organismes mal préparés.
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D'accord, on a déjà vu des endroits du monde moins marqués au fer rouge par les guerres et les violences que les pays des Grands Lacs en Afrique. Mais elles ne touchent que certaines zones proches au nord du Kivu, une région quatre fois plus grande que la Belgique. D'autre part, on déconseille de s'y promener en solitaire, avec sac à dos et fleur au fusil. Voyager en groupe et en compagnie d'un guide local est toujours préférable, ne fût-ce que pour communiquer. Un 4X4 en guise de voiture-balai peut s'avérer très utile pour permettre la réparation d'un vélo si on opte pour le mode cycliste, ou simplement pour souffler car les pistes à 1.500 mètres d'altitude peuvent éprouver les organismes mal préparés. Pour rallier le lac Kivu, but de notre randonnée, l'idéal est de prendre un vol direct pour Kigali, capitale du Rwanda, et de là, en 2h30 à peine d'une route impeccable à travers les collines, on est déjà à Kibuye (rebaptisée Karongi), nonchalamment étalée face aux flots. Les hôtels et autres lodges ont poussé çà et là, tel le Cormoran, amoureusement construit par la Belge Nathalie Cox : cinq chalets en bois et matériaux naturels, avec des balcons en surplomb, et une vue imprenable sur le lac et ses îles. Le bar-restaurant propose une terrasse panoramique où l'on peut déguster de l'igisafuliya de capitaine, un ragoût local. Une petite sieste ? Un espace bronzage est aménagé en bord de lac. L'après-midi, on peut s'adonner au kayak, au ski nautique ou à une balade en bateau. Paradisiaque ! Cette beauté apaisante ne peut occulter le traumatisme de 1994 : Kibuye a été le théâtre de l'une des pires pages du génocide, avec des dizaines de milliers de Tutsis massacrés. Près du stade, un panneau indique que " plus de 10.000 personnes ont été inhumées ici ". Dans l'église qui surplombe la ville, 4.000 Tutsis s'étaient retranchés. Peine perdue : une foule de tueurs ivres les ont anéantis à coups de grenades et de machettes. L'église est devenue mémorial du génocide. " Le passé, c'est le passé ", dit-on ici. La justice a fait son oeuvre. Avec les années qui défilent, de nouvelles générations émergent. Les enfants avec leurs rires rappellent que la vie prend toujours le dessus. De grands projets sortent de terre, et même du lac, à l'image de ces plateformes destinées à extraire le gaz méthane. Pour quitter Kibuye, on emprunte une toute nouvelle route : la piste le long du lac a été récemment asphaltée. Tant pis pour les amateurs de VTT et de randonnée, qui se voient privés de l'aventureux Congo Nile Trail, tant mieux pour les adeptes du cyclisme sur route ou de conduite automobile sur un des plus beaux rubans de bitume de la région. Ça monte et ça descend, ça tourne et ça retourne, tandis que les eaux bleues du lac n'oublient jamais de nous rafraîchir la vue. Un vrai décor pour filmer James Bond au volant de son Aston Martin. Un petit écart de 8 km à droite permet de rallier un autre Eden : le Kivu Lodge, avec sa piscine dans la roche... et son héliport, destiné à amener directement des clients fortunés depuis Kigali. L'hôtel est tellement excentré qu'il peine à se remplir. En tout cas, le silence est garanti (et les hélicos sont rares). Ecartons-nous du lac pour découvrir le principal produit d'exportation du Rwanda : le thé. Gisovu, c'est à la fois un immense domaine théicole, avec sa mer de feuilles vertes, et un point de départ pour rejoindre la plus lointaine source du Nil, découverte en 2006 par deux Britanniques et un Néo-Zélandais. A 2.428 m d'altitude, au nord du parc national de Nyungwe, ce petit filet d'eau allonge le Nil de quelque 100 km. La randonnée depuis Gisovu (1h30) permet de suivre un sentier balisé et de parvenir au creux de la forêt où se trouvent la source et un banc. Rien de spectaculaire, mais l'émotion d'y être ! On peut repartir par un autre sentier, moins bien tracé, qui mène directement au domaine théicole et à la guest house. L'arrivée au gîte est un vrai bonheur : une belle villa qui surplombe le domaine, avec trois chambres chaleureuses, salon, cuisine. Il est possible de visiter l'usine, aujourd'hui gérée par des Indiens. On retrouve la route grâce à notre guide, car les indications sont inexistantes. Cap sur Cyangugu (aujourd'hui : Rusizi). Juste avant, on peut découvrir, à Shangi, un ancien poste allemand : c'est ici qu'a séjourné l'explorateur Richard Kandt, fondateur de Kigali. C'est aussi dans cet endroit que Belges et Allemands ont établi les frontières entre les deux pays au début du 20e siècle. Cyangugu, c'est un peu le Far West du Rwanda, qui regarde plus vers le Congo que vers Kigali. Les cultivateurs congolais sont nombreux à emprunter le pont métallique au-dessus de la Rusizi pour vendre leurs produits au marché. Nous, nous l'empruntons en sens inverse. Et là, c'est le choc. Car on quitte un Etat organisé, avec des douaniers en uniformes impeccables et dotés de tous les outils informatiques pour un pays chaotique, où tout semble se régler moyennant " une petite contribution ", comme on dit pudiquement. Après les formalités douanières, on découvre Bukavu, la grande soeur de la sage Cyangugu, et bien plus frondeuse. Le foisonnement de constructions, la circulation anarchique et la frénésie commerciale sont la preuve que la confiance est revenue après des années de guerre et d'occupation par des milices souvent téléguidées depuis le Rwanda. Tapi dans une végétation luxuriante qui se décline jusqu'au lac, l'hôtel Orchids et ses chambres tout confort ont traversé sans sourciller les différents conflits. Son fondateur, le Belge Marc Moreau, a constitué une belle cave à vin tout en proposant à son public international (ONU notamment) un large choix de bières belges. Dans le livre d'or, cette annotation du musicien Papa Wemba en 2014, deux ans avant sa mort : " Tant que j'aurai des frissons pour la musique, je resterai son fidèle serviteur ". Emotion ! C'est à l'Orchids que nous retrouvons un groupe de... 80 Belges, dont un tiers de femmes. Directeurs, entrepreneurs, architectes, avocats, médecins, ces sportifs viennent de débarquer pour participer à une récolte de fonds intitulée " Bike for Comequi ", au profit des caféiculteurs du Sud-Kivu, soit 170 km en cinq jours, de Bukavu à Goma. Pour des raisons humanitaires autant que sportives et amicales, tous ont répondu de manière enthousiaste à la proposition de Comequi (contraction de " commerce équitable ") de montrer un autre Congo, loin de l'image ambiante plutôt désastreuse. " On peut s'y balader cool, mais il faut le faire de manière organisée, pas en hitchhiker (autostoppeur) ", déclarait à l'entame du périple Eric de Lamotte, grand manitou du projet et amoureux de la région. Ces aventuriers du 21e siècle n'ont pas été déçus : par monts et par vaux, sur les sentiers et les pistes surplombant le majestueux lac, ils ont ouvert des yeux écarquillés sur ce pays qu'ils découvraient souvent pour la première fois, choqués par tant de pauvreté, mais admiratifs face à l'énergie et la résilience de toute une population. Les plus sportifs ont cravaché ferme sous les regards aussi curieux qu'enthousiastes d'une myriade d'enfants scandant jambo ! (bonjour, en swahili) ou quémandant quelque cadeau. Les participants, qui ont récolté plus de 320.000 euros via le sponsoring, destinés à construire une usine de lavage de café, ont parfois mis pied à terre pour discuter avec les habitants, prendre des photos, distribuer des bonbons...La balade passait par la verte île d'Idjwi qui est restée à l'écart de tous les conflits, mais non des mouvements migratoires. Les bateaux reliant Bukavu et Goma y font une courte halte. Le premier hôpital fut construit par le prince de Ligne en 1927, dont on peut encore voir la résidence. A part un ecolodge géré par le Belge Luc Henkinbrant, l'île ne compte que deux hôtels plutôt spartiates : Hopeland, avec sa terrasse en bois, et Chez Paon, qui vient d'ouvrir. On se demande comment le dénommé Paon compte amortir ses frais, car les touristes sont rarissimes... A tort, car l'île permet une expérience inouïe, qu'aucun tour-opérateur n'oserait assumer : retourner à l'hôtel en canot dans la nuit noire, sans boussole ni radio, à la seule lueur des étoiles et des torches sur la terre ferme, faisant briller les grands yeux de notre pilote taciturne. Le lendemain, les bateaux sont bien à l'heure pour nous ramener vers la rive continentale, à Port Nyamakubi, en réalité un ponton avec trois barques de pêcheurs. De là, on peut poursuivre à pied, à vélo ou en auto sur une mauvaise piste toujours appelée Nationale 2, et qui nous amène à Lutumba. En cours de route, des gens nous prennent en photo avec leur GSM : comme un juste retour des choses après que les Européens ont tant de fois photographié les autochtones. On entend à nouveau les jambo, mais aussi des good morning et son équivalent chinois ni hao (les entrepreneurs chinois ne sont pas loin), et même un étonnant : " Vous venez nous coloniser ? ", sans pouvoir déceler s'il faut y voir de l'ironie ou non. La veille, un mwami (chef local) d'Idjwi avait lâché face aux Belges : " On vit une régression depuis l'indépendance "... A Lutumba, on peut planter sa tente face au lac, dans une jolie anse, et à l'ombre de l'usine de lavage de café implantée par Comequi. " Le café, c'est votre pétrole ", déclare Thierry Beauvois, directeur de l'ONG, aux ouvriers présents. Le Kivu chaud et humide est une région idéale pour la production d'un café arabica de grande qualité. Les visiteurs peuvent découvrir comment se fait le tri et le lavage du café, jusqu'à obtenir les précieux grains qui seront vendus sur le marché international. Le lendemain, cap sur Minova, un village devenu bourgade où l'ONG a construit sa guest house. C'est aussi là qu'elle a financé divers projets : jardins potagers et cantines scolaires, apiculture, bibliothèque et cinéma gratuits dans le grand collège voisin (on y projetait alors Le Roi Lion), sans oublier une nouvelle aile à l'hôpital local. Autant de lieux où cela vaut la peine de jeter un coup d'oeil pour comprendre la réalité du Congo aujourd'hui : un pays livré à lui-même, où la débrouillardise est devenue synonyme de survie. Bientôt, c'est Goma, la grande ville qui marque aussi le passage vers le Nord-Kivu, avec en arrière-plan le majestueux volcan Nyiragongo (3.468 m). Chacun se souvient de l'éruption qui, en 2002, avait englouti d'une épaisse couche de lave un dixième de la ville, y compris la piste de l'aéroport. Depuis lors, le chaudron maîtrise ses pulsions, mais les volcanologues, notamment belges, le surveillent comme du lait sur le feu. Le spectacle est éblouissant, pour qui aura fait l'effort d'arpenter le dos du monstre durant cinq heures, avec les 300 derniers mètres presque à la verticale. En haut, on peut loger dans un des bungalows rustiques de l'Institut congolais de conservation de la nature. De nuit, le bouillonnement incandescent n'en est que plus fascinant. La fin du tour approche... On peut se reposer dans la populeuse Goma, où les bons hôtels avec piscine ne manquent pas. Mais on peut aussi repasser la frontière et retrouver le calme et la sérénité du Rwanda à Gisenyi. Les guest houses et guinguettes au bord du lac ont poussé comme des champignons, tel le Thai Jazz qui sert du foie de veau... au sirop de Liège. Son propriétaire, le débonnaire Jamil, toujours affublé d'un Stetson, se présente comme un " mélange d'Asie, d'Afrique et d'Europe, mais avec un cerveau 100 % belge ". Reste à boucler la boucle : soit en rejoignant Kibuye par la piste en voie d'asphaltage, soit en retournant directement à Kigali, et en profiter pour rendre visite aux gorilles de montagne. A condition d'avoir les moyens : le tourisme rwandais extorque désormais 1.500 dollars par personne. Soit trois fois plus que le tarif pratiqué du côté congolais ou ougandais. Sans doute le prix de la parfaite organisation et de la sécurité retrouvée, le Rwanda se targuant d'être devenu un des pays les plus sûrs d'Afrique.