Lorsqu'une grande crise éclate, les plus solides certitudes sont ébranlées. Au début des années 2000, lors de l'éclatement de la bulle internet, la confiance dans la gouvernance des sociétés et le système boursier en a pris un coup. En 2008, c'est la confiance dans les banques qui a été durement éprouvées. En 2010-2012, lors de la crise de la zone euro, on s'est interrogé sur la solidité des Etats. Et aujourd'hui, c'est sur la notion même de monnaie que l'on se pose des questions, au point que des initiatives plus ou moins iconoclastes fleurissent, comme la multiplication des cryptomonnaies : bitcoin ou ethereum aujourd'hui, ou peut-être libra - le projet monétaire de Facebook - demain... Mais d'autres projets se veulent plus révolutionnaires encore. Pour les comprendre, résumons d'abord le fonctionnement actuel du sytème.
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Lorsqu'une grande crise éclate, les plus solides certitudes sont ébranlées. Au début des années 2000, lors de l'éclatement de la bulle internet, la confiance dans la gouvernance des sociétés et le système boursier en a pris un coup. En 2008, c'est la confiance dans les banques qui a été durement éprouvées. En 2010-2012, lors de la crise de la zone euro, on s'est interrogé sur la solidité des Etats. Et aujourd'hui, c'est sur la notion même de monnaie que l'on se pose des questions, au point que des initiatives plus ou moins iconoclastes fleurissent, comme la multiplication des cryptomonnaies : bitcoin ou ethereum aujourd'hui, ou peut-être libra - le projet monétaire de Facebook - demain... Mais d'autres projets se veulent plus révolutionnaires encore. Pour les comprendre, résumons d'abord le fonctionnement actuel du sytème. Dans un lointain passé, seuls les rois avaient le privilège de battre monnaie. Aujourd'hui, ils sont remplacés par les banques centrales. Mais elles ne sont pas les seules à émettre de la monnaie. Il existe en effet deux types de monnaies. La première est celle créée par la banque centrale, qui imprime des billets et finance en dernier recours les banques commerciales. Mais il y a aussi la monnaie créée par les banques privées, d'un simple trait de plume lorsqu'elles accordent un crédit. Supposons, en effet, un pays dans lequel il n'y a qu'une banque. Un client désire avoir un prêt de 100.000 euros pour acheter une maison.La banque lui prête cette somme (qui est garantie sur la valeur de la maison), et l'ancien propriétaire, qui reçoit 100.000 euros, va déposer cette somme sur son compte. Après cet achat, le bilan de la banque est gonflé de 100.000 euros : à l'actif, il y a le crédit immobilier consenti au nouveau propriétaire. Au passif, il y a un dépôt de 100.000 euros amené par l'ancien propriétaire. D'un trait de plume, donc, la banque a créé 100.000 euros. Cependant, une partie des dépôts est utilisée pour se nourrir, acheter une voiture, etc. Et le crédit immobilier est peu à peu remboursé. La monnaie qui avait été créée se détruit. Pour entretenir la dynamique, les banques doivent donc accorder de nouveaux crédits. C'est pourquoi on dit que cette monnaie créée par les banques commerciales est un flux, alors que la monnaie créée par la banque centrale est un stock. Evidemment, pour éviter un emballement de la machine de crédits, les banques ne peuvent pas faire n'importe quoi. Un certain contrôle est opéré. Les autorités obligent ainsi les banques à mettre en réserve, pour faire face à de toujours possibles accidents (comme une chute des prix immobiliers), une certaine proportion de ce qu'elles prêtent. Aujourd'hui, ces limites s'expriment surtout via l'obligation des banques d'avoir suffisamment de capital. Quand l'économie va bien, crédits et dépôts lubrifient la machine économique et entretiennent l'activité. Mais quand cela ne va pas, quand les entreprises ou les ménages en perte de confiance ne désirent plus s'engager dans des crédits, l'activité décélère, ce qui peut mener à la déflation (une baisse prolongée des prix). Cette baisse des prix est en outre accentuée par le fait qu'en temps de crise, les entreprises et les ménages qui s'étaient endettés auparavant s'efforcent de rembourser leurs dettes de manière anticipée. Pour cela, ils vendent ce qu'ils possèdent (leur maison, par exemple), ce qui fait encore un peu plus baisser les prix et aggrave la crise. C'est ce qui s'est passé en 1929, lors de l'éclatement de la bulle spéculative qui a failli emporter le système financier américain. C'est alors qu'un groupe d'économistes américains, dans lequel se trouvait le célèbre Irving Fisher, a inventé dans les années 1930 un plan pour éviter que cela se reproduise à nouveau. Ce plan, baptisé plan de Chicago, consistait à retirer toute création monétaire aux banques privées pour la confier à l'Etat et à la banque centrale. Pour ce faire, chaque dépôt bancaire devait être garanti à 100% par de la monnaie de la banque centrale américaine (la Fed). Si une banque accordait un crédit immobilier de 100.000 dollars à un client, elle devait mettre en réserve 100.000 dollars de monnaie "banque centrale" auprès de la Fed. Ainsi, la banque centrale contrôlerait totalement la masse de monnaie. Ce qui lui permettrait, en cas de récession, d'augmenter cette masse en créant de nouveaux dollars. Ou, en cas de surchauffe et de bulle spéculative, de réduire l'offre de crédit en détruisant des dollars... Un rêve d'économiste en chambre ? Pas du tout. Peu après la crise de 2008, l'Islande, qui avait été fortement touchée par la folie spéculative de ses banquiers, a songé très sérieusement à mettre en oeuvre le plan de Chicago. Et l'an dernier, les Suisses ont été amenés à voter sur un tel projet, qu'ils ont finalement rejeté à plus de 75%. Aux Etats-Unis, une série de candidats démocrates parmi lesquels Bernie Sanders et sa conseillère économique Stéphanie Kelton, soutiennent un projet similaire, baptisé modern monetary theory (théorie monétaire moderne). L'idée est que l'Etat ne peut jamais tomber en faillite puisqu'il peut toujours faire tourner la planche à billets pour se financer. Et donc, ces démocrates estiment que face à une économie qui se languit, c'est à l'Etat à procurer le plein emploi, en finançant des projets d'infrastructure, en améliorant l'enseignement ou en soutenant la recherche. Peu importe qu'il creuse le déficit budgétaire : la banque centrale pourra toujours racheter les titres de la dette publique. Et au final, on aurait, comme dans le plan de Chicago, une économie qui fonctionnerait de plus en plus sur de la monnaie " banque centrale ". Et en Europe ? Bruno Colmant, mem-bre de l'Académie royale de Belgique et professeur dans plusieurs universités, vient de publier un petit livre stimulant sur le sujet (1). Et il estime que nous avons déjà franchi le pas. " Nous sommes plus proches qu'on ne pense du plan de Chicago, dit-il. Les banques centrales ont dû augmenter le stock de monnaie parce que le flux des banques commerciales n'était pas assez vivace. Les banques centrales se sont donc progressivement substituées aux banques pour la création monétaire. En réalité, la Banque centrale européenne achète déjà des obligations sur le marché primaire. On ne l'admet pas, car un tel aveu remettrait en question tout le narratif de ce qu'une banque centrale peut et ne peut pas faire. Mais un certain montant de dépenses publiques est déjà financé par la banque centrale ( environ 15% de la dette belge est détenue par la Banque nationale, Ndlr). Ce n'est rien d'autre que ce que dit la théorie monétaire moderne : les Etats peuvent utiliser la politique budgétaire. " Bruno Colmant estime qu'on est installé dans cette situation pour longtemps. " C'est une mécanique qui va s'amplifier, sauf à avoir une croissance de la demande, dit-il. Mais elle ne vient pas, car le vieillissement de la popu- lation affaiblit au contraire la demande mondiale. " Toutefois, cette mécanique n'est pas sans impact sur la nature même de notre système bancaire et de notre régime économique. " On fait reposer sur l'initiative publique le choix et l'opportunité des investissements, ce qui est gênant, dit-il. En fait, conclut-il, on s'approche d'une nationalisation de l'économie. "