Elu meilleur banquier central par le très sérieux magazine Euromoney en 2006, Riad Salamé est à la tête de la banque centrale du Liban depuis 1993, ce qui en fait l'un des plus anciens banquiers centraux en exercice. A 68 ans, cet ancien de Merril Lynch veille sur l'économie et les banques du " pays du cèdre " depuis plus d'un quart de siècle. Il était dernièrement de passage à Bruxelles pour une conférence au Cercle de Lorraine intitulée " L'impact de la politique monétaire sur l'économie libanaise ". Fortement endetté et traversant une grave crise immobilière, le pays - qui vient enfin de se doter d'un nouveau gouvernement - est en effet dans le collimateur des marchés. Réputé pour avoir évité la crise financière de 2008, Riad Salamé reste néanmoins fidèle à sa ligne de conduite.
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Elu meilleur banquier central par le très sérieux magazine Euromoney en 2006, Riad Salamé est à la tête de la banque centrale du Liban depuis 1993, ce qui en fait l'un des plus anciens banquiers centraux en exercice. A 68 ans, cet ancien de Merril Lynch veille sur l'économie et les banques du " pays du cèdre " depuis plus d'un quart de siècle. Il était dernièrement de passage à Bruxelles pour une conférence au Cercle de Lorraine intitulée " L'impact de la politique monétaire sur l'économie libanaise ". Fortement endetté et traversant une grave crise immobilière, le pays - qui vient enfin de se doter d'un nouveau gouvernement - est en effet dans le collimateur des marchés. Réputé pour avoir évité la crise financière de 2008, Riad Salamé reste néanmoins fidèle à sa ligne de conduite. Vous avez évité la crise des subprimes : comment avez-vous fait ? " Disons que mon passé chez Merrill Lynch m'a donné un peu d'instinct. J'ai vécu beaucoup de crises auparavant, comme celle des junk bonds en 1987. A l'époque, il y avait le même engouement pour des financements non garantis. En 2004, j'ai émis une circulaire interdisant aux banques libanaises d'acheter des subprimes. Je n'étais pas convaincu, c'était un produit dont on ne connaissait ni les débiteurs ni les collatéraux. Et puis, juridiquement, on ne savait pas où ils étaient logés. Cette circulaire était donc une approche dictée par la prudence. Plus tard, il s'est avéré qu'une bulle immobilière se formait. Mais nous avions déjà fait ce qu'il fallait pour que les banques libanaises n'achètent pas ce genre de produits toxiques et cela a servi le Liban. " Homme de marchés, Riad Salamé ne voit pas aujourd'hui de motifs de s'inquiéter d'une possible crise comme en 2008. Selon lui, la philosophie des banques centrales a changé. " Par le passé, si vous vous souvenez, l'orthodoxie des banques centrales supposait de ne pas injecter des liquidités pour sauver des institutions ou même pour stimuler l'économie. Elles poursuivaient cet objectif en faisant fluctuer simplement les taux d'intérêt. Aujourd'hui, les taux d'intérêt sont à zéro presque partout. Les banques centrales ont depuis initié le quantitative easing ( assouplissement quantitatif ou politique monétaire accommodante, Ndlr) et elles ne craignent plus d'injecter des liquidités dans le marché. Elles ne s'inquiètent pas non plus de l'inflation, qui n'est plus leur objectif principal, parce qu'en fait, elle n'est pas là. Par contre, elles s'inquiètent davantage de l'emploi et de sauvegarder le système. Le choc qui a eu lieu en 2008 était énorme. Il a fait disparaître des trillions de liquidités. Aujourd'hui, les banques centrales sont avisées et elles agissent par anticipation. Donc, je ne crains pas une nouvelle crise. " Il est vrai que " notre économie est dollarisée : 70 % des dépôts bancaires sont en dollars - la devise de référence pour les Libanais - et 75 % des transactions qui s'effectuent dans l'économie libanaise le sont aussi. La livre libanaise est fortement attachée au dollar. Plus les taux d'intérêt grimpent sur la devise américaine, plus nous sommes obligés d'augmenter les taux chez nous. La récente décision de la Fed va nous donner un répit par rapport à nos propres taux d'intérêt. Car le flux de fonds qui était parti des marchés développés vers les marchés émergents, à cause du taux zéro pratiqué en Occident, s'est soudain inversé dès que les taux sont redevenus positifs aux Etats-Unis. Or, pendant cette période de taux zéro, la dette des pays émergents a fortement augmenté. Avec pour corollaire que refinancer cette dette va se faire à des coûts beaucoup plus importants, notamment en termes de dévaluation de monnaies. On le voit dans certains pays d'Amérique du Sud ou d'Asie. " Malgré cela, " nous n'allons pas dévaluer la livre libanaise, affirme Riad Salamé. Le Liban est un pays qui importe pour 19 milliards de dollars par an et qui exporte pour 2,5 milliards de dollars par an. Une dévaluation n'est donc pas un élément de nature à soutenir la compétitivité du pays. Par ailleurs, nous perdrions la confiance des déposants. Le Liban vit sur les transferts de la diaspora libanaise. C'est elle qui, par ses transferts, finance le déficit de la balance commerciale. Les effets d'une dévaluation seraient donc très négatifs. On casserait la confiance et il serait très difficile de la rebâtir. Cela engendrerait aussi un désordre social inutile dans un pays situé dans une région un peu trouble. " Certes, le Liban est fortement endetté. Mais, précise Riad Salamé, " il faut bien regarder la nature de la dette libanaise. Si vous prenez uniquement la dette nominale, il est évident que nous sommes à 150 % du PIB et faisant du Liban un des Etats présentant un ratio de dette les plus importants au monde. Mais 40 % de cette dette est la propriété de la banque centrale. Depuis 2003, nous avons acheté progressivement la dette libanaise. En réalité, la dette qui se trouve sur le marché tourne autour de 49 milliards de dollars, soit donc 90 % du PIB. Cela fait une grande différence. Il n'y aura ni restructuration, ni rééchelonnement de la dette. " " Cela étant, nous avons beaucoup de défis à relever, poursuit-il. La plus grande réforme consiste à encourager l'expansion du secteur privé. La taille du secteur public dans l'économie libanaise reste insupportable pour le pays. Il y a aussi le coût des réfugiés syriens, qui représentent 30 % de la population libanaise. La Banque mondiale a chiffré ce coût direct à un milliard de dollars par an. C'est énorme pour un petit pays comme le Liban. Par ailleurs, près de 40 % de la consommation qui provenait du tourisme a disparu. Quant aux exportations libanaises, elles ont été interrompues à cause de la guerre en Syrie et des routes qui ont été coupées. L'opinion publique et les marchés ont oublié cela. " " Que ce soit au Liban ou ailleurs dans le monde, la société a changé. Le populisme gagne du terrain. Tout ce qui est mécanique, rationnel et technique n'est plus tellement apprécié par les politiciens qui perdent des voix aux élections. Cependant, les banques centrales sont là pour faire contrepoids aux comportements qui seraient irrationnels. Au Liban, la banque centrale, totalement indépendante, est un élément de stabilité du pays. Cela a aidé à développer un système bancaire qui, malgré toutes les difficultés internes et externes, est performant dans la région et pas seulement dans le pays. " " Le modèle bancaire que nous avons voulu développer au Liban est celui de la banque commerciale et pas de la banque d'affaires, c'est-à-dire une banque qui a pour vocation d'accumuler des dépôts pour octroyer des crédits. C'est pour cela que je voulais éviter aux banques libanaises d'être exposées aux subprimes. A l'époque, le modèle de banque universelle combinant les activités de banque commerciale et de banque d'affaires était à la mode. Ces banques faisaient tout sauf le travail qu'elles devaient accomplir, c'est-à-dire ce qui est ennuyeux et coûteux, comme étudier des dossiers et octroyer des crédits. Beaucoup de banques se sont donc dirigées vers les subprimes où il ne fallait rien étudier, mais prendre le produit tel qu'il était proposé et soit le vendre au client soit le garder dans le bilan. La marge de profit était beaucoup plus importante. Le management de ces banques était content à cause des bonus. Les dirigeants politiques étaient heureux parce qu'il était très facile pour la population d'acquérir un domicile. Et les actionnaires étaient heureux parce que les actions grimpaient à cause des profits. Tout le monde était content. C'était un peu comme le Titanic : tout le monde dansait et quand le bateau a commencé à couler, l'orchestre a continué à jouer. " " Plusieurs gouverneurs que j'ai connus m'ont impressionné, entre autres Guy Quaden (ex-gouverneur de la Banque nationale de Belgique), qui est un ami. Mais aussi Jean-Claude Trichet, l'ancien gouverneur de la Banque centrale européenne et également James Carney, l'actuel gouverneur de la Banque d'Angleterre. "