" Et tout d'un coup, le puzzle se complète. " Pierre Wunsch assure n'avoir jamais eu de plan de carrière ou d'ambition particulière. Mais quand il jette un oeil dans le rétroviseur, cet homme de 51 ans constate avec un brin de satisfaction qu'effectivement, " les pièces du puzzle s'emboîtent plutôt bien ". La première de ces pièces, c'est un doctorat en économie, avec une thèse sur la réglementation des monopoles appliquée aux transports urbains, suivie d'un master en Affaires publiques obtenu à Princeton (New Jersey). C'est presque le cursus parfait pour rejoindre un jour une banque centrale. " J'avais obtenu des grades durant mes études, j'ai été sollicité par l'une ou l'autre grande banque mais je ne suis pas allé aux entretiens, raconte Pierre Wunsch. Je voulais vraiment travailler dans le secteur public, être ce qu'on appelle un grand commis de l'Etat. C'est probablement lié à mes origines, avec des parents dans le milieu académique à Leuven, puis à Louvain-la-Neuve. "

Un détour par les étudiants... socialistes

Et c'est comme ça qu'à 27 ans, Pierre Wunsch opte pour le Bureau du Plan, où il a notamment décortiqué les pièges à l'emploi et les manières d'y remédier. " Mais je me suis aussi confronté à la logique des ressources humaines dans la fonction publique, la lourdeur de certaines règles et le poids de l'ancienneté ", confie-t-il. Cette confrontation constitue presque une deuxième pièce du puzzle. Depuis son arrivée à la Banque nationale en 2011, l'un de ses chevaux de bataille est en effet la modernisation de l'institution en général et de la gestion du personnel en particulier. " Ça avance, nous avons pris un consultant pour nous aider dans cette transformation. "

© JULIEN LEROY (BELGAIMAGE)

A la fin des années 1990, ces grandes institutions fédérales apparaissaient encore très sclérosées. Trop sans doute pour cet esprit parfois iconoclaste, ou disrupteur comme on aime le qualifier aujourd'hui. Le coup de fil d'un proche d'Eric André, alors secrétaire d'Etat dans le gouvernement bruxellois, est donc tombé au bon moment. On vous livre ici un petit scoop : Pierre Wunsch n'est pas vraiment issu du sérail libéral. A l'université, il avait même adhéré aux étudiants... socialistes ! " C'était un peu par esprit de contradiction, pour rejoindre un courant alors très minoritaire sur le campus de l'UCL ", sourit-il. Cela ne l'a pas empêché de rejoindre Eric André et la famille libérale pour s'occuper du programme économique, avec un rôle " d'électron libre ", qui lui convenait à merveille. " Je suis resté un libéral un peu atypique, avec une forte implication pour la chose publique ", résume Pierre Wunsch. Le passage par un cabinet ministériel, c'est évidemment une pièce quasi obligatoire dans le puzzle de carrière d'un directeur de la Banque nationale...

Je suis resté un libéral un peu atypique, avec une forte implication pour la chose publique.

Il est repéré par Peter Praet, alors chef de cabinet de Didier Reynders aux Finances, qui a besoin de renforts pour finaliser la réforme fiscale de 2001. Pierre Wunsch y a notamment porté l'idée d'un impôt négatif, qu'il avait déjà esquissé en travaillant sur les pièges à l'emploi au Bureau du Plan. " Au départ, Didier Reynders était sceptique - 'Impôt et négatif, c'est deux fois négatif, me disait-il' - mais j'ai fini par le convaincre, peut-être en lui rappelant que deux fois négatif, c'est du positif, sourit le gouverneur de la BNB. La piste a finalement été écartée au profit d'une baisse de cotisations sociales, sans doute parce que les socialistes n'aimaient pas trop l'idée que les libéraux se préoccupent de revaloriser les bas revenus. L'impôt négatif reste pourtant pour moi une idée d'actualité, du moins si l'on considère que la société doit avoir pour objectif de réduire les inégalités. "

Didier Reynders © BELGA IMAGE

L'adrénaline, ça existe

La réforme fiscale était à peine sur ses rails que Pierre Wunsch consentait à faire une entorse à sa vocation du service public. Il rejoint le groupe Electrabel, pour s'occuper des développements internationaux de Tractebel - il a ainsi travaillé notamment au Texas et en Thaïlande. " Je suis curieux de nature et j'avais envie de découvrir ce monde de l'entreprise, si souvent valorisé dans les milieux libéraux ", raconte-t-il. De retour à Bruxelles, il s'oriente vers le département marketing & sales, où il côtoie Sophie Dutordoir, qui est restée depuis l'un des piliers de son réseau professionnel. Il se plonge dans la matière, la maîtrise rapidement, devient responsable du pricing en Belgique et sans doute aurait-il gravi d'autres échelons au sein du groupe énergétique s'il n'avait pas recroisé la route de Didier Reynders. Celui-ci était à la recherche d'un chef de cabinet pour piloter la modernisation du SPF Finances. " C'était un saut dans l'inconnu et le retour à des horaires beaucoup moins prévisibles, dit-il. Mais ma fibre 'secteur public' est revenue. Si j'avais refusé cette offre, je l'aurais toujours regretté. "

Saut dans l'inconnu et horaire imprévisible, on ne peut mieux dire : Pierre Wunsch a rejoint le cabinet des Finances le 1er octobre 2008, en plein déclenchement de la crise bancaire. Il faudra négocier avec l'Etat néerlandais, puis avec BNP Paribas, puis avec le gouvernement français pour Dexia. " Dans ces moments-là, vous vous rendez compte que l'adrénaline existe et qu'elle vous permet de tenir après quasiment quatre nuit blanches, se souvient-il. On négociait en un jour des deals qui prennent d'ordinaire trois ou quatre mois. Je peux vous dire que, dans le comité de pilotage réuni autour de Luc Coene ( alors vice-gouverneur de la Banque nationale, Ndlr), il n'y avait plus de partis politiques mais une équipe qui agissait de manière vraiment unie pour tenter de sauver les meubles. Nous gardons tous un souvenir marquant de cette époque. " En est resté une sorte de réseau, qui s'ajoute à celui des autres anciens directeurs de cabinet de Didiers Reynders, Koen Van Loo (SFPI) ou Olivier Henin (SNCB), aussi demeurés proches.

Jean-Pierre Hansen © BELGA IMAGE

A la tête d'une entreprise de 2.000 personnes

Cet épisode bancaire a aussi façonné la personnalité du futur gouverneur. On le dit d'un sang-froid redoutable. " Pas sûr que j'avais cette qualité-là à la base, estime-t-il. Je suis plutôt quelqu'un de stressé mais, depuis la crise financière, je parviens plus facilement à relativiser. Dans les négociations, j'essaie toujours de me mettre dans la peau de l'autre. Je garde constamment à l'esprit qu'à un moment donné, il faudra sortir de la confrontation pour atterrir. " Outre le sang-froid, ces années de gestion de crise ont aussi permis à Pierre Wunsch d'acquérir une solide expertise du fonctionnement du monde bancaire belge. Elle s'ajoute à un parcours académique, des expériences de cabinet ministériel, des postes à l'étranger et dans le management, le tout finissant par singulièrement ressembler au C.V. idéal pour entrer dans le comité de direction de la Banque nationale. " Je n'ai jamais géré ma carrière mais, là, tout, d'un coup, effectivement le puzzle s'est complété ", convient Pierre Wunsch, qui rejoint l'institution en 2011. Il est ensuite promu vice-gouverneur en 2015 et gouverneur ce 2 janvier 2019.

Philippe Defeyt © ISOPIX

Personne n'a guère de doutes quant à la capacité de Pierre Wunsch à trouver sa place au sein du collège des gouverneurs, l'instance qui pilote la politique monétaire européenne, ou à prendre plaisir à valoriser les études sur l'économie belge sortant de la banque. Mais, lui, il pointe un troisième rôle dans sa fonction : celui de patron d'une entreprise de près de 2.000 personnes. " J'ai vraiment à coeur de porter la modernisation qui avait été lancée avec mon prédécesseur Jan Smets, tant en ce qui concerne la politique de diversité, que l'immobilier ou bien entendu la digitalisation, assure-t-il. J'ai avec moi une équipe de six ou sept personnes, qui m'aident à mettre de l'ordre dans mes idées, et parfois il y en a beaucoup en même temps. Je remets tout en question, pour reconstruire ensuite. J'admets que c'est parfois un peu déstabilisant pour les équipes. Surtout dans un environnement comme celui de la banque. Heureusement, ils commencent à me connaître... "

Didier Reynders,

ministre des Affaires étrangères (MR). " Pierre avait déjà travaillé un peu avec nous sur la réforme fiscale. Quand j'ai eu besoin de quelqu'un pour piloter la réforme de l'administration fiscale, j'ai pensé à lui. Il travaillait alors pour Electrabel et j'étais justement en vacances dans le Luberon, pas très loin du lieu de villégiature de Jean-Pierre Hansen. Nous nous sommes vus sur place pour en parler. Au cabinet, Pierre a cependant très vite été plongé dans la crise bancaire. Durant cette période, il nous a apporté bien entendu son esprit vif et brillant, mais aussi une sorte de regard extérieur car il venait d'un autre monde économique. Pour comprendre des produits très complexes, c'est très utile d'avoir un économiste pour qui le secteur bancaire n'est pas de la routine. Plus globalement, j'ai toujours apprécié cette approche parfois un peu décalée que Pierre peut avoir sur de nombreux dossiers. Il est très ouvert, d'un abord facile. Mais qu'on ne s'y trompe pas : il peut être très ferme sur ses positions. "

Pascal Matheï © PG

Jean-Pierre Hansen,

ancien CEO d'Electrabel. " J'ai recruté Pierre pour le groupe Electrabel, car j'étais impressionné par sa clarté d'esprit et par sa connaissance très fine de la vraie économie, de l'économie pure. Il creusait son sillon dans un cadre belgo-belge - cabinet des Finances, chargé de cours à l'UCL - , je lui a fait prendre le grand large en l'envoyant travailler pour nous en Asie et aux Etats-Unis. Il est ensuite revenu au service économique, alors dirigé par Sophie Dutordoir.

Nous nous revoyons toujours avec plaisir, notamment dans des réunions informelles avec des gens de tous horizons, surtout des économistes. J'ai écrit plusieurs ouvrages d'économie. Je n'en publie jamais un sans lui demander son avis. Pierre est plus libéral que moi et, quand nous discutons, il amène toujours au moins un point de vue qui me pousse à modifier le mien, à revoir des passages d'un livre en chantier par exemple. Il explique les choses de manière tellement factuelle et claire que c'est souvent difficile de ne pas être d'accord avec lui. "

Philippe Defeyt,

économiste à l'Institut du développement durable et ancien coprésident d'Ecolo. " J'ai connu Pierre au début des années 1990, quand il était dans la jeune garde libérale, autour d'Eric André. L'un des objets de nos rencontres était déjà l'allocation universelle... Nous ne sommes pas des intimes mais nous continuons à nous croiser de manière informelle, à discuter de toutes sortes de sujet. Il fait partie des destinataires de mes notes d'analyse économique et, de temps à autre, il réagit. Toujours de manière intéressante, même si nous ne sommes pas forcément d'accord. J'apprécie son ouverture d'esprit, ainsi que son souci des relations humaines. Avec Pierre, les choses se passent simplement, il ne cherche pas se mettre en évidence personnellement. Je suis sûr qu'il fera évoluer positivement la Banque nationale, y compris dans les thèmes de recherche qu'elle fait. "

Pascal Matheï,

ami d'enfance et partenaire de " jeu de rôles ".

" Nous nous connaissons depuis le début de l'école secondaire et nous continuons à nous voir régulièrement avec une bande de copains de l'époque, notamment pour des jeux de rôles et de stratégie. Quel genre de joueur est-il ? Le principe est d'incarner différents types de personnages mais je dirais que Pierre a un penchant pour les personnages plutôt flamboyants et charmeurs. Ça lui permet, comme à nous tous d'ailleurs, de sortir de sa coquille, d'exprimer d'autres facettes de sa personnalité. Avec nous, il n'a pas le même devoir de réserve qu'à la Banque nationale (rires). Nous n'avons vu aucune différence dans son attitude, à mesure que sa carrière prenait son envol. Il est toujours resté très humain, très accessible, généreux de son temps. Nous discutons souvent entre nous d'économie, de politique, d'écologie aussi. Et nous ne sommes pas forcément d'accord sur tout. Il est très pédagogue, il arrive même à me faire comprendre des choses en économie... De mon côté, je suis ingénieur-chimiste et j'essaie de le pousser à être un peu plus green. "

Hans D'Hondt © BELGA IMAGE

Hans D'Hondt,

président du SPF Finances. " Nous avons appris à nous connaître quand j'étais chef de cabinet du Premier ministre et lui du ministre des Finances. J'ai tout de suite apprécié son approche scientifique des dossiers. Ce n'est pas un homme qui réagit avec des impressions, il base sa réflexion sur les faits et chiffres, sur les éléments concrets et développe des analyses d'une clarté impressionnante. En plus, humainement, c'est quelqu'un qui a le contact très facile. Ce n'est pas l'intellectuel dans son coin, il est très convivial.

Quand je suis arrivé à la présidence du SPF, j'ai pu constater que, depuis son poste au cabinet des Finances, il avait bien préparé le terrain pour la modernisation du département. Pierre est à la fois un scientifique brillant et un manager. Avec cette double qualité, je suis certain qu'il a les atouts pour bien faire évoluer la Banque nationale. "

Les vieux copains plutôt que les réseaux sociaux

" Mes copains ont un téléphone et une adresse mail, pourquoi aurais-je besoin d'être sur les réseaux sociaux ? " Cette interrogation résume assez bien Pierre Wunsch, qui assume un côté " vieille école ". Et aussi, sans doute, une capacité à organiser un ordre de priorités dans un emploi du temps des plus chargés. " J'ai un groupe d'amis de toujours, je ne cherche pas à multiplier mes contacts, explique le gouverneur de la Banque nationale. Quand nous nous retrouvons, on peut se parler de tout, librement. Certains ont connu des problèmes de santé ou autres. Grâce à eux, je continue à évoluer dans le monde de monsieur et madame Tout- le-Monde. Avec mon niveau salarial, mes responsabilités, mes horaires, je pourrais facilement me retrouver déconnecté de la vraie vie. Je veux absolument éviter cela. "

L'âme d'un citadin

Pierre Wunsch a fait le choix de vivre au centre-ville de Bruxelles, près de la place du Jeu de balle. " Quand j'ai acheté, personne ne voulait vivre dans le centre, les maisons n'étaient vraiment pas chères ", dit-il. Il a dès lors la grande joie de pouvoir se rendre au boulot... à pied. " Un confort de vie, assure-t-il. Ma femme est espagnole, elle avait envie d'un environnement cosmopolite, de cette culture des bars, des tapas, etc. Nous avons donc fait le choix de ne pas partir nous installer dans une villa en périphérie. Et je dois dire que ça me convient assez bien. " Le couple a toutefois acquis une propriété dans le sud de la France, pour s'échapper de temps à autre de la grisaille belge.

Ses restos préférés sont ceux où il peut aussi se rendre à pied. Il cite notamment Les petits oignons ou le Wine Bar des Marolles, pour sa carte " réduite mais de bonne qualité, avec de très bons produits bios".