Vendredi 31 mai, 2 h du matin (heure belge). Le président américain annonce via deux tweets son intention d'instaurer une taxe de 5% sur tous les produits mexicains dès le 10 juin. Dans les heures qui suivent, les Bourses européennes accusent le coup, suivies quelques heures plus tard par Wall Street.

Le rituel est quasiment devenu immuable depuis février 2016, quand Donald Trump remporta sa première série d'élections primaires républicaines : le nom du président américain agrémente la plupart des analyses boursières.

Après la stupeur de sa victoire aux primaires républicaines et à l'élection présidentielle en 2016, c'est surtout la réforme fiscale aux Etats-Unis qui enflammé les marchés tout au long de 2017. Depuis l'année dernière, chaque mot de Donald Trump sur les conflits commerciaux agite les cours de Bourse.

Selon Bloomberg, ses deux tweets du 5 mai sur la guerre commerciale avec la Chine ont coûté l'équivalent de 13 milliards de dollars par mot aux marchés boursiers mondiaux, soit un total de 1.360 milliards de dollars.

Ce qui est particulièrement frappant, c'est la rapidité avec laquelle les marchés réagissent. Que le tweet de Donald Trump concerne les marchés en général ou une société - Amazon étant sa cible favorite - il ne faut guère plus d'une minute pour que la réaction soit visible sur les graphiques. " Cette rapidité de réaction est liée au trading à haute fréquence, certains robots étant directement branchés sur le compte Twitter de Donald Trump, explique Xavier Timmermans, stratégiste chez BNP Paribas Fortis. En un instant, ces algorithmes analysent sur la base des mots utilisés si l'information est positive ou négative et envoient des ordres en conséquence. "

Réaction irrationnelle

" Il y a quelque chose d'irrationnel dans la réaction des marchés, constate Patrick Artus, économiste en chef chez Natixis. Les marchés aux quatre coins du monde réagissent à l'unisson aux interventions de Donald Trump concernant la guerre commerciale alors que l'impact est fort différent d'une région à l'autre. Les droits de douane américains pèsent évidemment sur la croissance chinoise, mais l'impact est à peu près nul pour les Etats-Unis, selon les études. Ce que les consommateurs paient en plus pour les produits importés est compensé par les droits de douane perçus par l'administration. Cela est d'autant plus étrange que le président américain est adepte des revirements. "

Pour Etienne de Callataÿ, économiste en chef chez Orcadia Asset Management, " les marchés sont trop braqués sur les nouvelles. Ce qui compte, c'est la rentabilité que les entreprises pourront atteindre au cours des 10 à 20 prochaines années. Le phénomène n'est toutefois pas neuf même s'il a été amplifié et accéléré par les réseaux sociaux et la personnalité même de Donald Trump. "

Patrick Artus relativise toutefois l'influence des tweets de Donald Trump. " La plupart de ses tweets n'ont quasiment aucun impact sur les Bourses, estime-t-il. Actuellement, ce sont surtout les commentaires du président sur les tensions commerciales qui influencent les marchés. " Ils s'inquiètent de toute perturbation du commerce international et " réagissent sous le coup de l'émotion. Les marchés sont clairement favorables au libre-échange et redoutent toute barrière protectionniste ". Ils ne demandaient donc qu'à croire les promesses du président américain d'un accord commercial imminent et de grande ampleur entre les deux premières puissances économiques mondiales.

" Les marchés ont été pris en flagrant délit de complaisance, pointe Xavier Timmermans. Ils ont cru aux promesses de Donald Trump d'un accord dit fantastique. L'annonce début mai du relèvement des droits de douane sur les produits chinois a sonné comme un coup de tonnerre. Cela pourrait faire réfléchir ceux qui font aveuglément confiance aux dires du président américain malgré son imprévisibilité. "

Etienne de Callataÿ, économiste en chef chez Orcadia Asset Management: "Difficile de dire avec certitude si la Fed a changé de discours de façon indépendante ou influencée par les remarques présidentielles." © Belgaimage

Prolonger le cycle

Rien n'est moins sûr toutefois, car les marchés sont favorablement surpris par les résultats de la politique économique de Donald Trump. La réforme fiscale, marquée par une baisse de 35% à 21% du taux d'impôt des sociétés, a dopé les bénéfices des entreprises en 2018. Les profits des plus grandes entreprises américaines composant l'indice S&P 500 ont ainsi bondi de 20% en 2018.

A travers ces réductions d'impôts, le président américain veut prolonger le cycle de croissance économique qui pourrait devenir dès cet été la plus longue période d'expansion de l'histoire des Etats-Unis. Donald Trump vise ainsi à maintenir l'économie américaine en surrégime avec une croissance autour de 3% alors que son potentiel est de l'ordre de 1,75% selon Etienne de Callataÿ.

La réforme fiscale et la hausse des dépenses dans la défense ont toutefois " gonflé le déficit budgétaire des Etats-Unis à plus de 5% du PIB ", épingle Patrick Artus. Et Donald Trump pourrait ne pas en rester là puisqu'il négocie avec les élus démocrates un plan d'investissements dans les infrastructures d'un montant total de 2.000 milliards de dollars.

" Cette politique de soutien en période de plein emploi a obligé les entreprises à gagner en productivité afin de répondre à une demande plus importante avec peu de main-d'oeuvre disponible. La politique de surchauffe de Donald Trump n'a toutefois pas engendré de poussée inflationniste. Et l'aggravation du déficit extérieur consécutif à la hausse des dépenses de consommation ne représente pas un réel problème pour les Etats-Unis qui peuvent compter sur le rôle de réserve monétaire du dollar. "

Une ombre menaçait toutefois : la hausse des taux, le rendement du bon du Trésor américain à 10 ans ayant atteint 3,25% à l'automne dernier. Les marchés spéculaient de plus sur une poursuite du relèvement du loyer de l'argent. " L'économie américaine est très sensible aux taux en raison notamment de l'endettement des entreprises et des ménages ", précise Patrick Artus.

Cette hausse des taux risquait aussi d'affecter les Bourses qui profitent du syndrome TINA ( There is no alternative, il n'y a pas d'alternative), seules les actions offrant un rendement correct. Une perspective inenvisageable pour Donald Trump. " Le président Trump sera jugé sur l'évolution des Bourses, explique Etienne de Callataÿ. Les performances boursières ont un impact direct sur la population aux Etats-Unis. Notamment sur les pensionnés dont la retraite dépend du rendement de leur portefeuille. "

Patrick Artus, économiste en chef chez Natixis" Les marchés aux quatre coins du monde régissent à l'unisson aux interventions de Donald Trump concernant la guerre commerciale alors que l'impact est fort différent d'une région à l'autre. " © PG

Wall Street, rempart et danger

Si tous les présidents américains prêtent une oreille bien plus attentive que leurs homologues européens à l'évolution des Bourses, Donald Trump apparaît obnubilé. Il se félicite de chaque record de Wall Street sur Twitter, symbole de la réussite de son slogan Make America Great Again. Pour Ruchir Sharma, chief strategist chez Morgan Stanley, les marchés boursiers sont ainsi le seul élément séparant les Etats-Unis d'une litanie de politiques court-termistes encore plus racistes, autoritaires et néfastes à la croissance à long terme.

L'occupant de la Maison Blanche a notamment adouci sa rhétorique protectionniste vis-à-vis de Pékin à chaque fois que Wall Street piquait du nez. Ce comportement n'est pas sans risque. Dans un édito pour le NewYork Times, Ruchir Sharma s'inquiétait ainsi du risque que Wall Street fait peser sur l'économie. Au lieu de laisser la bulle se dégonfler, Donald Trump a continué à y injecter de l'air par sa politique économique et en tentant d'influencer la politique monétaire.

En fin d'année dernière, Donald Trump s'en est violemment pris à la politique de la Fed, pourtant présidée par son candidat Jerome Powell depuis début 2018. Il l'a accusée de faire le jeu des pays étrangers pratiquant le dumping monétaire, de menacer la croissance américaine. Bref, de ne rien comprendre à l'économie et aux marchés dans le style Trump.

C'est dans ce contexte que la Fed a changé de discours en début d'année 2019. En mars, elle officialisait son revirement, marquant une pause dans le relèvement de ses taux directeurs et la réduction de la taille de son bilan gonflé par les mesures de crise.

" Difficile de dire avec certitude si la Fed a changé de discours de façon indépendante ou influencée par les remarques présidentielles ", affirme Etienne de Callataÿ. Selon Xavier Timmermans, " la chute des marchés de fin 2018 et le ralentissement économique mondial sont en tout cas intervenus à point nommé pour Jerome Powell ".

La sécurité en alibi

" L'interventionnisme de Donald Trump heurte d'autant plus qu'il concerne la première puissance économique mondiale, observe Xavier Timmermans. Les Etats-Unis étaient un modèle en matière de contre-pouvoirs, une structure qui ne plaît guère à l'occupant de la Maison Blanche. "

Donald Trump s'estime clairement restreint dans son action par la séparation des pouvoirs, notamment pour la construction du mur à la frontière mexicaine. Il n'est d'ailleurs pas étonnant de constater qu'il est surtout actif sur les dossiers de politique étrangère, prérogative des présidents aux Etats-Unis.

Officiellement, sa guerre commerciale est une question de sécurité nationale qu'il s'agisse de sanctionner le géant des télécoms Huawei ou d'éventuellement taxer les importations de voitures (européennes).

Donald Trump n'est pas le seul politique à être tenté par l'interventionnisme. " Même en Europe, nous ne pouvons que déplorer le comportement de certains, affirme Etienne de Callataÿ. La réponse du gouvernement français au refus de la Commission européenne de la fusion entre Alstom et Siemens était complétement ubuesque. Guy Verhofstadt aussi n'a pas hésité à s'en prendre à la Commission, une des rares institutions indépendantes. Cela ne justifie en rien les frasques du président américain, mais il est évident que ce qu'on peut lui reprocher est valable pour tous les autres politiques. "

Pour les marchés, une des principales interrogations concerne " l'indépendance des banques centrales qui est très importante ", insiste Xavier Timmermans. " La monnaie papier n'est que du papier dont la valeur repose sur la confiance, une confiance longue à construire mais rapide à détruire, ajoute-t-il. Toute banque centrale doit donc rester crédible et résister aux pressions politiques notamment. La tendance naturelle d'un politicien est de dépenser plus pour améliorer sa popularité. "

Indépendance de la banque centrale

L'indépendance de la banque centrale est ainsi loin de couler de source, selon le stratégiste de BNP Paribas Fortis. " En Turquie, l'interventionnisme de Recep Tayyip Erdogan a accentué la crise monétaire l'année dernière. La situation ne s'est quelque peu apaisée que quand la banque centrale turque a décidé de fortement relever son taux directeur jusqu'à 24% contre l'avis du président de la Turquie. Cela a permis de restaurer quelque peu la confiance des marchés qui est déterminante pour un pays comme la Turquie qui a besoin de capitaux étrangers. "

Aux Etats-Unis, l'indépendance de la Fed est menacée par Donald Trump mais aussi par le courant socialiste démocrate représenté par Alexandria Ocasio- Cortez qui a repris à son compte la " théorie monétaire moderne ". Selon cette dernière, la dette souveraine n'est pas importante si un Etat peut s'endetter dans sa propre monnaie. Il peut alors imprimer davantage de monnaie pour rembourser ses dettes. Selon Alexandria Ocasio-Cortez, les Etats-Unis pourraient ainsi compter sur la Fed pour financer des investissements dans les infrastructures, le financement des services publics, l'amélioration des salaires, etc.

Même en Europe, la Banque centrale européenne (BCE) reste constamment sous pression. En février, Matteo Salvini et Luigi Di Maio, tous deux vice- Premiers ministres italiens, ont déclaré vouloir reprendre le contrôle de la Banca d'Italia, banque centrale italienne membre de la BCE, et de ses réserves d'or. Matteo Salvini a remis le couvert la semaine dernière en voulant imposer à la BCE de garantir des taux bas pour tous les pays de la zone euro alors que le rendement italien à 10 ans atteint 2,7 contre -0,15% pour l'Allemagne. " Mais le rôle de la BCE est également contesté par des politiques qui ne sont pas de tendance dictatoriale ", ajoute Xavier Timmermans.

La BCE demeure pourtant une des banques centrales les plus indépendantes, selon Patrick Artus qui souligne notamment que " le président de la Fed américaine est régulièrement auditionné par le Congrès qui peut le récuser ".

Selon Etienne de Callataÿ, les banques centrales ne doivent pas être complètement hermétiques au monde extérieur. " Il doit exister des mécanismes de dialogue entre le monde politique et les autorités monétaires, notamment dans un contexte d'investissements nécessaires dans le développement durable. Un dialogue balisé par des lignes rouges qui garantissent l'autonomie de la banque centrale. "

Avertissement du FMI

Xavier Timmermans, stratégiste chez BNP Paribas Fortis: "En un instant, les robots traders analysent sur la base des mots utilisés par Trump si l'information est positive ou négative et envoient des ordres en conséquence." © PG

Des lignes rouges que Donald Trump et d'autres aimeraient franchir... Gita Gopinath, économiste en chef du FMI, a d'ailleurs récemment averti que les dépenses publiques " avaient une limite ". Que " le financement monétaire " des déficits public ne constitue pas la panacée.

" L'expérience suggère que cela se termine souvent par une inflation incontrôlée associée à une chute des investissements et de la croissance ", a-t-elle ainsi averti.

Xavier Timmermans rappelle ainsi que " quand il n'y a plus aucun garde-fou, la situation peut complètement dégénérer comme au Zimbabwe où l'inflation s'est emballée au point de faire perdre toute valeur à la monnaie nationale ".

Investir à rebours du politique

Fondamentalement, " les investisseurs ne doivent pas accorder trop d'importance aux décisions politiques ponctuelles, selon Etienne de Callataÿ. Les faits de l'un sont régulièrement défaits par son successeur. L'investissement doit s'envisager dans une perspective de long terme. L'investisseur peut même profiter des exagérations des marchés, toujours trop préoccupés par l'actualité du jour, en adaptant une stratégie légèrement contrarian. C'est-à-dire en achetant quand les marchés paniquent et en vendant quand ils sont euphoriques ".

Les contradictions de Donald Trump

L'assouplissement de la politique monétaire américaine ne garantit pas que la croissance américaine va se maintenir à un rythme élevé, avertit Etienne de Callataÿ. " Une économie ne peut pas prester indéfiniment au-dessus de son potentiel, ajoute-t-il. On constate d'ailleurs un certain ralentissement. La croissance au premier trimestre a été dopée par les effets de stocks et l'impact de la réforme fiscale va progressivement s'amenuiser tout au long de l'année 2019. "

Cela n'assure pas non plus à Donald Trump de pouvoir continuer à se féliciter de la hausse de Wall Street dans son style si particulier, se gaussant de ses résultats économiques et rabrouant les médias. " L'objectif du président américain est de faire monter les actions, mais s'il persiste à livrer une guerre commerciale et à faire étalage de la force de l'armée américaine, cela pèsera sur les marchés boursiers, prévient Patrick Artus. De la même façon, ses sanctions contre l'Iran et le Venezuela font monter le prix du pétrole, ce qui est défavorable à la consommation et à la croissance aux Etats-Unis. " Des contradictions qui découlent de ses promesses électorales, mais auxquelles le fantasque président américain devra bien faire face...

L'influence des réseaux sociaux

Donald Trump a trouvé dans les réseaux sociaux une caisse de résonance idéale. Il peut directement faire savoir son point de vue à des millions de personnes. Pour Etienne de Callataÿ, " l'interventionnisme en politique est pourtant un phénomène historique. Le processus de diffusion de l'information a changé, mais la finalité demeure la même. Les réseaux sociaux ont, à ce titre, les défauts de leurs avantages. Si l'on se replonge 30 ans en arrière, quand Ronald Reagan était président des Etats-Unis, seules quelques personnes auraient eu accès aux confessions présidentielles alors que Donald Trump les partage désormais avec des dizaines de millions de personnes. Tous les intervenants de marché ont ainsi pu être informés de sa volonté de relever les droits de douane sur 200 milliards de dollars de produits chinois le 5 mai dernier. "