Dix ans après la crise financière de 2007, les sujets qui rythment l'actualité bancaire ne manquent pas. Citons, pêle-mêle, le marché des taux d'intérêt (qui restent très bas), la réglementation (lutte contre la fraude et le blanchiment, renforcement des fonds propres, etc.), la transformation digitale (investissements, comportement de la clientèle, robot-advisory, intelligence artificielle, etc.), la gestion des données (impact de la directive GDPR, monétisation, etc.) ou encore l'évolution du métier de banquier et de son réseau d'agences. Mais, au-delà de ces nouveaux défis, une double question revient généralement dans les discussions : à quoi ressemblera la banque de demain, et surtout, la réelle menace pour les banques ne vient-elle pas, plus que des start-up de la fintech, des géants de la Silicon Valley que sont les GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) ?
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Dix ans après la crise financière de 2007, les sujets qui rythment l'actualité bancaire ne manquent pas. Citons, pêle-mêle, le marché des taux d'intérêt (qui restent très bas), la réglementation (lutte contre la fraude et le blanchiment, renforcement des fonds propres, etc.), la transformation digitale (investissements, comportement de la clientèle, robot-advisory, intelligence artificielle, etc.), la gestion des données (impact de la directive GDPR, monétisation, etc.) ou encore l'évolution du métier de banquier et de son réseau d'agences. Mais, au-delà de ces nouveaux défis, une double question revient généralement dans les discussions : à quoi ressemblera la banque de demain, et surtout, la réelle menace pour les banques ne vient-elle pas, plus que des start-up de la fintech, des géants de la Silicon Valley que sont les GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) ? Comprenons-nous bien. Si, du côté des banquiers, on s'interroge sur l'avenir du métier, on ne broie cependant pas du noir comme il y a cinq ans (crise de l'euro). Non. Les affaires vont bien. Très bien même. Nos quatre grandes banques - KBC, BNP Paribas Fortis, Belfius et ING Belgique - ont réalisé ensemble au terme des six premiers mois de l'année un bénéfice avant impôt d'environ 4,5 milliards d'euros, contre 3,6 milliards environ un an auparavant. Soit une spectaculaire progression de 25 % sur 12 mois. Cela étant, la transformation digitale continue de mettre sous pression leur modèle d'affaire. Des fintechs agiles et peu réglementées exploitent en effet les dernières technologies pour proposer des services innovants dans le financement participatif (MyMicroInvest), la gestion de l'épargne (Birdee) ou encore le prêt entre particuliers (Mozzeno). Par ailleurs, les géants du Net comme Apple et Google lorgnent de plus en plus le territoire des acteurs traditionnels. Pensons à Apple Pay, à Android Pay (disponible en Belgique via BNP Paribas Fortis) ou encore à Tez, un service de paiement mobile que vient de lancer Google en Inde. Autant d'initiatives qui souscrivent à la célèbre petite phrase prononcée par Bill Gates : " Nous n'avons pas besoin de banques mais de services bancaires ". En effet, personne ne se lève le matin en pensant à son banquier et avec l'envie souscrire un crédit hypothécaire. Ce que l'on veut : c'est acheter sa maison. Mais hormis ces quelques initiatives dans les paiements mobiles, force est de constater que les efforts des GAFA pour pénétrer le marché bancaire sont jusqu'ici restés relativement limités. A la plus grande satisfaction des banques traditionnelles d'ailleurs. A cet égard, les échecs de Google Compare ou de Google Wallet parlent d'eux-mêmes. Plusieurs raisons expliquent cette situation mais, d'une manière générale, les contraintes spécifiques au secteur figurent certainement en tête de liste, entre complexité et diversité des exigences réglementaires et niveaux d'investissement requis pour bâtir une offre complète et compétitive. Plus prosaïquement, " la vague de régulation post-crise pour éviter une nouvelle catastrophe financière a créé une situation de monopole pour les banques ", confie cet ancien banquier qui connaît le secteur comme sa poche. En d'autres termes, la citadelle bancaire est aujourd'hui entourée de ponts-levis qui ont pour noms MiFID 2, Bâle 3, etc. Donc, est-ce-que l'ambition d'un Google de capturer toujours plus de données sur les utilisateurs de ses services afin de leur diffuser des publicités plus ciblées vaut la peine de créer une banque ? La multiplication des occasions de contacts entre les adeptes de Facebook mérite-t-elle de développer de bout en bout une solution de transfert d'argent ? Apple a-t-il besoin de contrôler l'ensemble de la chaîne des paiements pour conserver la mainmise sur les transactions des propriétaires de ses iPhone ? Visiblement, la réponse est non : aucun des GAFA n'a jusqu'à présent lancé sa propre banque. Si aucun de ces géants du Net n'a lancé jusqu'à présent sa propre banque, " c'est justement parce qu'ils n'ont aujourd'hui aucune raison de le faire ", estime Grégoire Tondreau, consultant chez Roland Berger. Les banques européennes se préparent en effet à une petite révolution d'ici 2018 : l'ouverture progressive des services bancaires à des tiers. Merci PSD2, la nouvelle directive européenne sur les services de paiement. Cette dernière vise à corriger le marché unique des paiements, trop peu concurrentiel car aujourd'hui encore trusté par les banques via Visa et MasterCard. Véritable big bang pour le monde du paiement, PSD2 obligera les établissements bancaires à fournir des informations sur les soldes des comptes, nécessaires pour autoriser les paiements, avec l'accord des clients (ce que les spécialistes appellent l'open banking). Ce faisant, elle ouvrira la porte à des acteurs non bancaires, comme des Delhaize, Amazon, Google ou Facebook, qui pourraient proposer leurs propres services de paiements. Mais aussi, pourquoi pas, d'autres services comme une application qui réunirait tous vos comptes bancaires et placements auprès de différentes institutions financières (les fameux agrégateurs de comptes qui font si peur aux banques classiques). Pour Grégoire Tondreau, les banques ont intérêt à ne pas sous-estimer cette menace. Car, ce qui attire aujourd'hui, c'est ce qu'on appelle l'expérience client, c'est-à-dire l'expérience que le consommateur fait de ce qui rend plus facile les paiements, les placements, etc. Prenez Amazon, il y a toujours un livre et un prix, mais c'est la manière de l'acheter qui est unique. " Avec le digital, observe le consultant de Roland Berger, c'est la manière de consommer qui devient le produit, et les banquiers sont bien conscients de cette tendance imposée par les GAFA. " De fait, notre expérience de vie est de plus en plus définie par la façon dont les Apple et consorts nous dictent leur instantanéité, leur réactivité, etc. Du coup, quand vous allez à la banque, vous attendez la même chose. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si nos quatre grandes banques ripostent en jouant à la fois la carte du mobile banking et en développant toutes des nouveaux concepts d'agences, ouvertes et sans guichet, où le client est directement pris en charge, comme s'il était chez lui, à la maison (la toute nouvelle Client House d'ING, par exemple). Quand ce n'est pas un " banquier volant " (flying banker) muni d'un iPad qui se rend carrément chez lui. C'est que, comme le faisait remarquer dernièrement dans notre magazine Laurent Alexandre, observateur attentif de la transformation numérique et pape de l'intelligence artificielle, " une marque mondiale comme Facebook qui fédère des millions d'utilisateurs est, en gros, aujourd'hui plus forte qu'une marque locale en qui on a eu confiance pendant des années ", nous déclarait-il en substance. Comme le souligne Laurent Alexandre, nous sommes effectivement entrés dans une économie de superstars. Contrairement aux nouveaux entrants (dont notamment les " néo-banques ") qui doivent trouver un modèle économique dans leur coeur d'activité, les GAFA fonctionnent selon le principe du winner takes all. " C'est la logique de plateforme qu'ils poursuivent, explique Grégoire Tondreau. Leur objectif est de capter au maximum l'attention et le temps disponible des utilisateurs pour ensuite s'immiscer le plus profondément dans leur vie quotidienne, et d'en tirer profit au maximum. Dans cette perspective, devenir un intermédiaire financier est intéressant. D'abord pour l'accès aux informations, puis, ensuite pourquoi pas pour le conseil, voire la vente de produits. En fait, les services bancaires sont intéressants pour les GAFA pour compléter et enrichir leurs forces existantes, à travers l'accès à plus de données personnelles pour Facebook et Google, le développement des ventes pour Amazon, la captivité des clients pour Apple. Le processus nourrit d'ailleurs la crainte non seulement des fintechs, qui ne sont rien sans une plateforme sur laquelle se greffer, mais aussi des banques qui risquent un jour de devoir se contenter de fluidifier le trafic alors que les géants du Net accapareraient les éléments les plus lucratifs de l'activité bancaire ", complète l'expert de Roland Berger. En définitive, le benchmark pour une banque n'est, pour ainsi dire, plus aujourd'hui la banque d'en face, mais bien les GAFA et leurs centaines de millions d'utilisateurs. Comme nous le confiait dernièrement le CEO d'une grande banque belge en marge d'une interview, " nous devons être là où sont nos clients, c'est-à-dire sur les plateformes des GAFA ". Qu'adviendra-t-il en effet si, demain, les GAFA décident, en plus de s'offrir les meilleures fintechs du monde, de créer eux-mêmes des chatbots, assistants virtuels dotés d'intelligence artificielle, connectés aux institutions financières " ouvertes " ? La stratégie du carnet de chèque ne marchera pas. Facebook n'a rien d'une de ces fintechs qui, pour la plupart, n'ont pas les moyens de survivre seules et se font racheter (exemple : Gambit par BNP Paribas). Difficile en effet d'imaginer une banque croquer l'un de ces géants américains du numérique, devenus aujourd'hui des groupes supranationaux à la puissance financière qui dépassent celles des Etats et qui pèsent des centaines de milliards en Bourse. De sorte que Facebook et compagnie pourraient à l'avenir devenir les nouvelles vitrines incontournables des services financiers, reléguant les banques traditionnelles au rang de vulgaires usines de production. A ceci près que, contrairement aux géants du Web, les banques n'exploitent pas, ou très peu, les données de leurs clients, ce qui est une de leurs forces. Jusqu'au jour où ces mêmes clients demanderont à leur banquier de rompre ce contrat de confiance implicite pour partager aussi sur la Toile leurs petits secrets financiers, au même titre que leurs autres données personnelles.