Alors que nous sortons doucement du confinement, nous savons désormais que le rebond de l'économie ne sera pas rapide. On parle d'une baisse d'une dizaine de pour cent du PIB cette année et d'une molle remontée de 4 ou 5% l'an prochain. Nous savons aussi que les montants d'argent public qui seront dépensés seront énormes (sans doute une vingtaine de pour cent du PIB). Mais comment se faire une idée plus précise de ce qui nous attend ?
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Alors que nous sortons doucement du confinement, nous savons désormais que le rebond de l'économie ne sera pas rapide. On parle d'une baisse d'une dizaine de pour cent du PIB cette année et d'une molle remontée de 4 ou 5% l'an prochain. Nous savons aussi que les montants d'argent public qui seront dépensés seront énormes (sans doute une vingtaine de pour cent du PIB). Mais comment se faire une idée plus précise de ce qui nous attend ? " Des épisodes aussi importants que celui-ci sont rares, très espacés dans le temps et si différents dans leurs circonstances que les statisticiens ne peuvent pas facilement les comparer ", observait voici quelques jours le prix Nobel d'économie Robert Shiller dans le New York Times. Et il ajoutait que le mieux que nous puissions faire était de nous reporter à quelques cas historiques et de voir quelles similitudes nous pourrions en tirer. De quel côté de l'histoire se tourner ? Vers la grippe espagnole, de 1917 à 1919 ? Une véritable pandémie ravageuse, causant la mort de 50 millions de personnes dans le monde, mais qui est intervenue dans une période de fin de guerre mondiale. Difficile donc de trouver des points de comparaison. L'économiste de Harvard Kenneth Rogoff s'est proposé de regarder plutôt vers les années 1970. Il existe des similarités entre aujourd'hui et la crise pétrolière qui sévissait alors et qui avait provoqué, en mettant de nombreuses personnes au chômage et en causant une stagflation mémorable (un cumul d'inflation et de récession), un double choc sur la demande et l'offre de certains secteurs particuliers, comme les compagnies aériennes. Des caractéristiques qui peuvent résonner aujourd'hui encore. Pour beaucoup cependant, c'est finalement la référence à la grande crise de 1929 qui vient à l'esprit, même si celle-ci avait été provoquée par un mélange de fièvre spéculative et de perturbation de flux de capitaux qui n'avaient rien à voir avec, comme aujourd'hui, l'apparition soudaine d'un virus agressif et contagieux. Mais, note Robert Shiller, la chute aussi soudaine de l'activité économique, la brusque explosion du taux de chômage, les premières réactions politiques très inappropriées aux Etats-Unis comme en Europe, la montée dans la population d'un clivage politique, la crainte que le chômage et la dépression s'installent pour longtemps, la montée du taux d'épargne chez ceux qui pouvaient se le permettre, etc. Tous ces points présentent des similitudes avec ce que nous vivons actuellement. Mais que s'est-il vraiment passé en 1929 ? L'économiste Philippe Defeyt (Institut du développement durable) est 75% seulement de leur niveau de 1929), les salaires nominaux ont baissé sensiblement moins vite, donnant donc du pouvoir d'achat aux salariés ! " A l'époque, il y a encore plus de 20% de la population dans l'agriculture. Or, la production agricole n'a pratiquement pas bougé malgré la crise. Si l'on ajoute aux agriculteurs les personnes qui travaillent dans l'administration et dans l'armée, nous avons une masse de personnes dont le pouvoir d'achat a augmenté pendant cette crise. " En revanche, le choc est douloureux pour ceux qui perdent leur emploi. Et ils sont nombreux : les journées de travail perdues (soit grosso modo le taux de chômage en tenant compte du chômage partiel) oscillent entre 20 et 25% pendant de longues années, comme le montre le graphique ci-contre. Mais il faut aussi parler de la réaction, très inappropriée, des gouvernements. Après une courte période de politique expansionniste, en 1930, les pouvoirs publics coupent le robinet. " Il est incroyable de constater qu'en pleine crise, le gouvernement belge décide de réduire les investissements publics et de mener des politiques d'austérité ", souligne Philippe Defeyt. On sabre dans les investissements (certes, le poids de l'Etat, alors, est moindre qu'aujourd'hui), mais aussi dans les aides et subventions : les allocations de chômage sont réduites, et les premières victimes en sont les femmes. En 1933, les femmes mariées chômeuses sont ainsi purement et simplement exclues du bénéfice du chômage. Et à partir de 1934, les femmes ne sont plus embauchées dans l'administration, et les femmes au travail, qu'elles soient mariées ou non, sont remplacées par des hommes chômeurs ! Ce n'est que dans la deuxième moitié des années 1930 que les investissements publics reprendront, sous l'impulsion de ce qui se passe aux Etats-Unis, mais cette reprise est relativement modérée. Toutefois, les comportements diffèrent très fortement selon les pays. " La Belgique réalise une piètre performance par rapport à d'autres, et notamment à l'Allemagne ", note Philippe Defeyt. Bien sûr, poursuit-il, le plan de relance allemand, tourné vers la militarisation du pays, est loin d'être un modèle. Il reste que l'Allemagne connaît une prospérité incroyable après avoir touché le fond en 1929. Face à cela, la Belgique est, entre 1929 et 1939, la dernière du peloton, juste derrière la France. Ce n'est pas un hasard. Ces deux pays mènent pendant ces années des politiques monétaires et économiques erratiques. Au plus profond de la crise, ils prennent des mesures d'austérité et mènent une politique du franc fort ! Alors que le Royaume-Uni dévalue dès 1931, ce qui lui donne un coup de fouet salutaire, la Belgique et la France s'attachent à leur " bloc-or " et à la solidité de leur monnaie, ce qui rend leurs produits à l'exportation bien trop chers et contribue à aggraver la crise industrielle. Et finalement, la Belgique sera contrainte de dévaluer au printemps 1935 et la France à l'automne 1936. Mais le duo n'en profitera que très peu car, dès 1937, les Etats-Unis, locomotive économique des pays industrialisés depuis 1918, entrent à nouveau en récession. Que peut nous apprendre ce retour vers 1929 ? " Le premier message, répond Philippe Defeyt, est la nécessité d'avoir des interventions publiques, et des interventions qui vont dans le bon sens. " La politique d'austérité et de franc fort menée par le gouvernement dans les années 1930 nous a coûté très cher. Heureusement, aujourd'hui, les politiques monétaires ont-elles été immédiatement expansionnistes. Autre leçon : l'utilité du chômage partiel, une mesure déjà présente en 1929 et qui était à l'époque à l'avant-garde. " On a réduit le nombre de chômeurs complets en laissant se multiplier le chômage à temps partiel, explique Philippe Defeyt. Cela peut être un message politique pour aujourd'hui : ne vaut-il pas mieux, dans les entreprises où l'on s'apprête à licencier, partager le fardeau du chômage ? " Ce partage aurait plusieurs effets positifs. Humains tout d'abord : il est préférable pour le moral, le pouvoir d'achat et l'harmonie sociale d'avoir deux chômeurs à temps partiel qu'un chômeur à temps plein et un emploi à temps plein. Mais effets positifs pour les entreprises aussi qui, en conservant leur main-d'oeuvre, seront capables de repartir très vite lorsque la conjoncture se remettra à sourire. " N'avons-nous donc pas intérêt à étaler le chômage partiel sur le plus grand nombre de travailleurs pour réduire le nombre de chômeurs 'secs' ", demande Philippe Defeyt. En prenant le contre-exemple américain, le prix Nobel d'économie Esther Duflo, interrogée par El País, est de cet avis : " Les pays riches ont dépensé beaucoup d'argent pour stimuler leur économie (10 % du PIB aux Etats-Unis) mais le risque est qu'une partie de cet argent soit donné aux actionnaires des entreprises sauvées, comme les compagnies aériennes. Cela n'aidera en rien une économie qui fait face à une crise de la demande. Il nous faut autant que possible conserver les emplois et maintenir les salaires ", insiste-t-elle. Un bémol concernant ces mesures de chômage partiel prises ces dernières semaines. Elles sont inéquitables. Les compensations offertes aux chômeurs partiels sont meilleures que celles dont bénéficient les chômeurs complets. " Nous avons construit un système, certes dans l'urgence, mais où les gens qui resteront peu longtemps au chômage sont mieux traités que ceux qui y resteront longtemps ", déplore Philippe Defeyt. La crise des années 1930 est donc remplie d'enseignements, même si cette période se différencie aussi d'aujourd'hui. " L'effondrement actuel n'a pas été provoqué par une crise du système bancaire, note Esther Duflo. Cela se rapproche davantage d'une catastrophe naturelle ou d'une guerre, et les expériences que nous avons de la guerre ont montré que les pays s'en remettent assez rapidement. On l'a observé en Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale ou au Vietnam après la guerre. " Dès qu'un vaccin mettra fin à la pandémie, pourrait-on s'attendre à un redémarrage sur les chapeaux de roue ? Pas si sûr, tempère l'économiste Philippe Defeyt. " Bien évidemment, un vaccin arrangera beaucoup de choses, mais les dégâts économiques sont là, dit-il. Un de ceux auxquels on pense le moins, est que cette crise va non seulement accélérer les réductions de voilure et les disparitions d'activités déjà planifiées avant l'épidémie, mais elle va également faire disparaître des projets ou des équipes dont l'élan sera irrémédiablement cassé. " En outre, ajoute l'économiste belge, il n'est pas dit que l'on rebondit rapidement au sortir d'une guerre. La Belgique n'a pas effacé si rapidement l'impact économique de la Seconde Guerre mondiale. " On se fait des illusions en pensant que le rebond économique a été très rapide après la guerre, souffle-t-il. Il a fallu du temps. " Cela prendra du temps. C'est sans doute la leçon principale à garder de cette plongée dans le passé : nous ne pouvons pas exclure une crise prolongée en raison des impacts - chômage, disparition de projets d'investissement, préférence pour l'épargne plutôt que la consommation, etc. - encaissés par l'économie. " Nous ne devrions pas être surpris si nous constatons une faiblesse économique post-pandémique au cours de la prochaine décennie ", avertit Robert Shiller. Un choc économique important, même s'il est temporaire, laisse donc souvent des traces profondes. " En faisant cet exercice sur 1929, j'ai été surpris par la longueur de la crise ", embraye Philippe Defeyt, qui ajoute : " même s'il faut rester prudent ce scénario d'une crise prolongée n'est pas exclu aujourd'hui ".