La finance parallèle a beau peser chaque année de plus en plus lourd, les banquiers restent les premiers partenaires des entreprises. Du moins en Belgique. C'est ce qui ressort du dernier Alternative Lender Tracker de Deloitte, baromètre annuel établi à partir d'un panel d'une soixantaine d'investisseurs ayant financé plus de 400 transactions l'an dernier. " En Belgique, l'augmentation du nombre de fournisseurs de financement alternatif ne se fait pas sentir alors que tous les pays voisins connaissent cette situation ", plante Sebastiaan Preckler, directeur et responsable du département Debt & Capital Advisory chez Deloitte Belgique.
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La finance parallèle a beau peser chaque année de plus en plus lourd, les banquiers restent les premiers partenaires des entreprises. Du moins en Belgique. C'est ce qui ressort du dernier Alternative Lender Tracker de Deloitte, baromètre annuel établi à partir d'un panel d'une soixantaine d'investisseurs ayant financé plus de 400 transactions l'an dernier. " En Belgique, l'augmentation du nombre de fournisseurs de financement alternatif ne se fait pas sentir alors que tous les pays voisins connaissent cette situation ", plante Sebastiaan Preckler, directeur et responsable du département Debt & Capital Advisory chez Deloitte Belgique. Au Royaume-Uni, en France et en Allemagne, de plus en plus d'entreprises (de taille moyenne, les middle-market companies, comme on dit) ont en effet recours, pour financer leur stratégie d'acquisition, aux fournisseurs de financement direct, également appelés direct lenders ou prêteurs directs (fonds de pension, private equity, assureurs, familles fortunées) qui appartiennent à une sous-catégorie de ce que l'on appelle le shadow banking, c'est-à-dire le circuit bancaire parallèle. Selon les calculs de Deloitte, la France et l'Allemagne représentent ainsi respectivement 25 % et 11 % du total des transactions réalisées dans l'Union européenne par ces direct lenders au cours des six dernières années. Le Royaume-Uni représente à lui seul 38 % des deals (664 transactions). En comparaison, notamment avec les Pays-Bas (73 transactions), la Belgique ne compte que 21 transactions. Motif ? " Dans ces pays, le financement est perçu de manière plus rationnelle et davantage comme une 'commodité', indique Sebastiaan Preckler. Autrement dit, l'endettement en soi est moins considéré par les dirigeants d'entreprise, leurs directeurs financiers et les investisseurs privés comme un élément négatif et davantage comme un moyen de créer de la valeur et de la croissance. Les entrepreneurs aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, sont souvent plus pragmatiques quant à l'utilisation du financement non bancaire pour les aider à mettre en oeuvre leurs ambitions internationales. " Par ailleurs, poursuit l'expert de Deloitte, " les banques traditionnelles sont soumises à une réglementation de plus en plus stricte en matière de liquidité et sont donc plus réticentes à octroyer des prêts. Outre ce contexte réglementaire défavorable aux établissements bancaires traditionnels en Europe, les fournisseurs de financement alternatif continuent de bénéficier de taux d'intérêt peu élevés : leurs investisseurs sont à la recherche de rendement dans un monde qui n'en propose plus ". A contrario, la Belgique fait donc figure d'exception dans ce marché européen de la dette privée en pleine croissance. Même si certains acteurs de premier plan comme Tikehau Capital ou Kartesia sont présents et actifs sur le marché belge, et si certains deals comme l'arrivée du fonds d'investissement HG Capital en tant qu'actionnaire principal du gestionnaire de sites web Combell se concluent, les formes de financement direct sont chez nous nettement moins populaires qu'ailleurs en Europe, pourquoi ? Parce que, comme on l'a dit, la perception de l'endettement est en Belgique " plus conservatrice ", reprend Sebastiaan Preckler. " Les dirigeants d'entreprise, les CFO et les investisseurs privés belges sont beaucoup plus prudents. Ils aiment avoir leur banquier à la table des discussions. Généralement, il s'agit d'une relation qui existe depuis longtemps. Il y a une certaine forme d'intimité avec l'entreprise, mais aussi plus de contrôle de la part du banquier. " Il faut dire aussi que passer par le shadow banking pour s'endetter coûte plus cher : en moyenne 2 % de plus que le taux réclamé par une banque pour un crédit classique moins risqué. Et pour cause puisque " la Belgique est un petit marché dominé par quatre grandes banques, pointe Sebastiaan Preckler. Elles disposent de nombreux dépôts. La concurrence est forte. Leurs offres sont relativement bon marché. La demande pour de nouveaux prêts est là mais elle n'est pas suffisante pour absorber l'offre, de sorte que tout le monde est servi. Les Pays-Bas et la France comptent respectivement trois et quatre grands réseaux bancaires, pour des marchés plus importants ". Résultat, plutôt que de se faire pénaliser en déposant leurs liquidités auprès de la Banque centrale européenne (BCE), nos quatre grandes banques - BNP Paribas Fortis, Belfius, ING et KBC - recyclent au maximum les milliards déposés par les épargnants sur leurs livrets. Elles prêtent donc en masse. Aux particuliers, d'abord. L'an dernier, le montant des nouveaux crédits hypothécaires a franchi un nouveau record, frôlant la barre des 34 milliards. Quant à l'encours des crédits aux entreprises, il a progressé d'une dizaine de milliards sur un an, pour atteindre 157,4 milliards fin 2018. Un montant qui n'a jamais été surpassé, même avant la crise financière. En 2008, les banques concédaient un encours de crédit aux entreprises de 120 milliards d'euros. En définitive, faut-il en conclure que le rôle du direct lending dans le financement des entreprises est chez nous voué à rester modeste, parce qu'il n'est pas suffisamment intéressant pour elles ? " Non, rétorque Sebastiaan Preckler. La tendance observée à l'étranger montre qu'il s'agit d'une forme de financement pertinente et complémentaire aux banques. Recourir au financement alternatif peut en effet être intéressant pour une entreprise qui affiche, pour diverses raisons, un taux d'endettement élevé et avec lequel les banques ne sont plus à l'aise. Dans un autre registre, les banques font aussi preuve d'une moins grande souplesse dans l'octroi de crédits aux entreprises actives dans certains secteurs qu'elles considèrent comme difficiles comme les jeux en ligne, les casinos ou le commerce de détail. Enfin, les banques ne voient pas d'un très bon oeil les rachats de parts dans les entreprises familiales, de même qu'elles n'aiment pas trop soutenir des stratégies de croissance agressives qui passent par de grandes acquisitions transformatrices ou une série de nombreuses petites acquisitions qui doivent ensuite toutes être intégrées. Cela aboutit parfois à des situations de crédit dans lesquelles les prêteurs directs peuvent être plus à l'aise avec le risque temporairement accru que ces acquisitions entraînent. C'est précisément en raison de leur flexibilité pour soutenir une stratégie de croissance agressive que des prêteurs directs ont été choisis plutôt que des banques dans la transaction autour de Combell. Cela montre bien à quel point le prêt direct peut être pertinent en Belgique ", conclut Sebastiaan Preckler.