Tous sont restés frappés par la fulgurance du " prophète " ! Ce lundi 24 février, une soixantaine d'investisseurs et entrepreneurs s'étaient réunis à la Lebanese American University de New York pour écouter Nassim Taleb, le penseur iconoclaste théoricien du " cygne noir ", et son fidèle collaborateur, le mathématicien français Raphaël Douady. Objectif de cette traditionnelle " session de formation " de cinq jours sur la gestion des risques, baptisée Real World Risk : démonter les fautes de raisonnement et autres " idioties " des " Prix Nobel d'économie à la Samuelson ". Les participants ne seront pas déçus, car c'est le jour même du début de la tourmente.
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Tous sont restés frappés par la fulgurance du " prophète " ! Ce lundi 24 février, une soixantaine d'investisseurs et entrepreneurs s'étaient réunis à la Lebanese American University de New York pour écouter Nassim Taleb, le penseur iconoclaste théoricien du " cygne noir ", et son fidèle collaborateur, le mathématicien français Raphaël Douady. Objectif de cette traditionnelle " session de formation " de cinq jours sur la gestion des risques, baptisée Real World Risk : démonter les fautes de raisonnement et autres " idioties " des " Prix Nobel d'économie à la Samuelson ". Les participants ne seront pas déçus, car c'est le jour même du début de la tourmente. Après plusieurs semaines de déni, les marchés commencent à s'effondrer à l'annonce de la propagation hors de Chine de la crise sanitaire. Travaux pratiques immédiats : les " disciples " se ruent sur leurs mobiles pour prendre la mesure des événements et... réagir. A l'époque, nul ne parle encore de pandémie. Poutant, Nassim Taleb avait déjà tiré la sonnette d'alarme un mois plus tôt. " Le premier obstacle à l'évaluation des risques extrêmes, c'est la peur ", aime à dire l'auteur du Black Swan (2007), vendu à 3 millions d'exemplaires, traduit dans 30 langues et resté pendant 36 semaines dans la liste des best-sellers du New York Times. A 59 ans, le Franco-Américano- Libanais qui parle sept langues et en lit 10 (dont l'araméen et l'hébreu ancien), s'est depuis 15 ans construit une position à part dans le monde des idées, devenant une sorte de gourou de l'aléatoire, un expert de la gestion des risques extrêmes. Il est l'un des tout premiers à avoir alerté, dès le 26 janvier, sur le risque systémique lié à la pandémie, dans une note publiée avec Joseph Norman et Yaneer Bar-Yam : " Réduire la mobilité aura un coût à court terme, mais ne pas le faire aura au bout du compte un impact désastreux, sinon cette fois-ci du moins dans l'avenir ". Nouveau coup de maître pour le père du concept de cygne noir, passé dans le langage courant pour désigner un événement aussi improbable que dévastateur dans la réalité. Nassim Taleb déteste la plupart des économistes et abhorre les journalistes. Ses têtes de Turc sont, dans l'ordre, les économistes néokeynésiens de la " gauche caviar " -du genre Paul Krugman et Joseph Stiglitz - , le Français Thomas Piketty, dont il conteste la rigueur, ou Richard Thaler, le Nobel d'économie. Auxquels s'ajoute le milliardaire britannique Richard Branson, qu'il a sévèrement épinglé sur Twitter pour avoir osé demander l'aide de l'Etat, en pleine crise, en le qualifiant de " réfugié fiscal ". Né dans une famille libanaise grecque orthodoxe, Nassim Taleb est petit-fils et arrière-petit-fils de ministres libanais, du côté de sa mère, anthropologue. Son père était oncologue, ce qui explique sans doute son intérêt pour la médecine aujourd'hui. Lecteur avide, il décide, un été, de dévorer les 20 romans d'Emile Zola en 20 jours. Il rejoint brièvement une cellule trotskiste et se plonge dans les oeuvres de Marx et de Hegel. Après le déclenchement de la guerre civile au Liban en 1975, il part étudier à Paris, puis, à l'âge de 19 ans, aux Etats-Unis, où il décroche un MBA de la Wharton School of Business de l'université de Pennsylvanie. Il démarre sa carrière comme trader sur le marché des options. D'abord chez Credit Suisse First Boston, puis UBS, BNP Paribas, Indosuez, Bankers Trust... Il réalise son plus gros coup le jour du krach boursier du 19 octobre 1987, en misant sur des contrats à terme eurodollar. Selon certains, il aurait permis à sa banque d'empocher entre 35 et 40 millions de dollars en une journée ! De retour en France, le jeune financier soutient sa thèse de doctorat en gestion à l'université Paris-Dauphine en 1998. Mais après 12 ans de trading, il décide changer de cap. En 2004, il vend son fonds Empirica (nommé en mémoire de Sextus Empiricus, philosophe sceptique du 2e siècle), durement secoué par la crise post-11 Septembre 2001. Du jour au lendemain, Nassim Taleb décide de s'enfermer pendant six mois pour étudier les théories des probabilités. Quatorze heures par jour, sept jours sur sept. C'est là, dans le silence de son " grenier ", qu'il peaufine son premier livre sur les " options exotiques " (dérivés plus complexes que les produits classiques, nommés " options vanille ") et les systèmes dynamiques (une branche des mathématiques). A la veille de la crise financière de 2008, son premier best-seller, The Black Swan va donner un coup d'accélérateur décisif à sa carrière d'essayiste. Progressivement, ce penseur au caractère trempé s'éloigne de Wall Street, même s'il garde encore un pied sur les marchés financiers, à travers son rôle de conseiller scientifique du fonds spéculatif Universa Investments. " Je ne m'intéresse plus au système financier, déclare-t-il. A un certain stade, il faut se retirer et laisser le système se détruire. C'est le conseil de Sénèque : le sage doit laisser la République se détruire elle-même ", confiait-il, blasé, au Guardian en novembre 2012. Contrairement à ce qu'affirment certains observateurs pressés, " cette pandémie n'est pas un cygne noir ", insiste aujourd'hui Nassim Taleb qui, lorsqu'il n'est pas à Atlanta, aime à courir le long des sentiers côtiers de Larchmont, station balnéaire prisée des riches New-Yorkais. " S'ils avaient lu ce livre, ils sauraient qu'une telle pandémie globale est explicitement présentée comme un cygne blanc : quelque chose qui se produit finalement avec une grande prévisibilité ", souligne-t-il le 26 mars dans un article sur Facebook coécrit avec Mark Spitznagel, le fondateur d'Universa Investments. " Une telle pandémie est inévitable, c'est le résultat de la structure du monde moderne. Et ses conséquences économiques seront aggravées par la connectivité et la sur-optimisation. " Et de citer le cas du gouvernement de Singapour qui, avec les conseils du fonds Universa, s'est préparé à ce type d'événement depuis... 2010. Quant aux mesures de sauvetage, il ne faut pas se leurrer : si l'on ne veut pas répliquer le scénario de 2008-2009, où les grandes banques ont été les principales bénéficiaires au détriment des contribuables et de la classe moyenne, il faudra tout faire pour éviter de favoriser les " imprudents et les chercheurs de rente ". " Cette pandémie est un peu plus qu'un déclencheur. Elle intervient dans le balancier de la mondialisation : c'est un peu comme une bombe atomique qui a explosé sur un terrain instable ", nous explique son proche collaborateur, le mathématicien et économiste français Raphaël Douady, basé à New York. " Tout ce qui est fragile va exploser. Cela va accélérer la révolution industrielle qui est en train de se produire, poursuit le spécialiste de la théorie du chaos qui travaille depuis 25 ans avec Nassim Taleb. La seule manière de sortir du confinement, c'est un test massif des populations ", ajoute cet ardent défenseur du principe de précaution, qui échange " plusieurs fois par jour " avec Nassim Taleb. S'il y a une deuxième vague du virus, " l'effet dévastateur sera potentiellement comparable à une guerre mondiale ". " Nassim Taleb fait une critique radicale des outils probabilistes et de leur inadaptation aux événements historiques, dans la lignée des philosophes Bergson ou Deleuze, estime son rival et ami, Elie Ayache, auteur du Blank Swan (2010), un essai trapu sur la critique probabiliste et le marché financier. C'est un lanceur d'alerte, spécialiste de la fragilité. Mais son succès vient aussi de son style. Parmi ses modèles, il y a Malcolm Gladwell, l'essayiste iconoclaste canadien ( auteur de "Blink", sur nos raisonnements inconscients, Ndlr). Il a toujours gardé un pied chez les classiques et un pied à Wall Street ", ajoute ce polytechnicien qui a aussi commencé sa carrière comme trader d'options dans les années 1980. " Son origine libanaise et levantine n'est pas sans lien avec son côté cynique et décomplexé par rapport aux modes ", poursuit Elie Ayache, lui aussi membre de la diaspora. Nassim Taleb, très influencé par Karl Popper, le théoricien autrichien de la " société ouverte ", a toujours pensé différemment -on l'avait surnommé " le dissident de Wall Street ". En 2003, il prévoit la faillite de Fanny Mae, le géant américain du refinancement hypothécaire. " Depuis, il est devenu un gourou aux Etats-Unis. Tout le monde pense qu'il est un prophète. " En guise d'illustrations, le père du " cygne noir " use volontiers des aphorismes. Grand amateur des nouvelles d'Italo Calvino et du sémiologue Umberto Eco, il se retrouve particulièrement dans les dédales de la pensée labyrinthique du grand écrivain argentin Jorge Luis Borges. " Les technocrates se trompent toujours sur les grands risques ", assène celui qui ne cache pas son dédain pour les " pseudoexperts " et autres " semi-intellectuels condescendants sortis d'une des universités de l'Ivy League, d'Oxford ou Cambridge et autres établissements du même acabit. C'est une des raisons du Brexit. Les Anglais en ont eu marre de cette classe de mandarins qui prennent des risques pour vous sans avoir leur skin in the game (mettre leur peau en jeu) ". Libertarien de coeur, Nassim Taleb ne cache pas son admiration pour Ron Paul, le franc-tireur républicain qui subjugue les anti-étatistes et les pacifistes. Trump ? " Il y a du bon et du mauvais chez lui. Mais il n'est certainement pas un idiot. Il y a beaucoup de choses que je n'aime pas chez Donald Trump : par exemple, jouer au marchand d'armes avec les Saoudiens et son attitude contre l'Iran. Mais sur le reste, il a une grande clarté de vue, nous confiait-il lors de la sortie de son dernier livre. Ce qu'on lit sur Trump dans le New York Times et Le Monde correspond très peu au Trump que je vois ", constate l'essayiste, pour qui tout de même " Donald Trump manque de trois dimensions : gravitas, autoritas, decorum, trois qualités romaines ". Mais il a d'autres qualités qui compensent : " La clarté d'esprit et la franchise. Les Iraniens le respectent plus qu'Obama ". Provocateur impénitent, Nassim Taleb ne fait guère confiance aux technocrates. Pour lui, du fait de sa bureaucratie excessive, l'Union européenne est particulièrement mal armée pour combattre cette crise sanitaire. En revanche, face aux tergiversations des autorités médicales françaises, il s'intéresse de très près au traitement à l'hydroxychloroquine préconisé par l'infectiologue marseillais Didier Raoult. Solidarité entre dissidents ? Par Pierre de Gasquet.