Devoir payer pour laisser dormir son argent : c'est ce que demande depuis plusieurs mois la BCE aux banques de la zone euro. Pour décourager ceux qui parquent leur cash en banque, la gardienne de l'euro prélève une prime négative de 0,4 % aux établissements bancaires qui déposent leurs liquidités excédentaires auprès d'elle. Cela veut dire que pour 1.000 euros déposés, chaque banque de la zone euro doit lui verser un loyer de 4 euros par an. La logique consiste à tout faire pour relancer l'économie européenne, en maintenant les taux d'intérêt le plus bas possible pour stimuler l'investissement, relancer le crédit et la consommation.
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Devoir payer pour laisser dormir son argent : c'est ce que demande depuis plusieurs mois la BCE aux banques de la zone euro. Pour décourager ceux qui parquent leur cash en banque, la gardienne de l'euro prélève une prime négative de 0,4 % aux établissements bancaires qui déposent leurs liquidités excédentaires auprès d'elle. Cela veut dire que pour 1.000 euros déposés, chaque banque de la zone euro doit lui verser un loyer de 4 euros par an. La logique consiste à tout faire pour relancer l'économie européenne, en maintenant les taux d'intérêt le plus bas possible pour stimuler l'investissement, relancer le crédit et la consommation. Visant à mieux faire circuler l'argent au sein du secteur bancaire européen, cette logique ne fait cependant pas le bonheur de tout le monde. Si la baisse du coût de la dette publique arrange effectivement les emprunteurs (ménages, entreprises et Etats), elle ne fait pas les affaires des épargnants, belges notamment, pour qui le manque à gagner s'élève depuis 2009 à 20 milliards d'euros. Ressources plus chères Mais au-delà des épargnants, cette politique de taux anormalement bas n'arrange pas non plus les banques. A mesure que les taux s'enfoncent sous zéro, au Japon, en Suisse, dans la zone euro, elles voient en effet leurs ressources devenir plus chères, peinant à répercuter à leurs clients le passage des taux en territoire négatif. Sur cette planète finance qui marche sur la tête, il faudrait en effet faire payer le client et lui prélever des intérêts lorsqu'il dépose de l'argent à la banque (comptes courants, comptes d'épargne, dépôts à terme). Seulement, les banques ne répercutent ce coût qu'en partie. Elles ne font payer que les institutionnels et les grandes entreprises, appliquant uniquement des taux négatifs sur les dépôts de ces derniers et pas sur ceux des particuliers. Avec une courbe de taux de plus en plus plate, la situation est également difficile à cause de la marge de transformation (écart entre taux à court terme et taux longs) qui se réduit, elle aussi. Bref, "le malaise économique (faible inflation et croissance en panne), combiné à des taux d'intérêts extrêmement bas ou négatifs, pèse sur le business model des banques, observent Dirk Peeters et Arnaud Delaunay, de la société de Bourse Leleux. Dans de nombreux pays, il paraît bien difficile de faire passer le taux de rémunération du compte d'épargne en territoire négatif pour les comptes des particuliers (en Belgique, le taux minimum légal est de 0,11 %). Pour les banques cependant, leurs fonds (prêts hypothécaires, crédits aux entreprises, obligations souveraines, etc.) subissent l'érosion des taux d'intérêt négatifs. Il est donc clair que cette situation ne peut pas durer ad vitam aeternam." Grogne au Japon Signe de ces difficultés, la Bank of Tokyo-Mitsubishi UFJ, l'une des principales banques du Japon, vient de renoncer à participer aux adjudications portant sur la dette publique du pays, abandonnant ainsi son statut officiel de primary dealer (négociant prioritaire) sur le marché obligataire domestique. Comme si, en Belgique, BNP Paribas Fortis quittait le club restreint des "marchands" de dette belge chargés d'assurer la liquidité des OLO (obligations belges). Impensable ? C'est pourtant le geste que vient de poser la grande banque japonaise. Un geste de dépit qui illustre bien le ras-le-bol du secteur face aux conséquences du gigantesque programme de relance monétaire enclenché en 2013 par la banque centrale du Japon (Abenomics), et qui rend de plus en plus coûteuse l'acquisition d'emprunts d'Etat nippons. Résultat, les banques japonaises en ont marre de devoir acheter du "papier" qui leur fait perdre de l'argent. Surtout que cette situation inédite qui voit un peu partout dans le monde les prêteurs payer les Etats emprunteurs pour acheter leurs obligations souveraines n'est pas près de s'inverser rapidement... Englué depuis des années dans la stagnation, surendetté comme la plupart des Etats de la zone euro, le Japon essaye en effet en vain depuis de longues années de se remettre en selle via une politique monétaire très accommodante. C'est aujourd'hui l'un des pays qui présentent le plus d'emprunts d'Etat ayant franchi la barre symbolique du 0 %. Ils sont désormais négatifs jusqu'à 20 ans. Seule la Suisse fait mieux avec des taux négatifs pour des durées encore plus longues (50 ans). Commerzbank se rebiffe Sur le continent européen, pas très loin de la Suisse justement, c'est en Allemagne que la révolte gronde. Ici, c'est Commerzbank qui grince ouvertement des dents. Face à la politique de taux bas prônée par la BCE, qui enfonce le rendement du Bund allemand sur 10 ans dans le rouge, la grande banque d'outre-Rhin réfléchit à stocker une partie de son cash dans ses propres caisses plutôt que de les confier à la gardienne de l'euro. Son calcul est simple : quitte à laisser dormir son cash, autant être sûr de ne pas y perdre, et d'avoir un rendement de 0 % garanti ! Situation insensée, comme le décrit Bruno Colmant, directeur de la recherche chez Degroof Petercam puisque "la monnaie commence à avoir deux valeurs", dit-il. "D'un côté, la monnaie papier garde sa valeur tandis que de l'autre, les dépôts effectués par les banques auprès de la BCE en perdent." D'où la riposte envisagée par Commerzbank. Riposte qui interpelle d'autant plus que l'institution est détenue à 15 % par l'Etat allemand, opposé depuis le début à cette politique monétaire agressive de la BCE, laquelle rappelle aux Allemands les heures sombres de la crise de 1923 dont l'hyperinflation avait détruit leur épargne. En Belgique aussi Et les banques belges dans tout cela ? Malgré de solides bénéfices, elles n'échappent pas au phénomène et montent également au créneau. Dernièrement, les patrons de Belfius et de KBC se sont inquiétés du maintien du taux minimum actuel de 0,11 % sur les livrets d'épargne. Pourtant, les marges de nos chers banquiers se sont améliorées ces dernières années. C'est ce qui ressort d'une étude réalisée conjointement par le consultant Roland Berger et l'université de Gand. Selon leurs calculs, la marge d'intérêt nette (différence entre le taux d'intérêt facturé sur les crédits et celui accordé aux déposants) est passée de 1,35 % à 1,69 % entre 2010 et 2014. L'astuce ? "Aussi longtemps que les taux baissent, ce n'est pas toujours un problème pour les banques, explique Grégoire Tondreau, partner chez Roland Berger. Une baisse de taux peut même avoir un effet positif sur la performance des banques, lorsque celles-ci se financent à court terme et prêtent à long terme. A condition que le coût du funding, des dépôts des épargnants, descende plus rapidement que les taux appliqués sur les crédits. Par contre, maintenant que les taux sur l'épargne ont atteint un plancher et que les possibilités d'investissements (taux de réemploi) sont moins attractives, la pression sur la marge d'intérêt ne fait qu'augmenter." C'est la raison pour laquelle la Banque nationale estime que la rentabilité de nos banques est correcte mais vulnérable, sachant que ces dernières restent fort dépendantes des revenus d'intérêt (les commissions représentent seulement 22 % de leurs revenus globaux). Bref, "la rentabilité actionnariale est structurellement abaissée par les mesures prudentielles et la baisse des taux d'intérêt, renchérit Bruno Colmant. Le rôle de transformateur d'échéance, du court terme vers le long terme, est de moins en moins profitable. Les banques traditionnelles sont donc vulnérables en ce que le manque d'activité économique - traduit par des taux bas - et un contrôle étatique puissant épuisent leur business model. A cela, il faut encore ajouter le poids de la transformation digitale qui les oblige à se réinventer avec des coûts de fonctionnement complètement rabotés. On ne pouvait pas imaginer pire timing : les banques traditionnelles qui ont pris du retard dans leur digitalisation vont être fragilisées".