Cette histoire, dramatique pour ses proches, serait restée dans l'intimité familiale s'il n'était pas le cofondateur, au Canada, d'une plateforme de trading en bitcoin. De fait, si un négociant en or conserve ses réserves dans un coffre dont on perdrait la clé, il serait toujours possible de le forcer. Par contre, le détenteur de bitcoins, ou son gestionnaire, n'a qu'un ordinateur et une clé de cryptage, bien plus difficile à forcer. L'histoire du malheureux M. Cotten prend donc une tout autre dimension quand on sait qu'il détenait pour 190 millions de dollars de bitcoins pour le compte de ses clients et que sa compagne, malgré d'intenses recherches, ne trouve aucun signe de la clé de cryptage, forçant l'entreprise Quadriga en question à se mettre sous la protection de ses créanciers.

Pour couronner le tout, les investisseurs, qui ont potentiellement (pour ne pas dire virtuellement) tout perdu, doutent de ce scénario rocambolesque depuis qu'ils ont appris que M. Cotten a légué toute sa fortune à sa femme juste avant son départ pour l'Inde. Son décès ne serait-il pas tout aussi virtuel que les portefeuilles qu'il conservait ? Peu importe la suite des événements. Cela relève plus de la rubrique des faits divers que d'une chronique économique. Par contre, cette histoire incroyable, comme l'aurait probablement qualifiée feu Pierre Bellemare, inspire quelques conclusions sur les fondements monétaires.

Les monnaies électroniques émises par les banques centrales et conservées dans des coffres virtuels de celles-ci ou d'institutions régulées par celles-ci ont probablement plus d'avenir que les cryptomonnaies décentralisées.

Tout d'abord, puisque le digital prend de l'ampleur dans nos affaires financières, il est intéressant de noter que récupérer des fonds dans un ordinateur semble plus compliqué que s'ils se trouvent dans un coffre. C'est un bon point pour notre sécurité financière, aussi longtemps que quelqu'un garde la " clé " évidemment.

Pour garantir cela, cette histoire rappelle toute l'importance du contrôle et de la régulation. Imaginez-vous déposer vos avoirs financiers ou détenir votre compte-titres auprès d'une institution non régulée par une banque centrale et/ou la FSMA en Belgique. Du jour au lendemain, tout peut disparaître, sans aucune trace ni aucune chance d'être retrouvé. Et pour cause, tout n'est qu'un alignement de 0 et de 1...

Plus généralement, la banque centrale, qui détient le monopole d'émission d'une monnaie et est surtout garante de la valeur de celle-ci, représente l'élément pivot de la solidité d'un système monétaire. Certes, les nouvelles formes de monnaies donnent l'illusion que le processus d'émission d'une monnaie peut être facilement décentralisé auprès des utilisateurs de celle-ci (comme c'est le cas de la plupart des cryptomonnaies) ou être à la portée de n'importe qui (comme c'est le cas des monnaies locales). Mais ces formes d'émission monétaire resteront toujours en manque de la qualité la plus précieuse des véritables monnaies : la confiance. Or, celle-ci ne peut être que très difficilement déléguée. Toute l'architecture d'un système monétaire solide repose au contraire sur les fondements de confiance, de crédibilité et d'indépendance de la banque centrale. Toute déviation par rapport à ces fondements expose les utilisateurs d'une monnaie à des pertes financières.

C'est pourquoi je pense que les monnaies électroniques émises par les banques centrales mais surtout conservées dans des coffres virtuels de celles-ci ou d'institutions régulées par celles-ci ont probablement plus d'avenir que les cryptomonnaies décentralisées (il reste néanmoins encore à savoir si de telles monnaies auraient un intérêt).

Enfin, cette histoire nous rappelle qu'il sera difficile de passer à des sociétés totalement dénuées de cash. Les individus voudront toujours conserver une partie de leur patrimoine sous forme physique, ne fût-ce que parce qu'ils auront en mémoire les histoires de disparition virtuelle de richesse qui étaient au départ, bien réelles. Chassez le cash et il reviendra au galop, sous forme d'or, d'objets d'art ou de voiture ancienne.