Les plus optimistes diront que c'est positif, que la pause arrive au bon moment, car il n'était pas normal de voir la Bourse caracoler à des sommets comme elle le fait depuis des années avec, certes, quelques moments de répits, appelés par pudeur "corrections" dans le jargon des spécialistes.

Pudeur qui cache en réalité la volonté de ne pas utiliser l'horrible expression de "krach boursier". N'oublions pas que la manipulation des esprits démarre avec les mots. Exactement comme le gestionnaire de votre portefeuille qui, n'ayant pas vu arriver la "correction", se rattrape à vos yeux en vous disant que c'est une "fenêtre d'opportunités" pour acheter des actions "injustement massacrées".

Mais au-delà de cette langue, chère aux financiers (les médecins de Molière des temps modernes), ne soyez pas dupes : les marchés financiers resteront accros à la drogue monétaire. D'ailleurs, les banquiers centraux ne veulent pas être accusés d'une crise boursière majeure (mauvais pour le sentiment de confiance des CEO). Mais soyons aussi de bon compte : c'est surtout parce qu'ils ne comprennent pas pourquoi, après avoir injecté autant d'argent, l'inflation ne reprend pas et la croissance reste atone en zone euro et historiquement faible aux Etats-Unis.

La logique voudrait que les banquiers centraux essaient autre chose après pareil échec. Après tout, n'est-ce pas Albert Einstein qui disait : "la folie, c'est de se comporter de la même manière et de s'attendre à un résultat différent". Hélas, si vous pensez comme Einstein, vous avez tort. Nos banquiers centraux savent visiblement des choses que le grand Albert ignorait, car eux, les nouveaux grands prêtres de l'économie mondiale, ont promis de baisser à nouveau les taux d'intérêt. Les uns diront qu'ils sont décidément trop entêtés surtout avec l'argent des autres. Bref, nos banquiers centraux seraient de dangereux pompiers-pyromanes. Et puis d'autres, comme l'excellent Philippe Béchade, commentateur parisien avisé de la Bourse, y voit plus un parallèle avec les... mendiants japonais !

Les habitués du Japon savent que les mendiants japonais squattent les jardins publics à la belle saison et commettent quelques délits mineurs. Motif ? De la sorte, ils se verront infliger plusieurs mois de prison (entre 4 et 6), soit le temps que dure la mauvaise saison. La prison leur garantit le gîte et le couvert et leur évite d'affronter les rigueurs de l'hiver. Les juges japonais jouent le jeu car avec le plein-emploi et une population en déclin, les prisons sont sous-occupées et sans ces mendiants il faudrait licencier la moitié du personnel carcéral dans l'Archipel. Au final, ces mendiants acceptent de perdre leur liberté par calcul, exactement comme le chien de la fable de La Fontaine.

La question posée par Philippe Béchade : les marchés ne sacrifient-ils pas leur liberté contre un abri correctement chauffé et une ration de liquidités massives plusieurs fois par an ? La réponse est évidente : les banques centrales sont entrées dans la seringue dont elles ne sortiront plus jamais. A chaque problème, il faudra presser le piston de cette seringue et injecter la dope monétaire nécessaire pour éviter le chaos boursier. Les marchés financiers ont perdu toute logique et sont entrés dans le domaine du religieux. Leur credo aujourd'hui se résume à un : "Seigneur, donnez-nous notre dose quotidienne et que votre volonté soit faite".