Voici une dizaine de jours, la Réserve fédérale a décidé qu'il était temps de tenter, dix ans après la crise une politique monétaire normale et de dégonfler son bilan et de normaliser sa politique. Un fameux tournant. Certes, la Fed avait déjà amorcé le virage auparavant. En deux ans, la banque centrale US a procédé à quatre relèvements de son taux directeur, qui se situe aujourd'hui entre 1 et 1,25%. Et elle laisse entendre que d'ici à la fin de l'an prochain, il devrait y avoir encore plusieurs resserrements (un cette année, trois l'an prochain ?).
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Voici une dizaine de jours, la Réserve fédérale a décidé qu'il était temps de tenter, dix ans après la crise une politique monétaire normale et de dégonfler son bilan et de normaliser sa politique. Un fameux tournant. Certes, la Fed avait déjà amorcé le virage auparavant. En deux ans, la banque centrale US a procédé à quatre relèvements de son taux directeur, qui se situe aujourd'hui entre 1 et 1,25%. Et elle laisse entendre que d'ici à la fin de l'an prochain, il devrait y avoir encore plusieurs resserrements (un cette année, trois l'an prochain ?).En outre, en 2014, la Fed avait arrêté d'accroître son portefeuille de titres achetés dans le marché. Mais elle continuait à remplacer ceux qui arrivaient à échéance, de sorte que son bilan, qui avait atteint le montant astronomique de 4.500 milliards de dollars, constitué essentiellement d'obligations d'État (2.500 milliards) et de titres liés à des créances hypothécaires (1.800 milliards), s'est maintenu à ce niveau stratosphérique jusqu'à aujourd'hui.Désormais, la Fed estime donc que l'économie américaine est prête à affronter une réduction de son bilan, qui devrait normalement avoir pour impact une remontée des taux longs. À partir de ce mois d'octobre, elle va donc réduire son portefeuille d'obligations de 10 milliards de dollars par mois, pour monter graduellement à une purge mensuelle de 50 milliards. Derrière ces aspects techniques, il y a la vision des banquiers centraux américains sur l'état de santé de l'économie. Quelle est-elle ? Voici le décryptage de David Page, senior economist chez Axa IM, à Londres."Le message de la Fed est intéressant à trois niveaux, dit-il. Le premier est la normalisation de son bilan. Cela marque la fin de la grande opération de quantitative easing (l'achat d'obligations dans le marché et donc l'injection de monnaie dans le système, NDLR). Mais cette normalisation prendra encore quelque temps avant de se réaliser. Si rien ne change par rapport à ce que la Fed a suggéré jusqu'ici, nous attendons l'accomplissement de cette normalisation pour la fin de 2021. Le risque évidemment est que d'ici là, il y ait un nouveau ralentissement économique. Il est donc possible que la Fed ne réalise pas complètement la normalisation de son bilan."Le deuxième élément concerne les prévisions sur les taux à court terme. "On s'attend, poursuit David Page, à un relèvement à la fin de cette année et nous prévoyons deux relèvements l'an prochain. La Fed en a annoncé trois, mais certains membres du conseil des gouverneurs ont déclaré être plus prudents en cette matière en raison de l'évolution de l'inflation sous-jacente. La Fed a d'ailleurs revu à la baisse ses prévisions concernant l'évolution de la "core inflation", (l'inflation de base, c'est-à-dire la hausse des prix à la consommation en dehors de ses éléments les plus volatils : l'énergie et les produits agricoles, NDLR)". Cette évolution trop sage de l'inflation constitue d'ailleurs "une sorte de mystère", selon l'aveu même de la présidente de la Fed, Janet Yellen. "La Fed a maintenu ses prévisions d'inflation jusqu'à la fin de l'année, mais a en effet revu à la baisse ses prévisions pour les prochaines années, et c'est à ce sujet que Janet Yellen a évoqué un mystère, précise David Page.""Et le troisième élément, et on en a moins parlé, est que la Fed a abaissé ses prévisions concernant l'évolution des taux à long terme, qu'elle voit désormais évoluer aux alentours de 2,75% plutôt que 3%", poursuit David Page. Ce n'est pas la première fois que la Fed abaisse ce type de prévisions, mais cette révision-ci est plutôt surprenante et elle est assez significative, observe l'économiste anglais. "Ce que la Fed tente de suggérer est que, puisque ses attentes concernant le niveau des taux longs n'ont pas été rencontrées, l'ancrage des taux d'intérêt à long terme devrait être plus bas qu'auparavant. Le marché n'a pas réagi, mais la Fed signale que la courbe des taux va s'aplatir puisqu'elle anticipe une remontée de ses taux directeurs (ses taux à court terme, NDLR) aux alentours de 3% en 2020. Or, un aplatissement de la courbe des taux signifie que l'on s'attend à un ralentissement économique dans le futur. D'ici à deux ou trois ans l'économie américaine pourrait être davantage vulnérable un événement imprévu."Entre-temps, la Fed essaie donc, tant que le contexte le permet, de reconstituer ses munitions. "Au milieu de cette année nous avions estimé que la Fed réduirait son portefeuille obligataire de 300 à 350 milliards d'euros par ans. Mais si la banque centrale concrétise ce qu'elle a annoncé, cette réduction se monterait finalement à 385 milliards en 2018, 425 en 2019 et 300 à 325 milliards ensuite", estime David Page. En fait la Fed réduirait donc son bilan un peu plus vite que prévu. "Et cela est équivalent en soi à un ou deux relèvements de taux. Si la Fed relève comme elle le prévoit ses taux directeurs trois fois l'an prochain, nous aurions donc l'équivalent (avec l'impact de cette baisse accélérée de son bilan), de cinq hausses des taux en 2018. Ce qui constitue un changement important", conclut David Page.