Les annonces de restructuration ou de fusion retiennent tout particulièrement l'attention. Pourtant, l'avenir du secteur bancaire s'est surtout joué à Francfort et à Washington ces dernières semaines. Début mars, la Banque centrale européenne (BCE) a de nouveau assoupli sa politique monétaire. Elle a reporté toute perspective de remontée des taux à 2020, soit après la fin du mandat de son président Mario Draghi.
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Les annonces de restructuration ou de fusion retiennent tout particulièrement l'attention. Pourtant, l'avenir du secteur bancaire s'est surtout joué à Francfort et à Washington ces dernières semaines. Début mars, la Banque centrale européenne (BCE) a de nouveau assoupli sa politique monétaire. Elle a reporté toute perspective de remontée des taux à 2020, soit après la fin du mandat de son président Mario Draghi. La semaine dernière, la Réserve fédérale américaine (Fed) a déjoué tous les pronostics. Elle a annoncé le ralentissement et probablement l'arrêt en septembre de la réduction de son plantureux bilan de 4.000 milliards de dollars, héritage de la crise de 2008. Les perspectives de remontée progressive des taux directeurs ont volé en fumée. Cet assouplissement de la politique monétaire des deux côtés de l'Atlantique est lié au ralentissement économique. Les argentiers européens et américains ont réduit leurs prévisions de croissance et d'inflation pour 2019 et 2020. Ils craignent de plus d'être amenés à de nouveau devoir raboter leurs prévisions. Jerome Powell, président de la Fed, s'est d'ailleurs confié lors de sa conférence de presse : " mes collègues et moi avons un objectif global, soutenir la période d'expansion économique ". Une rare confession dans le monde des banquiers centraux où il est traditionnellement question de balance de risques. Pour soutenir l'économie, les banquiers centraux comptent sur les banques. Elles sont en effet chargées d'octroyer les crédits aux agents économiques et de supporter l'impact des taux bas... Sur les marchés obligataires, l'assouplissement des politiques de la BCE et de la Fed s'est en effet traduit par un net recul des taux souverains, c'est-à-dire les taux de référence pour les marchés du crédit. Aux Etats-Unis, le rendement du bon à un an du Trésor américain a chuté à 2,48% et le rendement à 10 ans ne pointe plus qu'à 2,51% contre un pic à 3,26% en octobre. Outre cette baisse, le fait que les taux pour les différentes échéances soit assez proches constitue également un problème pour les banques. Dans leur activité de base, les banques collectent essentiellement des dépôts à court terme et octroient des crédits à long terme. Leur marge d'intermédiation dépend ainsi de ce qu'on appelle la courbe des taux, soit la ligne tracée par les différentes échéances. Traditionnellement, elle est ascendante, mais elle est plate désormais. Les investisseurs ne s'y sont d'ailleurs pas trompés : le secteur bancaire a décroché de plus de 4% dans le sillage de la décision de la Fed la semaine dernière. La situation est encore pire pour les banques européennes. Tout d'abord car les taux sont plus bas. Le rendement de l'OLO belge à 10 ans, servant notamment de référence pour les crédits hypothécaires, pointe à 0,48%. En Allemagne, les Bunds affichent carrément des rendements négatifs pour toutes les échéances jusqu'à 9 ans. Par ailleurs, les banques de la zone euro souffrent du taux de dépôt négatif de - 0,4% appliqué par la BCE. Actuellement, elles doivent s'acquitter de ce taux négatif tant sur leurs réserves obligatoires que leurs réserves excédentaires. " Cela leur a coûté 15% de leurs bénéfices en 2018 ", selon Koen De Leus, économiste en chef chez BNP Paribas Fortis. La BCE n'a pas décidé d'appliquer le tiering (taux différenciés), ce qui permettrait aux banques de ne plus payer d'intérêts négatifs sur leurs réserves obligatoires. Actuellement, le tiering est appliqué par la banque centrale de Suisse et du Japon. Koen De Leus épingle toutefois que le tiering n'est pas sans risque. " Il peut être perçu comme le signal que les taux vont encore baisser. " Cette perception devient d'ailleurs cruciale, y compris pour l'économie. Selon Google Trends, les recherches du mot " recession " ont ainsi fortement augmenté aux Etats-Unis dans les heures qui ont suivi la décision de la Fed la semaine dernière. Traditionnellement, les banques centrales n'assouplissent leur politique qu'en phase de décélération de la conjoncture afin de contenir les périodes de récession. La politique plus accommodante de la BCE n'a ainsi visiblement pas rassuré les entreprises. Les résultats préliminaires des enquêtes auprès des directeurs d'achat en mars ont déçu dans la zone euro. L'indicateur composite a rechuté de 51,9 à 51,3, loin de l'amélioration attendue, et l'activité manufacturière est même en situation de contraction marquée. Les marchés s'inquiètent aussi d'une inversion de la courbe des taux, soit quand les taux à plus court terme sont inférieurs à ceux à long terme. Cela a annoncé les sept dernières récessions aux Etats-Unis. Wall Street a ainsi été très volatile après le verdict plus accommodant que prévu de la Fed. D'un point de vue quantitatif, ces mesures vont soutenir l'économie à travers un crédit plus facile et abondant. Psychologiquement, cela peut être le signe pour les entreprises et les consommateurs que l'économie est en déclin et qu'il faut se préparer à une récession. Le risque est d'autant plus grand que 49% des directeurs financiers interrogés par l'université Duke au cours du dernier trimestre 2018 affirmaient s'attendre à une récession avant la fin de l'année aux Etats-Unis. Ils étaient 54% en Asie et 67% en Europe. Pour le secteur bancaire, une récession ou même un ralentissement prolongé de l'économie compliquerait la gestion des taux bas. Entre 2009 et 2017, le produit net d'intérêts (*) des banques de la zone euro a fondu de plus de 10% à 308 milliards et devrait rester sous pression au vu de l'évolution des taux. Ce manque à gagner a été compensé par la nette décrue des pertes et provisions sur crédits : de 180 milliards en pleine crise en 2009 à 75 milliards. Si l'économie ralentit, davantage de particuliers et d'entreprises ne sauront plus rembourser leur crédit, ce qui doperait les pertes sur crédits. Le dernier espoir pour les banques de détail est représenté par les frais et commissions, c'est-à-dire notamment ce que les banques perçoivent pour la gestion de vos comptes ou quand elles vous vendent des placements financiers. Ces revenus ont sensiblement augmenté depuis 2009 mais sont aussi dépendants de l'évolution des marchés financiers. L'année dernière, le Fonds monétaire international a publié une étude intitulée Où sont passés les profits des banques européennes ?, soulignant notamment que le taux de rentabilité des fonds propres est resté à son faible niveau de crise, trois fois plus bas qu'en 2006-2007. Aux Etats-Unis, les revenus du secteur financier ont reculé de 5,6% au quatrième trimestre 2018, les établissements américains dominant les activités de banque d'affaires qui ont souffert de la chute des Bourses fin 2018. JP Morgan Chase a également relevé ses provisions pour pertes sur crédits de 18% à 1,55 milliard. Son CEO Jamie Dimon a expliqué que la banque s'attendait à une hausse des non-remboursements au niveau des cartes de crédit et des prêts professionnels. Globalement, les provisions du secteur dans son ensemble ont toutefois de nouveau baissé à 1,2% de l'encours total des crédits, trois fois moins que début 2010 selon la FFIEC américaine, le conseil fédéral d'examen des institutions financières. Fondamentalement, les banques américaines affichent des niveaux de rentabilité bien plus hauts qu'en Europe, profitant de taux plus élevés et d'une réglementation plus souple. Mais cela se reflète déjà sur leurs cours de Bourse. Les banques européennes affichent une décote de 20% par rapport à leur valeur comptable et les banques américaines une prime de 40% selon Philipp Hildebrand, vice-président de BlackRock. L'heure est donc plutôt à la prudence pour l'investisseur par rapport au secteur bancaire. On ne s'oriente certes pas vers un scénario de crise financière mais la rentabilité est malmenée. Les banques européennes tentent de réagir au travers de fusions (Deutsche Bank-Commerzbank), ou de programmes de réductions des coûts permis par la numérisation des process. Mais le principal enjeu se situe au niveau des revenus d'intérêts et des pertes sur crédits. Deux constantes qui semblent évoluer plutôt défavorablement pour le secteur tant en Europe qu'aux Etats-Unis.