Robert Kole était shérif adjoint dans le comté de Cuyahoga, à Cleveland. Il faisait partie, au milieu des années 2000, d'une brigade chargée d'expulser les propriétaires qui ne pouvaient plus rembourser leur prêt et qui faisaient l'objet d'une saisie. Il se souvient (1) : " Le plus difficile a été quand j'ai dû expulser une vieille dame. On est arrivé chez elle. J'ai découvert qu'elle devait avoir 86 ans. Elle avait vécu là une bonne partie de sa vie, 22 ou 23 ans. Quand je suis entré, elle paniquait, essayant de sortir ses vêtements. Je lui ai dit : " Calmez-vous, on ne va pas jeter vos affaires dans la rue. Des déménageurs vont s'en occuper ". Je l'ai regardée et je lui ai dit : " Je suis vraiment désolé ". Elle m'a répondu que son mari venait de mourir. Il était malade. Il ne pouvait plus régler ses factures. Elle a pris une deuxième hypothèque sur sa maison. Elle n'a pas pu rembourser les traites. Cela aurait pu être ma grand-mère. On l'a emmenée dans un foyer. Je suis sorti. Je me suis assis dans ma voiture. Et j'ai pleuré. "
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Robert Kole était shérif adjoint dans le comté de Cuyahoga, à Cleveland. Il faisait partie, au milieu des années 2000, d'une brigade chargée d'expulser les propriétaires qui ne pouvaient plus rembourser leur prêt et qui faisaient l'objet d'une saisie. Il se souvient (1) : " Le plus difficile a été quand j'ai dû expulser une vieille dame. On est arrivé chez elle. J'ai découvert qu'elle devait avoir 86 ans. Elle avait vécu là une bonne partie de sa vie, 22 ou 23 ans. Quand je suis entré, elle paniquait, essayant de sortir ses vêtements. Je lui ai dit : " Calmez-vous, on ne va pas jeter vos affaires dans la rue. Des déménageurs vont s'en occuper ". Je l'ai regardée et je lui ai dit : " Je suis vraiment désolé ". Elle m'a répondu que son mari venait de mourir. Il était malade. Il ne pouvait plus régler ses factures. Elle a pris une deuxième hypothèque sur sa maison. Elle n'a pas pu rembourser les traites. Cela aurait pu être ma grand-mère. On l'a emmenée dans un foyer. Je suis sorti. Je me suis assis dans ma voiture. Et j'ai pleuré. " Entre 2004 et 2010, environ 8,6 millions de logements ont été saisis aux Etats-Unis. Pour vivre, beaucoup de personnes mises à la rue n'avaient pas eu d'autre choix que d'emprunter en gageant leur maison. Pour beaucoup de familles à revenus modestes, c'était en effet le seul moyen de joindre les deux bouts. La plupart des Américains ont subi une stagnation de leur revenu réel (celui où l'on tient compte de l'inflation). " En 2005, le ménage américain médian ( celui qui gagne un salaire qui " divise " la population en deux : une moitié de la population gagne moins, l'autre moitié gagne plus, Ndlr) gagnait, en termes réels, 3 % de moins qu'en 1999 ", constate le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz (2). La bulle des subprimes, c'est-à-dire des crédits immobiliers à hauts risques parce que contractés par des personnes peu solvables, a mis une dizaine d'années à se former. Il a fallu attendre la lente asphyxie de ces personnes par la montée des prix immobiliers. La valeur croissante de leur maison leur permettait d'emprunter davantage. Et la baisse des taux qui leur donnait l'impression qu'ils pourraient s'en sortir. Ils se sont alors engagés dans une spirale d'endettement dont ils pouvaient difficilement s'échapper. En 2009, selon le Joint Center for Housing Studies de l'université de Harvard, 19,4 millions de ménages américains dépensaient plus de 50 % de leurs revenus pour se loger : 10,1 millions étaient des locataires, et 9,3 millions des propriétaires. The New Yorker (3) a publié le récit émouvant d'une saisie chez une dame de 90 ans qui vivait à Akron, une ville de l'Ohio, comme Cleveland. Elle aussi veuve. Elle aussi issue d'un milieu très modeste. Quand la police est arrivée pour l'expulser, plutôt que de devoir quitter sa maison, Addie - c'est son nom - s'est tirée une balle dans la poitrine. Addie Polk et son mari Robert avaient acheté leur maison en 1970 pour 10.000 dollars. Ils l'avaient remboursée. Puis, Robert est mort en 1995. En 1997, on a proposé à Addie un crédit de 21.000 dollars gagé sur la maison. En 2001, avec la baisse des taux et la hausse de l'immobilier, un courtier avait proposé à Addie de reprendre son ancien crédit et d'en contracter un nouveau, de 46.400 dollars. En 2004, surfant toujours sur la baisse des taux et la hausse des prix immobiliers, on avait à nouveau convaincu Addie de refinancer ce prêt. Le nouveau crédit avait une valeur de 45.000 dollars, majoré d'une ligne de crédit de 11.380 dollars. La vieille dame n'avait pratiquement aucune chance de pouvoir rembourser cet emprunt. D'abord, ce prêt, assorti d'un intérêt énorme de 6,375 %, devait arriver à échéance le premier mai 2034, c'est-à-dire lorsqu'Addie aurait eu 106 ans ! Ensuite, Addie gagnait moins de 1.000 dollars par mois. Les mensualités du prêt devaient se monter à 500 dollars, à quoi on devait ajouter le remboursement de ce qu'elle puisait dans sa ligne de crédit... Faites le compte de ce qui lui restait. Mais on aurait une image imparfaite des emprunteurs à haut risque si on la cantonnait aux Afro- ou Hispano-Américains modestes. Beaucoup d'emprunteurs ont aussi profité des subprimes en occultant leur réelle situation financière pour s'offrir une maison qu'ils n'auraient pas pu avoir autrement. Un journaliste économique du New York Times, Edmund Andrews, explique comment, pris dans des problèmes de pension alimentaire et désireux de refaire sa vie avec son nouvel amour, il a pu acheter une maison de 460.000 dollars alors que ses revenus mensuels, pension alimentaire déduite, ne s'élevaient qu'à 2.700 dollars... pour finir par se retrouver dans une situation inextricable (4). Une partie des subprimes a donc été contractée par une classe aisée désireuse de spéculer ou simplement attirée par la maison de leurs rêves. " En abaissant ses taux d'intérêt en 2001, 2002, 2003 jusqu'à 1 %, en dessous de l'inflation, la Réserve fédérale a donné le feu vert à l'investissement immobilier et a poussé des gens à acheter des maisons qu'ils n'auraient pas achetées autrement, explique Brian Wesbury, économiste en chef auprès de First Trust. Le prix des logements a augmenté de 8 % en 2001, mais de 14 % en 2004 et de 15 % en 2005. Vous empruntiez donc à 1 % pour acheter un bien qui pouvait s'apprécier de 15 %. Big deal ! " La crise n'est cependant pas liée uniquement aux problèmes de revenus ou au goût de la spéculation des Américains. Elle a également été causée par des réglementations permettant, sous le couvert de favoriser l'accès des pauvres à la propriété, de fermer les yeux sur la qualité des emprunteurs. Une cécité bienvenue pour tous les acteurs du secteur. Rapaces et féroces, les courtiers de crédit, les agents immobiliers et les banques ont vu dans le marché des personnes moins solvables l'occasion de toucher des commissions nettement plus avantageuses. Les frais sont en effet liés au montant du prêt et au taux auquel celui-ci est consenti : plus le prêt est cher, plus les commissions sont élevées. Aussi, lorsque, à partir de la moitié des années 1990, les standards des crédits immobiliers furent assouplis afin de permettre à davantage de personnes de devenir propriétaires, le secteur immobilier a flairé la bonne affaire. " Lorsque les prêteurs ont vu que là où un prêt normal pouvait rapporter 5 % d'intérêts, ils pouvaient monter jusque 9 % pour des emprunteurs moins solvables, ils se sont dit : mais c'est là qu'est l'argent ! ", explique Lolita Adair, ancienne professionnelle de l'immobilier chargée par la municipalité d'Akron (Ohio) de combattre ces prêts " prédateurs ". Le marché des subprimes, qui ne représentait que 9 % des prêts hypothécaires en 1996, explosa donc. En 2006, plus d'un nouveau crédit sur trois était un subprime. A ce moment, juste avant que la bulle n'éclate, la production des prêts subprimes (et des prêts alt-A, concernant des emprunteurs avec un profil un peu moins risqué) s'élevait à 1.200 milliards de dollars, soit environ 18 % du total des prêts immobiliers existants. Mais il restait une dernière couche de dynamite à ajouter à la bombe à retardement des subprimes, avec un pouvoir détonateur encore plus fort : l'avidité des professionnels du secteur immo-bilier. " Greed is good ", " être cupide, c'est bien " , rappelait Gordon Gekko, le personnage du film Wall Street. Un exemple : Countrywide, la société qui détenait, à elle seule, 20 % du marché des prêts hypothécaires aux Etats-Unis avant de chuter et d'être reprise par Bank of America, était organisée pour tirer le maximum de profits de ce marché. Son système informatique omettait sciemment de mentionner les dépôts en cash des emprunteurs subprimes car cette donnée aurait pu leur faire profiter d'autres prêts moins onéreux... et donc moins rentables pour Countrywide. Entre 2000 et 2006, les profits cumulés de la société atteignaient 11 milliards de dollars ! Oui, les subprimes rapportaient gros... Les courtiers ont rivalisé d'imagination pour inventer les prêts les plus rémunérateurs en termes de commissions, mais les plus dangereux pour l'emprunteur. Countrywide avait une palette de 1.500 produits différents. On a vu apparaître des prêts " ballons ", sur lesquels on ne payait les intérêts et le remboursement du principal qu'à l'échéance. Ces prêts étant à court terme (3 à 5 ans), ils devaient souvent être refinancés, multipliant ainsi les commissions. Il y a eu les " teasers ", assortis d'un très faible taux pendant les deux premières années, puis d'un taux beaucoup plus élevé pour les suivantes. On inventa des prêts à amortissement négatif : en permettant de ne payer qu'une partie seulement des intérêts, la somme à rembourser gonflait au fil des ans. Ou encore des prêts avec apport négatif : en bidouillant un peu la valeur du bien, l'emprunteur recevait quelques milliers de dollars de cash plutôt que de devoir sortir de l'argent de sa poche comme premier apport. La plupart de ces prêts étaient des " prêts menteurs " : comme revenus, on mentionnait sur les documents bancaires le double, le triple, le quadruple... de ce que l'emprunteur gagnait réellement. Le courtier et la banque n'en avaient cure puisque le risque du prêt était transféré aux investisseurs qui achetaient les obligations adossées à ces crédits. Souvent, c'est le courtier qui mentait, à l'insu du client, afin de pouvoir le qualifier pour le prêt et toucher ainsi sa commission. On parlait de prêts NINJA ( no income, no job, no assets), des prêts contractés par des gens sans revenu, sans travail, sans biens. En 2011, Paul Jacobs (nom d'emprunt) publia une confession dans la presse. Ce jeune commercial avait vendu des crédits immobiliers pendant quelques mois, lorsque le marché des subprimes lançait son chant du cygne. " C'était la fin de l'année 2006, le sommet du boom, raconte-t-il. Des années de dérégulation bancaire avaient permis aux banques commerciales de devenir des spécialistes des subprimes, prenant des risques insensés en s'endettant de plus en plus. Les spécialistes des prêts hypothécaires rassemblaient ces prêts subprimes et les vendaient comme MBS, des obligations adossées à des crédits hypothécaires dans le marché. Wall Street était en train de casser la baraque en revendant les prêts pourris que nous avions vendus aux clients. " " Pour les directeurs régionaux, tout était permis, poursuit Paul Jacobs. Pas d'excuse, vous deviez tout faire pour réaliser la vente. Cela voulait dire travailler tard, mentir, frauder. Un jour, alors que je traversais la salle de la photocopieuse, j'ai vu quelqu'un découper une signature, la coller sur un document et le photocopier. Des histoires circulaient à propos d'autres agences que la nôtre qui fabriquaient des faux pour que les prêts soient accordés aux clients. Le premier prêt que j'avais moi-même vendu, et qui était un crédit sur 30 ans avec un taux fixe les deux premières années, fut transformé par mon directeur en prêt variable tous les six mois parce que cela faisait gagner 500 dollars de plus à la société. J'ai dû expliquer à l'emprunteur que c'était notre meilleure offre. La personne signa parce qu'elle avait besoin de ces 15.000 dollars pour payer ses factures. " C'est donc sur cette base que la crise a prospéré. Comment est-elle devenue mondiale à cause des produits financiers que certains ont qualifiés d'armes de destruction massive ? C'est une autre histoire, que nous vous conterons bientôt. Le risque subprime n'a malheureusement pas disparu. Certes, les grandes banques, échaudées par leurs pertes et mieux contrôlées par la régulation, ont abandonné le secteur. Mais il reste toujours des personnes avec un mauvais historique de crédit qui demandent des prêts, et des sociétés qui les fournissent, quitte à ce qu'elles se refinancent auprès des banques. Les ménages américains ont aujourd'hui environ 13.500 milliards de dettes. Environ 9 % de cette somme, soit 1.250 milliards sont des prêts voitures et environ 30 % de ceux-ci sont des subprimes, dont 6 % accusent déjà des retards de paiement de plus de deux mois, ce qui est le taux de défaillance le plus élevé depuis 22 ans. Pour garder leurs parts de marché, les concessionnaires ont allongé la durée des crédits. Ils sont prêts à donner des crédits sur huit ans à un taux qui, pour les mauvais emprunteurs, peut atteindre 16 %. Quel pourcentage de ces emprunteurs rembourseront la totalité ? Parallèlement, les Etats-Unis sont également aux prises avec une dette étudiante importante : elle pèse désormais 1.500 milliards de dollars et le taux de défaillance (plus de trois mois de retard de paiement) dépasse désormais les 10 %. Au Royaume-Uni, des sociétés ont pris la place des grandes banques pour octroyer ce type de prêts à risque. Et elles roulent sur l'or. Amigo Loans, entreprise créée voici 12 ans, propose aux personnes désargentées des prêts très chers pour lesquels des amis peuvent se porter caution. Elle est entrée à la Bourse de Londres voici deux mois. Sa valorisation atteint 1,3 milliard de livres, soit deux fois le montant de ses prêts. Il est vrai qu'Amigo peut demander, pour des crédits au-delà de 10.000 livres, des taux frisant les 50 %. Greed is good...