Sourire affable et juvénile, poignée de main franche, Ismail Ahmed, 59 ans, reçoit dans un bâtiment cossu à quelques encablures de Buckingham Palace, une adresse qui signale un parcours hors normes.

Il est adolescent à Hargeisa, capitale du Somaliland - une région semi-désertique du nord de la Corne de l'Afrique - lorsque son frère et son beau-frère commencent à envoyer de l'argent à sa famille depuis le Golfe, où ils ont été attirés comme nombre d'immigrés par le boom économique de la région.

"C'était une source majeure de gêne, un grand bazar", relate-t-il, évoquant des délais de jusqu'à trois mois, des heures de transport et de file d'attente avant de percevoir l'argent.

En 1988, Ismail Ahmed achève ses études secondaires et décroche une bourse pour étudier l'économie à Londres. Il obtient son visa au moment où la guerre civile éclate: sa ville natale est détruite par les bombardements du pouvoir central somalien décidé à mater la rébellion indépendantiste.

Le Somaliland, qui a fait sécession de la Somalie en 1991, n'est à ce jour pas reconnu comme Etat indépendant par la communauté internationale. Réfugié à Djibouti, un dernier transfert d'argent de sa fratrie permet au jeune homme de s'envoler pour Londres.

Il enchaîne des "petits boulots temporaires", de l'entreposage à la cueillette de fraises, "le plus dur des jobs que j'ai pu faire". A son tour, l'étudiant commence à aider sa famille, réfugiée à la suite du conflit.

Là encore, l'envoi d'argent s'avère malaisé, entre longs trajets et frais pouvant grimper jusqu'à 20% du montant envoyé.

Après une thèse portant sur l'impact des envois d'argent de particuliers, il est embauché en 2005 par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) à Nairobi. Son rôle: contrôler l'adaptation des établissements de transfert de fonds de la région aux normes de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme.

- Lanceur d'alerte -

"J'ai constaté une fraude et une corruption généralisées impliquant des fonctionnaires des Nations Unies et des consultants", raconte l'entrepreneur, qui lance l'alerte début 2006, "anonymement en espérant que l'ONU à New York pourrait faire quelque chose".

En vain: "les enquêteurs envoyés de New York ne souhaitaient qu'identifier le dénonciateur", affirme-t-il.

Il constitue secrètement un dossier à charge en huit mois, envoie ces preuves, cette fois formellement, à l'ONU et quitte le Kenya pour Dubaï, par sécurité. En dépit de menaces de son supérieur, il maintient sa plainte.

Alors que la crise financière de 2008 fait rage, Ismail Ahmed perd son travail, son visa à Dubaï, voit sa réputation ternie. Il médiatise alors l'affaire.

En 2010, le PNUD reconnaît les préjudices subis et le dédommage à hauteur d'un an de salaire. Cette compensation survient à point nommé, l'homme veut se lancer dans le transfert d'argent dématérialisé.

Fin 2010, il lance à 50 ans WorldRemit, soutenu par des investisseurs convaincus du modèle d'affaires: en supprimant le réseau physique, coûteux, et en passant par les téléphones, il peut proposer des tarifs moindres que les mastodontes tels que Western Union et Moneygram.

La formule fait mouche: pour l'envoi de petits montants ou la recharge de crédits téléphoniques, de nombreuses diasporas adoptent WorldRemit.

Neuf ans après, la start-up des débuts a levé près de 400 millions de dollars et est devenue l'une des rares rentables du secteur avec plus de 100 millions de revenus en 2018. Présente dans 50 pays pour l'envoi de fonds et dans plus de 145 pays pour leur réception, elle compte près de 4 millions de clients et 720 collaborateurs dans le monde dont 300 à Londres.

Même si la croissance est forte, "nous sommes encore au début", assure Ismail Ahmed.

Son entreprise reste un poids plume face à Western Union et ses 5,6 milliards de dollars de chiffre d'affaires en 2018. Mais l'entrepreneur est ambitieux car le potentiel est énorme. "Nous pensons que dans les prochaines années, 40% à 60% des transferts d'argent deviendront dématérialisés", anticipe-t-il.

Selon la Banque Mondiale, les sommes transférées par des particuliers vers un pays en voie de développement devraient atteindre 550 milliards de dollars en 2019.