Il a un petit air de Jérôme Kerviel, ce Franck Carvale. Déjà la sonorité du nom. Mais aussi l'élégance du trentenaire, son origine modeste, un esprit malin et une certaine forme de naïveté, que la vie se chargera de passer rapidement à la moulinette. Et bien sûr, son ascension professionnelle dans le monde de la finance.
...

Il a un petit air de Jérôme Kerviel, ce Franck Carvale. Déjà la sonorité du nom. Mais aussi l'élégance du trentenaire, son origine modeste, un esprit malin et une certaine forme de naïveté, que la vie se chargera de passer rapidement à la moulinette. Et bien sûr, son ascension professionnelle dans le monde de la finance. Après avoir monté une société de scooters en région parisienne qui a mal tourné, Franck Carvale se réfugie à Hong Kong afin d'échapper à ses créanciers. Il vend d'abord des assurances-retraites avant de se retrouver placé, par un riche financier qu'il croit être un protecteur providentiel (il verra qu'il n'en est rien), à la tête d'un nouveau hedge fund, Bright Capital. Il se rendra rapidement compte que ses actionnaires ne s'embarrassent pas de sentiments, mais de rendement. Voilà le pitch de Hedge Fund, une série qui, en cinq ans, a gagné ses galons dans l'univers très encombré de la BD financière ( IR$, Largo Winch, Shadow Banking, La banque, etc.). Mais bien souvent, dans ces séries, la finance ne sert que de toile de fond. Dans Hedge Fund, au contraire, elle est au coeur du récit. Elle colle à l'actualité la plus immédiate : les subprimes, les spéculations sur la dette grecque, sur les matières premières, les manières de contourner les embargos .... Ce qui constitue une des raisons de son succès. Oubliez donc toute ressemblance avec la flamboyance d'un Largo Winch. " Frank Carvale est plutôt un anti-héros, explique le co- scénariste Philippe Sabbah. Au départ, il est plutôt un loser. Mais un loser sympathique. C'est un gamin de banlieue qui en veut, qui a envie d'y arriver. " " Nous ne voulions pas en faire un psychopathe ou quelqu'un de foncièrement mauvais, ajoute le dessinateur Patrick Henaff. Mais il n'est pas non plus tout blanc. Il ne peut pas faire ce qu'il veut. " " Il y a un vrai désir des gens de comprendre le monde financier, explique le dessinateur Patrick Henaff. Lorsque Tristan Roulot (le scénariste) et moi discutions avec Philippe Sabbah (le co-scénariste et le " banquier " du trio), il avait l'art de nous faire comprendre la mécanique financière. Et c'est en partie cela que nous avons voulu retranscrire dans la BD. Nous voulions une série tournant autour de la finance, tout simplement parce que ce que Philippe nous racontait était déjà suffisamment passionnant sans avoir besoin d'en rajouter. Nous voulions souligner ce côté documentaire. J'ai lu, surtout pour la réalisation des trois premiers tomes, tout ce que je pouvais trouver sur le sujet. Il y avait aussi les films ( Wall Street, Margin Call, etc.,Ndlr) mais nous voulions rester proches de la réalité. Et nous voulions préserver aussi cet esprit sur le plan graphique. " Cette plongée dans un monde réaliste, ce côté polar financier réalisé dans une élégante ligne claire, ont donc séduit les éditions du Lombard. Le projet du trio entrait précisément dans l'esprit de la collection " Troisième vague " lancée par l'éditeur. Une collection qui propose des histoires ancrées dans le réel : les conflits autour de l'énergie ( Koralovski), de la justice ( L'Avocat), de la guerre ( Bagdad Inc.), des trafics ( IR$), du renseignement ( Alpha). Il manquait la finance. Hedge Fund est venu combler la case. Hedge Fund s'adresse à la fois à des lecteurs qui côtoient quotidiennement la finance et à des néophytes qui veulent en savoir plus en s'amusant, l'air de rien. Les trois premiers tomes reposent sur la crise des subprimes, ces emprunts hypothécaires toxiques à l'origine de la crise de 2008. Les références à des éléments d'actualité (la remontée des taux américains, la faillite de la banque britannique Northern Rock, les saisies de logements acquis par des Américains piégés par leurs taux hypothécaires, etc.) font qu'on a l'impression d'entrer dans les coulisses de l'histoire. De la grande histoire, lorsqu'on assiste par exemple à une réunion du comité de l' openmarket de la Réserve fédérale. De la petite, lorsque l'on s'installe dans la vie quotidienne d'une salle de marché. " Oui, nos épisodes essaient de coller à la réalité, souligne Philippe Sabbah. Dans le tome un, par exemple, lorsque Franck Carvale, pour sa première journée dans la salle de trading, se fait bizuter par quelqu'un qui lui demande de faire un prix sur un stock de fraises Tagada et voit arriver chez lui une palette de 10.000 paquets de bonbons. Cela m'est arrivé personnellement. Avec des carambars. Je me suis retrouvé avec 4.000 carambars dans la cuisine. D'autres ont vu un semi-remorque rempli de couches-culottes se garer devant chez eux. D'autres se sont fait très mal sur des paris ratés, comme par exemple le nombre de buts inscrits à la fin du championnat de France de première division. A raison, à l'époque, de 1.000 francs français (1 euro = 6,6 francs environ) par but d'écarts, cela pouvait faire beaucoup d'argent à la fin de la saison. Mais si vous refusiez d'entrer dans ces jeux, vous ne faisiez par partie du club... " Et la bonne idée a été de centrer ces diverses histoires sur la vie d'un hedge fund, un instrument qui dégage, dans le public, un parfum noir, mystérieux, enivrant mais aussi empoisonné. " Un hedge fund, pourtant, ce n'est rien d'autre qu'un fonds qui prend des positions indépendantes des indices de marché, explique Philippe Sabbah. A l'origine, c'est un fonds de couverture ( hedge en anglais), qui a vocation à venir compléter une allocation d'actifs à la marge, pour prendre des positions qui viennent contrebalancer les risques qui existent sur le reste du portefeuille. " Un hedge fund pourra, par exemple jouer la qualité d'une société contre une autre dans un même secteur (par exemple AB InBev contre Heineken) et dégager des profits même si les actions du secteur brassicole baissent. " Ces positions peuvent être construites avec un fort effet de levier, poursuit Philippe Sabbah. Ces fonds ne sont pas soumis à la même réglementation que les sicav et les fonds distribués dans le public. Ils peuvent investir dans les actifs qu'ils veulent, prendre une exposition sans limite. Ils sont censés être des outils de professionnels pour des professionnels. C'est un outil d'investissement idéal pour faire tout ce qu'on veut. " " Pendant la crise, ajoute-t-il, le président français Nicolas Sarkozy et de nombreux hommes politiques ont pointé un doigt accusateur vers les hedge funds en les incriminant d'être à l'origine des turbulences, preuve que les politiques ne comprennent pas grand-chose à la finance. Les hedge funds devenaient aussi menaçants que l'Ombre jaune de Bob Morane. Pourtant, ils n'ont jamais été responsables de la crise. Ils ne sont pas assez puissants pour cela. Ils en profitent, oui. Certains d'entre eux, c'est clair, sont des vautours. Mais Nicolas Sarkozy nous a fait de la publicité en accusant ces 'mauvais garçons' de tous les maux, sourit le banquier. Il a accentué ce côté noir, mystérieux, menaçant, dangereux. C'était l'idéal pour en faire une série. " Le public a rapidement été au rendez-vous. " La perception des premiers tomes a été au-delà de ce que nous espérions au départ, avoue Patrick Henaff. L'idée était d'avoir un éditeur sérieux et de progresser tranquillement. Mais le démarrage de la série a été rapide. Avec le recul, nous avons observé qu'il y avait une véritable envie de lecteurs de mieux connaître le monde financier. J'effectue régulièrement des dédicaces et je rencontre des lecteurs qui s'intéressent au thème ou qui aiment simplement le côté thriller de l'histoire. Les lecteurs que nous rencontrons sont assez variés : des professionnels de la finance, des enseignants, des retraités... Souvent des trentenaires ou des quadras. " De manière générale, poursuit le dessinateur, on note aujourd'hui une soif d'apprendre via la bande dessinée. " Je pense au succès du livre de Marion Montaigne ( Dans la combi de Thomas Pesquet, chez Dargaud, Ndlr), dit-il. Mais notre série a été reçue de diverses manières. J'ai parfois été assez étonné de voir que certains lecteurs prenaient la série comme une dénonciation violente de la finance. Moi, j'ai l'impression que nous évoquons simplement des événements qui font partie de la pratique courante de ce monde-là, sans avoir nécessairement forcé le trait et montré des choses horribles. " La sortie ces jours-ci du tome cinq ne sonne pas le glas de la série, qui a vocation à continuer pour au moins deux nouveaux épisodes. " Après les trois premiers tomes sur la crise des subprimes, puis les numéros quatre et cinq traitant la spéculation sur les matières premières, nous préparons un autre diptyque sur le marché de l'or à Shanghai, révèle Patrick Henaff. " Et après ? " Normalement cela devrait clore la série, annonce-t-il. Mais nous verrons alors à ce moment. Peut-être aurons-nous envie de revenir à une autre histoire. "