Depuis la crise de 2008, les banques n'ont pas la vie facile. Corsetées par des réglementations beaucoup plus sévères, affaiblies par la baisse des taux d'intérêt qui rogne leur marge, évoluant dans un contexte de faible croissance, elles se font aussi une concurrence féroce. A cela s'ajoutent encore les assauts des fintechs qui mangent des parts de marché dans des métiers tels que les services de paiement ou le change.

Dans ce contexte, le paysage des petites banques se brouille : SocGen a cédé sa filiale belge à ABN Amro, Banca Monte Paschi Belgio a été rachetée par un fonds de private equity qui veut en faire une banque on line, et les rumeurs concernant la cession d'Axa Banque voire de Nagelmackers vont bon train.

Axa cherche en effet à vendre sa banque belge. Le groupe Crelan a marqué officiellement son intérêt pour cette institution de taille moyenne dont le total de bilan atteint 127 milliards d'euros et qui a réalisé l'an dernier un bénéfice de 45 millions d'euros. "Oui, nous regardons le dossier", confirme Leo De Roeck, responsable de la communication de Crelan, qui note que si sa banque l'emporte, " nous doublerions notre taille ".

La banque Nagelmackers, elle, se repositionne. Son nouveau patron, le Britannique Tim Rooney, a expliqué qu'elle se recentrait sur son métier historique : la gestion de patrimoine, un métier moins gourmand en capitaux. Mais tout laisse penser que Nagelmackers, après ce lifting, pourrait aussi être cédée. Son propriétaire, le géant chinois de l'assurance Anbang mis sous tutelle l'an dernier par les autorités de Pékin, est en train de vendre ses filiales non stratégiques. Chez nous, il s'est d'ailleurs débarrassé de l'assureur Fidea, qui a été racheté par Baloise.

Un problème général de rentabilité

La raison derrière ces grandes manoeuvres est d'abord un problème de rentabilité et donc de survie. Un problème général, explique Freddy Van den Spiegel, professeur auprès de la VUB. " L'impact de la crise, la baisse des taux d'intérêts, les coûts liés à la digitalisation et à l'obligation de se conformer aux nouvelles réglementations poussent les résultats à la baisse. En moyenne, le rendement sur fonds propres des banques européennes n'est que de 5% environ. Et leur price to book ratio est de 60%. Or, si les investisseurs ne sont prêts à payer que 60 % de leur valeur comptable, cela signifie qu'ils se posent des questions quant à l'avenir des banques. "

"L'impact de la crise, la baisse des taux d'intérêts, les coûts liés à la digitalisation et à l'obligation de se conformer aux nouvelles réglementations poussent les résultats à la baisse." Freddy Van den Spiegel (VUB)

Un avenir sombre, pour des raisons à la fois structurelles et conjoncturelles. Au niveau conjoncturel, la longue période des taux bas rogne les revenus. " La politique monétaire pèse sur le revenu net d'intérêt, qui est la différence entre les intérêts reçus et les intérêts payés, explique Eric Dor, directeur des études à l'école de management IESEG. Au niveau structurel, les défis liés au changement du marché et à la technologie sont énormes. " Les banques doivent restructurer en profondeur, aussi bien celles de détail que les banques d'investissement, observe Eric Dor. La digitalisation révolutionne la relation avec les clients. Elle est porteuse d'économie et de réduction de coût - on le voit très bien aux Etats-Unis où les banques ont été plus rapides pour réaliser cette mutation, et affichent de meilleurs rendements. Mais ce changement requiert un nouveau personnel et de grands investissements en informatique. Des investissements qui ont peu de sens pour les petites structures. "

Forte concurrence belge

" En Belgique, toutefois, poursuit Freddy Van den Spiegel, les grandes banques s'en sortent encore relativement bien. Après la crise, elles ont recentré leur stratégie sur le marché domestique. Mais ce retour sur le marché belge signifie aussi que la concurrence a fortement augmenté. "

Et cette concurrence fait particulièrement mal aux petits établissements actifs dans la banque traditionnelle. " Avant la crise, ils réussissaient à tirer leur épingle du jeu en se montrant un peu plus généreux sur la rémunération du livret d'épargne et en étant un peu meilleur marché sur des produits comme le crédit hypothécaire ", poursuit le professeur de la VUB. Sauf qu'aujourd'hui, il est bien plus difficile de se distinguer et d'attirer de nouveaux clients. Les grandes banques s'en sortent parce qu'elles peuvent compenser ce qu'elles perdent de revenu net d'intérêt en augmentant leurs revenus dans d'autres activités. " Elles révisent leur business model, précise Freddy Van den Spiegel. Certes, un tel recentrage coûte, mais les grandes banques ont suffisamment d'oxygène pour le faire. Alors que pour une petite institution, c'est proportionnellement beaucoup plus difficile. "

Cela n'empêche pas certains établissements d'essayer, tel Banca Monte Paschi Belgio ou Nagelmackers. L'ancienne filiale belge de Monte Paschi a été rachetée fin de l'an dernier par le fonds de private equity Warburg Pincus, et ce dernier vient d'annoncer que la petite banque belge, qui compte encore une centaine d'employés, en licenciera environ les trois quarts pour devenir une simple banque en ligne...

Nagelmackers, jusqu'à l'an dernier, se voulait encore une banque complète. Mais son nouveau patron britannique, Tim Rooney a décidé lui aussi de changer de cap. Interrogé par nos confrères de L'Echo il y a quelques mois, il avouait : " Notre taille ne nous permet pas de concurrencer les quatre grandes banques ". Nagelmackers va donc se recentrer sur son métier historique, qui est la gestion de patrimoine.

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Imparfaite union bancaire

Parallèlement au recentrage stratégique, une autre solution s'ouvre aux petites institutions qui désirent assurer leur avenir : se vendre à un groupe dans la stratégie duquel elles auront une place.Mais cette option-là ne va pas de soi non plus. La faible valorisation des banques n'attire pas les investisseurs. Et un autre problème, réglementaire, empêche aussi les regroupements : l'inachèvement de l'union bancaire dans l'Union européenne.

" Un obstacle majeur aux fusions transfrontalières, encore aujourd'hui, réside dans le fait qu'une partie de la régulation bancaire est restée nationale, explique Eric Dor. Les banques voudraient gérer les ratios de liquidité et de fonds propres au niveau du groupe. Mais tant que l'union bancaire ne sera pas réalisée dans son entièreté et tant notamment qu'il n'y aura pas de fonds de garantie européen, les régulateurs nationaux continueront d'imposer le respect de ces ratios pour chaque entité nationale. Cette sévérité s'explique : s'il devait y avoir une nouvelle crise bancaire, chaque Etat serait à nouveau sollicité individuellement. " On l'a en effet encore vu il n'y a pas si longtemps lorsqu'il a fallu renflouer des banques régionales en Vénétie ou sauver la Banca Monte Paschi : ce sont bien les contribuables italiens qui y sont allés de leur poche.

"Les banques doivent restructurer en profondeur, aussi bien celles de détail que les banques d'investissement." Eric Dor (IESEG)

Est-ce à dire que les jours de toutes les petites banques sont comptés ? Certainement pas. Des établissements, bien positionnés depuis longtemps, continuent à tirer leur épingle du jeu. Sans être exhaustif, on citera Europabank, dans le domaine du crédit à la consommation, qui a engrangé un résultat net l'an dernier de 20,8 millions d'euros, soit 2,6 millions de plus qu'en 2017. Banque Delen, dans la banque privée, et Bank Van Breda, pour les PME, deux institutions qui évoluent dans le giron d'Ackermans & van Haaren, s'en sortent également bien et affichent des résultats 2018 en hausse. Et en raison de sa gestion des coûts et de son modèle de bancassurance, Argenta parvient elle aussi à résister dans cet environnement hostile, de même que Degroof Petercam dans la banque d'affaires.

Des réussites qui ne doivent pas masquer la réalité : les temps sont durs pour les banques. Et particulièrement pour les plus petites d'entre elles.