" Les engagements pris par les assureurs sont l'inverse du bon vin. Ils ne bonifient pas avec le temps ", constatait un spécialiste des assurances londonien interrogé par un journaliste du Financial Times. Et c'est vrai que parmi les actifs des assureurs, certains peuvent être passablement bouchonnés, à l'image de ces anciens portefeuilles, souvent d'assurance-vie à rendement garanti, qui ne sont plus tellement rentables au regard de la baisse des taux.
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" Les engagements pris par les assureurs sont l'inverse du bon vin. Ils ne bonifient pas avec le temps ", constatait un spécialiste des assurances londonien interrogé par un journaliste du Financial Times. Et c'est vrai que parmi les actifs des assureurs, certains peuvent être passablement bouchonnés, à l'image de ces anciens portefeuilles, souvent d'assurance-vie à rendement garanti, qui ne sont plus tellement rentables au regard de la baisse des taux. On le sait chez nous où l'histoire du compte First A d'Ethias a donné des aigreurs d'estomac à l'assureur liégeois pendant près de 10 ans. Ce compte trop généreux était en effet un fameux boulet financier : il était devenu impossible d'offrir avec profit un taux garanti de 3,46 % quand les obligations de l'Etat belge sur 10 ans offraient moins de 1 % de rendement. Ethias devait donc sortir de ses comptes First. A côté de considérations internes, l'assureur y était d'ailleurs doublement obligé. L'Europe lui avait intimé l'ordre, après avoir été sauvé par de l'argent public en 2008, de cesser son activité d'assurance-vie pour les particuliers et de se défaire de son portefeuille de First A qui comptait à l'époque 165.000 clients. Plus récemment, malgré les succès des diverses opérations d'échange initiée par l'assureur et qui visaient à faire sortir les clients en leur donnant un bonus substantiel, l'assureur liégeois était toujours sous le regard sourcilleux du régulateur, la Banque nationale, qui lui demandait de constituer des réserves supplémentaires pour ce risque. Or il ne lui était plus possible de demander à ses actionnaires, surtout aux actionnaires publics (l'Etat fédéral et les Régions flamande et wallonne) de remettre au pot. Ethias a donc finalement réussi à vendre ce qui restait de ce portefeuille (4.000 contrats) à Laguna, la filiale irlandaise de Monument Re, un assureur des Bermudes qui avait déjà réalisé une emplette en Belgique quelques mois plus tôt en acquérant ABN Amro Life, qui avait elle aussi un portefeuille en run-off. Et ce sont les mêmes considérations de faible rentabilité qui ont poussé Generali à vendre sa filiale belge à Athora, un autre spécialiste de la gestion des portefeuilles en run-off, c'est-à-dire en extinction. " Ces portefeuilles sont transmis à des investisseurs qui vont exécuter les contrats tels qu'ils sont sans chercher de nouvelles souscriptions, explique Wauthier Robyns, qui dirige la communication d'Assuralia, le lobby des assureurs. Ils jouent sur l'effet de taille et sur une gestion plus dynamique de ces portefeuilles, et les vendeurs cherchent de leur côté à réduire leur exposition sur l'assurance-vie classique (celle de la branche 21 à capital garanti) pour se redéployer plus rapidement ailleurs, dans la branche 23 ou dans l'assurance non-vie. " Ces dossiers belges sont loin d'être les seuls. Selon un dernier rapport de PwC, ce marché des portefeuilles en run-off dans l'assurance non-vie pèse pèse 700 milliards de dollars, la moitié se situant aux Etats-Unis, l'autre moitié en Asie et surtout dans quelques pays européens : Royaume-Uni, Allemagne, France, Benelux et Italie. Des investisseurs comme Warren Buffett s'en sont fait une spécialité. Son holding Berkshire Hathaway a racheté pour des centaines de millions de dollars de vieux contrats et notamment des contrats de réassurance portant sur les assurances professionnelles liées aux victimes de l'amiante. Il parie donc sur des issues juridiques défavorables aux victimes et Berkshire Hathaway contrôle désormais une très grande partie de ce marché. Si ce marché du run-off est si actif, c'est parce qu'il rencontre les souhaits des vendeurs et des acquéreurs. Ce qui intéresse les investisseurs, qui viennent souvent des Bermudes en raison de la fiscalité très avantageuse que ce territoire britannique a développé pour les assureurs et les réassureurs, est que le rendement de ces portefeuilles est décorrélé de l'état de santé des marchés financiers. Des groupes bermudiens comme Monument Re ou Enstar sont des spécialistes de ce métier. En rachetant des portefeuilles à gauche ou à droite, ils bénéficient de l'effet de taille et apportent un équipe d'experts que n'ont pas nécessairement les assureurs classiques, dont les managers ne sont pas désireux de passer leur temps à gérer d'anciens portefeuilles et dont les équipes sont plutôt vouées à inviter les clients à apporter de nouvelles souscriptions plutôt qu'à gérer des héritages encombrants. Ces assureurs veulent d'autant plus céder ces vieux portefeuilles qu'ils sont gourmands en capital. Solvency II, la nouvelle réglementation qui décide notamment du capital minimum que doivent avoir les assureurs et qui a commencé à entrer en vigueur en 2016, est plus sévère sur le sujet. Les assureurs sont donc poussés à abandonner ces vieux actifs pour réorienter leurs capitaux là où ils estiment avoir le plus de possibilité de développement. Ils taillent donc dans leurs filiales comme l'a fait Generali en vendant sa filiale en Belgique, un marché que le groupe italien ne considérait pas " suffisamment attractif ". Mais pour les assureurs, le secteur du run-off n'est pas le seul champ de bataille. On observe aussi de grandes manoeuvres dans les secteurs opérationnels, où les compagnies doivent à la fois affronter une réglementation plus sévère, la concurrence des banques et la révolution que devrait apporter l'introduction de l'intelligence artificielle, de la blockchain et des applications mobiles dans le secteur financier. Et pour cela, elle revisite leur stratégie, abandonnant certains secteurs d'activités, ou au contraire en acquérant de nouveaux. Ainsi, le groupe Axa vient-il, de manière assez surprenante, d'annoncer qu'il achetait XL, un groupe spécialisé dans l'assurance pour les entreprises et dans la réassurance, pour la bagatelle de 15 milliards de dollars. C'est la plus grande opération de l'assureur français depuis 2006. Cette année-là, Axa avait mis la main sur le groupe suisse Winterthur. Ces acquisitions sont souvent dictées par plusieurs considérations. La première est la recherche de croissance. Il est plus facile d'aller la chercher à l'extérieur, en rachetant des activités. Mais la bonne orientation de la Bourse joue aussi. Lorsque les valeurs des entreprises augmentent, il est toujours plus facile d'arriver à un accord sur le prix. En outre, les faibles taux d'intérêt ou la mise en Bourse de certaines filiales non stratégiques permettent de boucler le financement plus facilement. Axa par exemple financera en partie l'acquisition de XL par l'introduction en Bourse imminente de ses activités américaines. La Belgique n'est pas épargnée par ces changements. Des opérations d'envergure pourraient prochainement secouer notre ciel où l'on voit certains astres commencer à s'aligner. Il y a d'abord la question du futur d'Ethias. Par le passé, les actionnaires du groupe liégeois n'étaient pas sur la même longueur d'onde. L'Etat fédéral et la Flandre étaient vendeurs. La Région wallonne et l'actionnaire historique, Ethias DC, ne l'étaient pas. Pour ne pas perturber la restructuration de l'entreprise, un moratoire avait donc été conclu jusqu'aux élections législatives de 2019. Mais ensuite, le sujet reviendra inévitablement sur la table et pourrait se décanter en fonction des majorités politiques qui émergeront... Un des acquéreurs potentiels pourrait bien être Ageas, qui dispose d'un joli bas de laine. Si l'on retire les 800 millions d'euros que le groupe a réservés pour indemniser les actionnaires de Fortis, il lui reste un trésor de guerre d'un milliard. Si le groupe y ajoute la possibilité de s'endetter pour un montant identique, cela lui permet de viser des cibles de 2 milliards voire un peu plus. Bart De Smet, le patron d'Ageas, n'a pas fait mystère de là où il verrait bien son groupe faire des emplettes : au Portugal, en Indonésie et surtout... en Belgique, où le patron d'Ageas n'a pas non plus caché qu'il regardait attentivement le dossier Ethias. Mais un autre grand dossier belge pourrait réclamer l'attention d'Ageas. Ce sont les 25 % dans AG Insurance que détient toujours BNP, un bloc qui est valorisé dans les livres d'AG Insurance à un peu moins de 1,4 milliard d'euros. Lors du sauvetage de Fortis, en effet, il avait finalement été décidé de donner 75 % d'AG Insurance à Ageas, et 25 % à BNP, mais si BNP décidait de vendre, Ageas aurait une option d'achat sur ces actions. " La balle est aujourd'hui dans le camp français, explique Bart Jooris, analyste auprès de Degroof Petercam. BNP peut vendre ses 25 %, mais n'y est pas obligé. S'il le décide, il faudra encore se mettre d'accord sur le prix, car l'accord qui avait été signé alors stipulait simplement que la vente se ferait au prix du marché. " Le dossier devient chaud, car " cette option court du 1er janvier à fin juin de cette année ", précise Michael Vandenbergen, porte-parole d'Ageas. Pour l'instant, à l'heure où nous mettons sous presse, Paris n'a encore donné aucun signe. Et puis un autre front pourrait s'ouvrir, du côté de Fidea et Nagelmackers. Leur propriétaire, l'assureur chinois Anbang, est secoué par des problèmes de gouvernance : son ancien patron est inculpé de fraude et escroquerie par les autorités chinoises. Ces dernières ont pris le contrôle du groupe au début de cette année, pour un an au moins, le temps de mener une solide restructuration. Anbang a reçu près de 10 milliards de dollars d'argent frais du fond de sauvetage chinois afin d'éviter la chute. Mais il devrait s'atteler aussi à vendre certains actifs non stratégiques. Fidea et Nagelmackers se trouvent sur la liste...