Panique boursière, soutien massif des Etats... La crise que le monde traverse nous rappelle les sombres heures de la débâcle financière de 2008. Sauf que les banques ne feront plus faillite. Ce n'est pas Christine Lagarde qui le dit, la présidente de la Banque centrale européenne (BCE) supervisant la centaine de banques en Europe, mais Marc Fiorentino.
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Panique boursière, soutien massif des Etats... La crise que le monde traverse nous rappelle les sombres heures de la débâcle financière de 2008. Sauf que les banques ne feront plus faillite. Ce n'est pas Christine Lagarde qui le dit, la présidente de la Banque centrale européenne (BCE) supervisant la centaine de banques en Europe, mais Marc Fiorentino. Dans l'une de ses dernières lettres d'information, l'ancien trader français reconverti dans le conseil financier (MonFinancier - MeilleurPlacement) a tenu à rassurer ses clients en leur disant que la crise que nous vivons actuellement était très différente de celle de 2008. Celle-ci était une crise bancaire qui a altéré la confiance que les clients avaient dans leurs institutions financières, avant de gripper les circuits économiques. Aujourd'hui, il s'agit de l'arrêt de l'économie - dû à des mesures de confinement - qui déstabilise le système. Les banques ne sont donc pas à la source du problème, même si elles sont en première ligne pour soutenir les ménages et les entreprises en difficulté. De toute façon, ajoute Marc Fiorentino, quoi qu'il arrive, il est impossible qu'elles tombent en faillite puisqu'elles sont tout simplement devenues des filiales de la Banque centrale européenne (BCE), elle-même contrôlée par les Etats qui, par définition, ne font jamais faillite. Si les épargnants ont donc en principe moins de soucis à se faire, c'est non seulement parce que les banques ont considérablement renforcé leurs fonds propres depuis la crise de 2008 et qu'elles sont plus solides qu'il y a 10 ans mais aussi, selon Marc Fiorentino, parce qu'elles sont, en réalité, nationalisées de fait. Vertes, rouges, bleues : qu'importe leur nom ou leur logo, elles ne disposent plus que d'une autonomie d'apparence. Ce ne sont plus que des émanations de la BCE qui distribuent son argent gratuit. A chaque nouvelle crise, la BCE et les autres grandes banques centrales (la Réserve fédérale, la Bank of Japan, etc.) sont là pour éteindre l'incendie et déverser une pluie de milliards afin d'assurer la liquidité dont dépend le secteur bancaire... A priori excessif, le diagnostic posé aujourd'hui par Marc Fiorentino et d'autres observateurs avisés du monde de la finance n'est toutefois pas complètement dénué de sens. " Dire que les banques européennes sont nationalisées n'est pas tout à fait correct dans la mesure où ce n'est pas la BCE qui va supporter les pertes que ferait une banque, contrairement à ce qui se passerait pour la maison mère d'une filiale qui est en détresse, juge Eric Dor, professeur d'économie à l'IESEG de Lille. Mais il est clair, par contre, que leur action est fortement contrainte par les décisions de la BCE. D'un côté, la BCE les pénalise sur les dépôts et, de l'autre, elle les encourage à faire le plus de crédits possible. Quelque part, elles sont donc sous sa tutelle. " Une tutelle qui vaut bien évidemment aussi pour les banques belges. Poussées dans le dos par la BCE et sa politique de taux d'intérêt négatifs, BNP Paribas Fortis, Belfius, etc., sont en effet dirigées, comme leurs homologues étrangères, à la fois sur leur gauche et sur leur droite. Plutôt que de se voir prélever une taxe de 0,5 % en déposant leurs liquidités excédentaires dans les coffres de la BCE, elles prêtent un maximum aux ménages et aux entreprises. Ce qui leur rapporte de l'argent puisque le taux de financement à long terme de la BCE (LTRO et TLTRO, dans le jargon) leur permet de se financer à un taux avantageux de -0,75 %. Résultat des courses ? Nos banquiers sont aujourd'hui devenus accros à cet argent gratuit distribué par la gardienne de l'euro. Sur un encours total de 617 milliards octroyés jusqu'ici par la BCE aux banques de la zone, pas moins de 615 milliards le sont via le canal des LTRO (pour Long Term Refinancing Operations). Autrement dit, " la presque totalité des prêts accordés par la BCE aux banques de la zone euro, via les banques centrales nationales, se fait désormais sous cette forme, souligne Eric Dor. C'est devenu l'outil principal de la BCE. L'avantage pour les banques, c'est que cela sécurise leur financement sur une longue période et donc cela les encourage à prêter à l'économie réelle sans crainte d'avoir des problèmes de liquidités. " Une situation qui ne risque pas de changer de sitôt, selon Bruno Colmant pour qui " les grandes banques à bilan vont, plus qu'auparavant encore, bénéficier des liquidités apportées par la BCE, qui assurera cette liquidité à l'infini, de sorte que les banques seront sécurisées par l'accès à la monnaie ", avance l'économiste et CEO de Degroof Petercam. Ce n'est pas tout. Outre cette drogue monétaire, l'emprise de la BCE se fait désormais aussi sentir sur le terrain de la rémunération des actionnaires. Estimant qu'il est " essentiel que les établissements de crédit puissent continuer à remplir leur rôle pour financer les ménages, les petites et moyennes entreprises et les sociétés face au coronavirus ", et donc qu'il est " essentiel que ces mêmes établissements de crédits conservent des capitaux pour maintenir leur capacité à soutenir l'économie dans un environnement d'incertitude accru ", la BCE a diffusé le 27 mars dernier une recommandation - pour ne pas dire un ordre - demandant aux banques de la zone euro de " s'abstenir de distribuer des dividendes et de procéder à des rachats d'actions en vue de rémunérer les actionnaires pendant la période du choc économique lié au Covid-19 ". " En plus d'administrer les taux d'intérêt et d'encadrer le crédit, notamment sur le terrain du crédit hypothécaire où nos banques ne peuvent plus faire ce qu'elles veulent, la BCE cadenasse aussi la rémunération du capital, note Eric Dor. Cela étant, il ne faut pas perdre de vue que dans le même temps, elle assouplit aussi le corset réglementaire des banques, permettant d'alléger de 120 milliards leurs obligations de fonds propres et a annoncé une opération de rachat d'actifs pour 750 milliards, ce qui devrait aussi profiter aux banques. " Un message reçu cinq sur cinq chez nous par KBC et Belfius qui ont très rapidement décidé de geler leur politique de dividende jusqu'à nouvel ordre. Tout ceci montre bien que la BCE est prête à tout pour tordre le bras aux banquiers et surmonter la crise. Quelques jours auront suffi en effet pour abolir les limites qu'elle s'était toujours fixées dans son nouveau programme de rachat de titres de 750 milliards ( lire l'encadré " Le PEPP, un super-QE " plus bas). " La mesure peut paraître technique, explique Eric Dor, mais en s'affranchissant pour cette année de deux règles, celle qui l'empêchait de détenir plus de 33 % de la dette obligataire d'un Etat et celle qui l'obligeait à proportionner ses rachats en fonction de la participation des Etats dans son capital, elle s'est donné la possibilité d'intervenir quasiment sans limite pour aider un Etat en difficulté, nous explique l'économiste. En fait, au fil des années depuis la crise des subprimes, la BCE s'est progressivement "émancipée" des règles strictes de l'orthodoxie qui prévalent normalement dans le cadre de l'action d'une banque centrale, à savoir le contrôle des taux d'intérêt à court terme. " Cela a commencé en 2015 avec la possibilité d'acheter des obligations du secteur public, et donc de contrôler aussi les taux d'intérêt à long terme. En juin 2016, elle a commencé à acheter des obligations d'entreprise. Et maintenant, elle amplifie les solutions d'assouplissement monétaire déployées en 2008, brisant au passage plusieurs tabous. Force est donc de constater que la marge de manoeuvre des banques de détail, qui collectent des dépôts pour accorder des crédits, se voit fortement limitée... et va le rester. De fait, " le niveau des taux d'intérêt va plus que jamais être déterminé par les banques centrales, prédit Bruno Colmant. Les lois de l'offre et de la demande vont être tordues pour déterminer le coût de la monnaie, c'est-à-dire le taux d'intérêt ". Un loyer de l'argent qui, pour relancer la machine économique, va donc rester bas pendant plusieurs années encore et continuer à mettre les revenus de nos banquiers sous pression. Du coup, le seul levier d'action à la disposition des institutions bancaires pour sauver un peu de rentabilité, dans ce contexte où la BCE va pour ainsi dire décider des recettes, sera plus que jamais celui de la gestion des coûts (agences, personnel, informatique, etc.). Surtout que, ajoute Eric Dor, " les défauts sur les prêts vont fortement augmenter à cause de la crise ( non performing loans, en anglais). " Les banques, qui ont prêté sans compter ces dernières années sous l'impulsion de la politique monétaire ultra-généreuse de la BCE, vont être confrontées à l'incapacité de nombreuses PME de rembourser leurs crédits. On le voit d'ailleurs déjà aux Etats-Unis avec JP Morgan qui a annoncé une chute de son bénéfice net au premier trimestre en raison d'une augmentation de plusieurs milliards de dollars de ses réserves pour faire face aux potentiels défauts de paiement des clients touchés par le Covid-19. De sorte que devraient mieux s'en tirer les banques qui ont déjà une bonne structure de coûts, grâce notamment à la digitalisation de leurs services. Surtout aussi que chez nous, dans le cadre de l'accord entre le secteur bancaire et le gouvernement fédéral pour soutenir l'économie, les banques doivent loger tous leurs nouveaux crédits dans le système de la garantie de l'Etat et donc prélever, en plus du taux de 1,25 %, une commission de garantie de 0,25 % ou 0,50 % (selon la taille de l'entreprise) afin de "mutualiser le risque". Cela donc, sans pouvoir sélectionner les bons et les mauvais dossiers. Autrement dit, "sans pouvoir prendre une marge différente entre des clients plus ou moins risqués", grincent certains banquiers de la place, se voyant ainsi relégués au rang de simples distributeurs de crédits garantis sans plus aucune liberté de pricing. Voilà pourquoi, en finance comme ailleurs, la crise du Covid-19 ne constitue pas uniquement un accélérateur des mouvements en cours, c'est aussi un point de rupture.