La fonction de chief risk officer (CRO) n'est pas tellement connue du grand public. Que fait le CRO d'un groupe de banque et d'assurances comme KBC ?
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La fonction de chief risk officer (CRO) n'est pas tellement connue du grand public. Que fait le CRO d'un groupe de banque et d'assurances comme KBC ? Christine Van Rijsseghem. "Il faut savoir qu'il n'incombe pas à un CRO d'éviter les risques. KBC prend un risque à chaque crédit qu'elle accorde. Comme le fait chaque institution financière pour rentabiliser son capital. L'essence de ma fonction consiste à maintenir un bon équilibre entre les risques et le rendement. Cela implique de déterminer au préalable le goût du risque de la banque. Avec mon équipe, nous donnons l'impulsion et le conseil d'administration définit les règles du jeu. Sur la base de ces limites, nous effectuons une analyse des risques concrets et vérifions si les règles sont respectées." De quoi tenez-vous compte pour déterminer cette appétence au risque ? "La réputation de la banque, sa stratégie... Mais surtout le montant des pertes que la banque est prête à subir, par exemple sur son portefeuille de crédits dans les phases du cycle économique comme en période de crise." Quel est le poids d'un risk officer ? "Les risk officers disposent d'un droit de veto qu'ils peuvent utiliser lorsqu'ils désapprouvent totalement une décision. Nous pouvons exercer ce droit au sein d'un conseil d'administration, d'un comité de direction , d'un comité des risques ou d'un comité de conformité. Je n'ai jamais eu à le faire en cinq ans dans cette fonction. Chez KBC, on discute de tout très ouvertement. Quand je ne soutiens pas un dossier en tant que CRO, la banque prête généralement une oreille attentive à mes arguments. Mais il ne faut pas voir les choses en noir et blanc. J'essaie toujours de trouver des solutions qui permettent de concilier le business et les risques. Quand c'est impossible, la discussion est vite close. Et c'est le risk officer qui a le dernier mot." Où se situe KBC dans le secteur financier en termes d'appétence au risque ? "Dans son rôle de superviseur, la BCE analyse la position des banques européennes à la lumière de l'exigence de fonds propres et de leur politique en matière de gestion des risques. Chaque année, KBC tire son épingle du jeu. La banque se montre plutôt conservatrice en termes de goût du risque. Notre appétence au risque est faible pour les risques de marché et de niveau moyen pour les crédits. Parce que nous estimons qu'évaluer la solvabilité fait partie intrinsèque de notre métier de banquier et que nous réussissons à bien gérer ce type de risques." La salle des marchés de KBC avait tablé sur une hausse des taux au troisième trimestre, mais la baisse s'est poursuivie. Cela vous a valu une perte de 25 millions d'euros. Peut-on parler d'une mauvaise évaluation des risques de marché ? "Les différentes salles de marché ont adopté des positions qui s'inscrivaient parfaitement dans le cadre d'un risque faible et des limites de risques fixées. Si elles dépassent ces limites, elles doivent immédiatement revoir leurs positions à la baisse. Mais ce n'est pas parce que vous opérez dans certaines limites que vous échappez à la volatilité et aux pertes de trading. C'est ce qui s'est passé au cours du troisième trimestre. La politique de risque a pour but de fixer une limite maximale pour les pertes potentielles." Quels sont les principaux risques auxquels une banque doit faire face ? Quelle est votre principale crainte ? "Certains risques financiers classiques tels que les risques de crédit, de marché et de liquidité sont inhérents au système bancaire. Mais ces dernières années, les risques non financiers comme ceux liés au comportement, au modèle et à la sécurité informatique ont gagné en importance. KBC est surtout confrontée à des risques de crédit car ceux-ci constituent la composante principale de son bilan. Pour l'instant, les provisions pour les pertes de crédit se situent à un seuil historiquement bas. En tant que gestionnaire de risques, je suis bien consciente que cela ne peut pas durer. Étant donné qu'un ralentissement de l'économie entraîne inévitablement des problèmes de remboursement, nous tenons compte d'une augmentation des provisions. Le département de gestion des risques réalise toujours une analyse à long terme." Vous évoquez l'importance croissante de nouveaux risques. Lesquels sont pour vous prépondérants ? "Les risques informatiques figurent sans conteste dans le top cinq. Mais le contexte géopolitique incertain, la nouvelle réglementation, les questions de conformité comme la politique de lutte contre le blanchiment et les risques comportementaux sont aussi en tête de liste. Autre risque non négligeable : l'évolution du paysage bancaire sous l'effet de l'innovation technologique et du changement de comportement des consommateurs." Chez Belfius et ING Belgique, le risk officer est aussi une femme. Les femmes sont-elles plus aptes à exercer cette fonction parce qu'elles sont plus prudentes ? "Si Lehman Brothers s'était appelée Lehman Sisters, elle aurait évité la débâcle... Hum! Les femmes seraient en effet plus prudentes et auraient une plus grande aversion au risque. Mais aucune étude n'a pu en apporter la preuve (rires). J'ai cherché en vain. Toutefois mes recherches m'ont ouvert les yeux sur d'autres choses et à partir de là, j'ai développé ma propre théorie." Dites-nous tout ! "L'activité cérébrale d'un homme et d'une femme au repos diffère totalement. Elle est calme chez l'homme et en mouvement chez la femme. Cela explique qu'en rentrant chez moi le soir après une dure journée, j'éprouve avant tout le besoin de relâcher la pression et de vider mon sac. Dans pareille situation, un homme s'écroule dans le canapé et veut qu'on le laisse tranquille. Une grande différence semble aussi exister dans l'interaction entre les hémisphères droit et gauche du cerveau. L'interaction entre le gauche linéaire et pragmatique et le droit intuitif et créatif est beaucoup plus limitée chez l'homme que chez la femme. Une chief risk officer doit, tout comme un directeur RH, établir des liens, combiner sentiments et intellect, développer une pensée holistique. On peut se demander si les femmes n'ont pas un avantage sur les hommes en la matière." Vous êtes la présidente de Women in Finance, une organisation qui milite pour l'égalité des genres dans le secteur financier. Quelle est la raison d'être d'une telle organisation ? "Les chiffres ne mentent pas : les femmes sont sous-représentées parmi les cadres supérieurs. Il existe un plafond de verre dans le secteur financier. Le rapport hommes-femmes est assez équilibré jusqu'aux fonctions managériales intermédiaires et elles représentent les deux tiers des employés. Mais leur part retombe entre 20 et 25% dans les postes de direction. Nous voulons y remédier." Comment l'expliquer ? "Une entreprise doit commencer par veiller à ce que son infrastructure RH soit en ordre afin de permettre aux femmes mais aussi aux hommes de pouvoir travailler à temps partiel ou selon un horaire flexible. Le processus de recrutement est trop souvent influencé par des préjugés. Il faut les balayer et instaurer la neutralité des genres dans les processus RH. Bon à savoir aussi : c'est la direction qui donne le ton. Une organisation ne sera véritablement neutre en termes de genre que si la direction est intimement convaincue qu'une équipe équilibrée prend de meilleures décisions et montre plus de flexibilité et de résilience." Êtes-vous en faveur de la discrimination positive ? "Non, mais il faut chouchouter ses talents. Par nature, les femmes revendiqueront moins vite un rôle de dirigeante. Elles ont souvent besoin d'un petit coup de pouce. À partir d'un certain point, ce processus peut être piloté. Dans la recherche d'un profil particulier, on pourrait par exemple décider qu'on veut autant de candidates que de candidats." Les femmes doivent-elles se montrer plus assertives ? "Elles doivent avant tout oser investir dans leur carrière. La maternité est une donnée naturelle. Mais il existe assez d'instruments pour permettre aux femmes de ne pas se laisser évincer du marché du travail ou d'un plan de carrière. Le message que j'adresse aux femmes est le suivant : investissez-vous dans votre carrière et osez exprimer vos ambitions. Ne soyez pas trop modestes." La charte de Women in Finance a été signée par 34 institutions et fédérations professionnelles du secteur financier, qui représentent 91% de l'emploi dans la finance en Belgique. "Nous en sommes très heureux. Nous demandons à tous les signataires de la charte de s'engager à oeuvrer en faveur de la neutralité de genre à tous les échelons de l'entreprise. Cela implique de mesurer et de répertorier les différences liées au genre, de mettre sur pied un plan d'action pour stimuler la diversité et de désigner un responsable de la diversité." Il existe des quotas pour les administrateurs des sociétés cotées en Bourse. Doivent-ils également s'appliquer aux membres de la direction et aux cadres supérieurs d'après vous ? "Je n'aime pas les quotas en raison de leur connotation négative. Ils peuvent sembler dénigrants pour les personnes concernées. Pour moi, les entreprises doivent mettre en place des niveaux d'ambition. C'est le terme que nous employons dans notre charte. Elles doivent en outre poursuivre un objectif réaliste. Compter autant d'hommes que de femmes à tous les échelons est réalisable à long terme mais peut-être pas à court terme. Il faut alors prendre des initiatives pour atteindre dans l'intervalle des objectifs plus ambitieux. Un exemple : mettre davantage de femmes en avant dans la composition de la liste des meilleurs talents." Êtes-vous optimiste quant à une meilleure représentation des femmes dans les conseils d'administration du secteur financier au cours des cinq prochaines années ? "Les choses sont vraiment en train de changer. Il y a une prise de conscience quant à la nécessité d'agir. Le but n'est pas de doubler la taille des comités de direction simplement pour donner une chance aux femmes. Je pense que tendre vers 30% de femmes parmi les cadres supérieurs d'ici fin 2021 est un objectif réalisable. Mais le plus important, c'est le vivier en bas de l'échelle, qui garantit un bon apport de talents féminins." Traduction : virginie·dupont·sprl