Le journal flamand De Standaard a interviewé Georges Ugeux sur la crise économique causée par le coronavirus. De 1996 à 2003, George Ugeux fut vice-président de la Bourse de New York (NYSE). Il y était responsable, entre autres, des cotations boursières internationales, après avoir travaillé à la banque Morgan Stanley à Wall Street. Installé aux USA, il dirige actuellement Galileo Global Advisors, une banque d'investissements basée à New York qui s'adresse aux marchés émergents.
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Le journal flamand De Standaard a interviewé Georges Ugeux sur la crise économique causée par le coronavirus. De 1996 à 2003, George Ugeux fut vice-président de la Bourse de New York (NYSE). Il y était responsable, entre autres, des cotations boursières internationales, après avoir travaillé à la banque Morgan Stanley à Wall Street. Installé aux USA, il dirige actuellement Galileo Global Advisors, une banque d'investissements basée à New York qui s'adresse aux marchés émergents."Préparez-vous à une longue et profonde récession, avec une forte reprise seulement à la fin, sous la forme d'un U. Parce que nous sommes au début d'une nouvelle crise du crédit", annonce-t-il dans cet entretien réalisé via Skype depuis son bureau du Rockefeller Center, au coeur de Manhattan. Selon l'ex-numéro deux du New York Stock Exchange, les dégâts seront énormes aux Etats-Unis et toucheront principalement les PME américaines. " Le nombre de chômeurs est passé à 3,3 millions la semaine dernière, d'un seul coup. Cette semaine à 6,6 millions. Et ce n'est que le début. Je pense que ce chiffre passera à 10 millions de chômeurs. Dans de nombreux secteurs, tels que le commerce de détail, l'hôtellerie et l'aviation, tout est au point mort. Ce qui soulève immédiatement la question suivante : dans quel type d'économie allons-nous nous retrouver une fois que tout cela sera terminé", s'interroge-t-il. Georges Ugeux fustige également dans les colonnes du quotidien flamand la (non) gestion de la crise sanitaire par Donald Trump. "Il n'y a pas d'approche de la crise par le président Trump. Le gouvernement fédéral enverrait même intentionnellement du mauvais matériel aux États qui n'ont pas voté pour Trump", lâche-t-il. "Nous entrons dans une longue et profonde récession économique. Le problème est que les gouvernements et les entreprises entrent dans cette récession avec un tel endettement qu'il sera difficile de trouver les moyens financiers pour reconstruire l'économie rapidement. Il y a encore des gens aux États-Unis qui croient que tout sera terminé dans deux ou trois mois. Mais je crains que cette récession ne dure pas deux ou trois mois, mais au moins deux à trois ans. C'est aussi ce que pense Ben Bernanke (ex-gouverneur de la Banque centrale américaine, ndlr). Quelle forme prendra cette récession ? Personne ne le sait. Je pense en forme de U, avec une forte reprise seulement à la fin", est d'avis Georges Ugeux. Selon l'expert de la finance, les marchés boursiers pourraient se raviver dans quelques mois, lorsqu'ils recevront les premières indications que les dommages économiques sont légèrement inférieurs aux prévisions. Mais selon lui, l'intervention des banques centrales, qui ouvrent tous les robinets et achètent toutes les obligations sans limites, est également dangereuse: "Des milliers de milliards de risques sont transférés du secteur privé au secteur public, qui est lui-même déjà lourdement endetté. La dette de ces gouvernements va inévitablement augmenter. À long terme, cela pourrait causer des problèmes de financement de ces dettes publiques et des coûts qui en découlent".Il prévient : "Cette crise sera beaucoup plus profonde qu'en 2008-2009. Elle est mondiale. Et les dettes publiques, entre autres choses, sont souvent trois fois plus élevées aujourd'hui qu'elles ne l'étaient alors". Un autre problème soulevé par cet expert: le manque de clarté sur la répartition des rôles. " Ici, aux États-Unis, la Fed (la Banque centrale américaine, ndlr) a décidé de prêter de l'argent directement en masse à "Main Street" (ndlr : terme utilisé par les économistes pour parler des petits business indépendants aux USA), et non par l'intermédiaire des banques, comme en Europe. Mais comment vont-ils gérer ce risque de crédit ? Qu'adviendra-t-il si une entreprise ou une PME fait faillite et ne rembourse pas ?" L'économiste ne pense toutefois pas que les Banques centrales puissent se mettre elles-mêmes en danger. "Pas si c'est juste une crise de liquidité, dans laquelle nous sommes déjà. Il n'est donc pas si dangereux pour les Banques centrales d'ouvrir les robinets maintenant. Mais quelle est la prochaine étape ? La crise du crédit, qui fait suite à une crise de liquidité, n'en est qu'à ses débuts. Tout le monde fait encore tout son possible pour l'éviter. Mais il semble que la crise du crédit sera inévitable et, si elle se produit, elle commencera en Italie".Une crise du crédit "inévitable" selon Georges Ugeux pour de nombreuses raisons. Et entre autres, à cause des gigantesques dettes des entreprises aux États-Unis, mais aussi en Europe. "La montagne de dettes des entreprises a augmenté très rapidement, en partie parce que de nombreuses entreprises ont racheté des actions à grande échelle sur le marché boursier, souvent avec de l'argent emprunté. Les compagnies aériennes en sont un bon exemple. Elles ont restitué l'intégralité de leur 'free cash flow' (ndlr: le flux de trésorerie disponible) à leurs actionnaires sous forme de dividendes et de rétrocessions. " L'expert est pessimiste: "Beaucoup d'entreprises risquent de faire faillite. Les PME au premier plan. Beaucoup d'entreprises peuvent faire faillite pendant un ou deux mois au maximum. Plus maintenant. Elles n'ont pas assez de réserves financières, surtout dans le secteur du commerce de détail. Après la crise précédente, 15 % des restaurants aux États-Unis n'ont plus ouvert. Il a fallu dix ans pour que l'emploi dans ce secteur se rétablisse complètement".Un problème supplémentaire est que cette crise sera beaucoup plus profonde qu'en 2008-2009. "La crise financière d'il y a dix ans était principalement transatlantique. Et les montants sont souvent trois fois plus élevés aujourd'hui qu'ils ne l'étaient alors. Cela s'applique à la fois à la dette publique et aux bilans des Banques centrales" , estime l'ex-top manager de la Bourse de New York. En Europe, la capacité des banques à faire face à une telle crise, même si leurs réserves de capital sont plus importantes qu'en 2008, varie d'un pays à l'autre selon l'expert en finances. "Bien sûr, les banques en Allemagne ne sont pas aussi fortes. Mais le problème bancaire de l'Italie est incroyable. Nous n'avons pas réussi à les persuader de s'y attaquer, même pas économiquement. Il y a donc maintenant une demande d'argent en provenance d'Italie", commente Georges Ugeux. Il estime que s'il y a suffisamment de solidarité en Europe pour aider l'Italie dans le domaine des équipements médicaux et des médicaments. Mais, il doute d'une telle solidarité financière. "Un transfert d'argent ? Je ne pense pas que ce soit politiquement possible. On ne peut pas demander à l'Allemagne d'envoyer 200 à 300 milliards à l'Italie comme ça. Il n'y a pas une seule dette publique européenne, un seul budget européen ou un seul sac d'argent européen. Ils sont répartis dans les 27 États membres", analyse-t-il. À quoi ressemblera le monde financier après la crise sanitaire causée par le coronavirus ? A cette question, Georges Ugeux répond : "Certains prédisent des taux d'intérêt bas à long terme pour maintenir la dette à un niveau soutenable. Avec un risque d'inflation plus élevé à moyen terme. C'est ce que le patron de la BCE, Mario Draghi, avait prédit il y a dix ans. Mais le taux d'intérêt zéro ne fonctionne pas, et les mesures de la Banque centrale non plus. Pas s'ils veulent stimuler la croissance économique et générer de l'inflation. Maintenant que nous sommes en récession, il n'y aura certainement pas d'inflation."Quant à savoir si les dettes publiques ne risquent pas de devenir insoutenables à long terme, Georges Ugeux déclare: "On s'attend à ce que les investisseurs institutionnels s'occupent de ces dettes publiques. Quand décideront-ils que le risque de remboursement est trop important ? Partout, les dettes d'Etat atteindront 150 % du PIB. Nous risquonq une situation 'à la grecque'. Eh oui, le Japon a une dette publique de 250 % du PIB. Mais ce n'est pas une garantie. Même aux États-Unis, qui ont aujourd'hui une dette publique d'environ 23 000 milliards de dollars, ils commencent à s'inquiéter. Deux billions de dollars, peut-on encore les payer ? C'est un peu tard, vous ne pensez pas ?".