1. Epais brouillard sur la City

Selon certaines estimations faites par exemple par le cabinet PwC, le Brexit pourrait coûter jusqu'à 100.000 emplois au secteur financier britannique d'ici 2020. La City et le nouveau quartier des affaires de Canary Wharf accueillent en effet nombre de grandes banques européennes et américaines qui couvrent l'ensemble du marché européen au départ de Londres. Mais " Londres ne pourra plus jouer le rôle de place financière de référence de l'euro ", estime l'ancien gouverneur de la Banque nationale de Belgique Luc Coene. Le Royaume-Uni n'était pas dans l'Union monétaire, mais il était dans l'Union européenne, ce qui tissait des liens. Aujourd'hui, ces liens n'existent plus. " Bref, Londres risque de ne plus être considérée à l'avenir comme un centre financier névralgique doublé d'une porte d'entrée vers l'Union européenne. Plusieurs grands groupes bancaires internationaux comme JP Morgan ou Deutsche Bank ont d'ailleurs averti qu'ils délocaliseraient certaines activités sur le continent en cas de Brexit.
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Selon certaines estimations faites par exemple par le cabinet PwC, le Brexit pourrait coûter jusqu'à 100.000 emplois au secteur financier britannique d'ici 2020. La City et le nouveau quartier des affaires de Canary Wharf accueillent en effet nombre de grandes banques européennes et américaines qui couvrent l'ensemble du marché européen au départ de Londres. Mais " Londres ne pourra plus jouer le rôle de place financière de référence de l'euro ", estime l'ancien gouverneur de la Banque nationale de Belgique Luc Coene. Le Royaume-Uni n'était pas dans l'Union monétaire, mais il était dans l'Union européenne, ce qui tissait des liens. Aujourd'hui, ces liens n'existent plus. " Bref, Londres risque de ne plus être considérée à l'avenir comme un centre financier névralgique doublé d'une porte d'entrée vers l'Union européenne. Plusieurs grands groupes bancaires internationaux comme JP Morgan ou Deutsche Bank ont d'ailleurs averti qu'ils délocaliseraient certaines activités sur le continent en cas de Brexit. Certains pays se positionnent déjà pour récupérer une partie du business de la City, à l'image de Paris ou Francfort. Estimant également que le Brexit aura un impact négatif sur la place financière de Londres, Bruno Colmant, économiste en chef chez Degroof Petercam voit à ce propos trois grands déplacements : " L'activité de banque d'affaires va se déplacer à Paris, d'autant que les banques allemandes ont peu de succès dans ce domaine. Le flux boursier va probablement se réorienter vers Francfort, car Euronext est trop isolé dans un ensemble de Bourses plus importantes. Quant au Luxembourg, il sera aussi un des grands bénéficiaires, dans deux domaines, à savoir la gestion de fonds mais aussi les infrastructures bancaires. " Et la place financière belge dans tout cela ? Bruxelles pourrait jouer un rôle mais cela dépendra de la décision des actionnaires d'ING et de BNP Paribas, estime Bruno Colmant : " Il n'est pas certain du tout que ces deux banques décident de renforcer des pôles de banques d'affaires au détriment de Paris, pour BNP Paribas, et d'Amsterdam, pour ING. Je crains donc que Bruxelles ne soit pas un récipiendaire naturel d'activités londoniennes, sauf peut-être pour Euroclear, sachant néanmoins qu'une grande partie des activités de cette entreprise est désormais délocalisée en Pologne. En effet, les activités bancaires ont tendance à s'agréger autour de pôles importants. Cela illustre incidemment la faiblesse de notre pays qui a perdu beaucoup de centres de décision et qui n'est plus aussi attractif qu'avant ", constate l'économiste. Lorsque l'on téléphone à la Fédération des entreprises de Belgique (FEB) pour savoir qui pourrait profiter d'un Brexit s'il se confirmait, on reste dans l'expectative. Prenez le marché immobilier par exemple. Les grands acteurs du marché des bureaux bruxellois ne savent pas encore très bien si l'événement aura des répercussions positives ou négatives. D'un côté, le départ d'un des grands pays de l'Union européenne devrait marquer un coup d'arrêt à l'extension des services européens. Mais de l'autre, le Brexit pourrait accélérer l'arrivée à Bruxelles d'entreprises, britanniques ou internationales qui avaient établi leur QG européen à Londres, et qui devraient le délocaliser pour continuer à profiter d'une tête de pont dans l'Union européenne. " Cela pourrait être le cas pour les secteurs juridique, du lobbying, de la consultance, etc. ", avance Cécile Jodogne, secrétaire d'Etat à la Région de Bruxelles-Capitale. La Wallonie veut également dérouler le tapis rouge. " Il y a des entreprises qui vont quitter la Grande-Bretagne. Autant les accueillir chez nous ", embraie le ministre-président wallon Paul Magnette. Ce n'est pas une vague hypothèse. Selon un sondage réalisé à chaud par l'IoD (la FEB britannique), 22 % des patrons envisagent de délocaliser certaines de leurs opérations. Il n'y a pas que les entreprises privées qui veulent déménager. Le Brexit devrait aussi sonner le glas de l'installation à Londres de l'agence européenne du médicament, basée aujourd'hui dans la capitale britannique. Mais le secteur qui pourrait tirer profit de la manière la plus évidente du Brexit est évidemment le secteur financier. Les groupes internationaux, qui étaient basés à Londres pour profiter du passeport européen leur permettant d'opérer, à partir de la capitale britannique, sur tout le territoire de l'Union, vont chercher d'autres têtes de pont. Dès avant le référendum, les grands groupes financiers américains - JP Morgan Chase, Goldman Sachs, Morgan Stanley, Bank of America, Citigroup - ont prévenu : en cas de sortie du Royaume-Uni de l'Union, des centaines voire des milliers d'emplois allaient quitter Londres. HSBC devrait ainsi transférer 1.000 postes à Paris. Dans ce cadre, Bruxelles a une carte à jouer. C'est l'avis notamment de Luc Coene. " La Belgique doit créer les conditions pour accueillir ces institutions. Nous avons pas mal d'avantages : Bruxelles est la capitale de fait de l'Union européenne, elle est proche de Francfort, siège de la Banque centrale européenne ", dit-il en soulignant que nous avons déjà chez nous des grandes institutions internationales spécialisées telles Euroclear, Swift, Bank of New York, etc. A la Chambre de commerce britannique à Bruxelles, le mot d'ordre s'impose : business as usual. " Les structures de marché, les consommateurs, les réglementations, les éléments d'attractivité, tout cela reste en place, insiste le président Thomas Spiller. Demain, il y aura peut-être des changements mais ils doivent seulement se négocier. Restons calmes. " Rester calme, ce n'est pas évident pour les entreprises belges qui exportent pour plus de 18 milliards d'euros par an vers la Grande-Bretagne, ce qui en fait leur quatrième marché d'exportation, selon les données de la Banque nationale. La balance commerciale bilatérale penche en faveur de la Belgique, à concurrence de 5 milliards d'euros. Près d'un quart de ce montant provient de l'industrie alimentaire, qui dégage une balance positive avec la Grande-Bretagne de 1,2 milliard d'euros. " Ce marché est en outre en pleine progression pour nous, ajoute Nicholas Courant, porte-parole de la Fevia. Il a augmenté de 6 % par rapport à 2014 et de 26 % par rapport à 2011. Cela montre que nous pouvons encore chercher la croissance au sein de l'Europe, ce serait vraiment dommage de devoir s'en priver. " Les exportations alimentaires vers le Royaume-Uni sont dominés par les légumes surgelés (y compris les frites), loin devant les biscuits, les produits laitiers, les boissons (y compris les bières), la viande et, bien entendu, le chocolat. A court terme, il redoute un effet de prix en raison de la chute de la livre sterling et une sorte de défiance envers les pays européens. " L'effet psychologique est important dans l'alimentation, le consommateur change assez vite ses achats ", précise Nicholas Courant. A plus long terme, l'écueil est protectionniste : le Royaume-Uni devra soutenir ses agriculteurs, privés des aides de la politique agricole commune (PAC), et pourrait songer à des barrières sanitaires ou tarifaires. Autre victime un peu inattendue : le textile. Les entreprises belges se sont spécialisées dans les textiles d'intérieur (tapis, moquette, tentures, etc.), dont les Britanniques sont particulièrement friands. Ils forment le premier marché d'exportation du textile belge, avec un chiffre d'affaires de 750 millions d'euros. " Quelque 3.000 emplois sur les 20.000 de notre secteur dépendent directement des exportations vers le Royaume-Uni, chiffre Fa Quix, directeur général de Fedustria. Pour nous, la situation est vraiment préoccupante. " A court terme, la perte de compétitivité monétaire faciliterait l'arrivée de concurrents, notamment la Turquie, alors que le probable ralentissement économique rétrécirait le pouvoir d'achat des Britanniques. A plus long terme, cela dépendra des nouvelles règles commerciales bilatérales. " Nous vivons pour l'instant le pire scénario, celui de l'incertitude, regrette Fa Quix. Je préfère connaître les nouvelles règles du jeu, même si elles sont à mon désavantage. Mais au moins, je peux essayer de m'y adapter, de revoir mes coûts et mes produits. Je trouve vraiment inouï que personne ne prenne ses responsabilités en Angleterre, que personne n'ait préparé un plan de sortie de l'Union. " Et nous, consommateurs et contribuables, pouvons-nous nous réjouir ? Pas tellement. Certes, à court terme, la chute de la livre sterling est au moins une bonne nouvelle pour les touristes qui voulaient visiter le Royaume-Uni. Leur facture sera allégée (la livre a chuté de 10 % à l'annonce du Brexit). Un shopping à Londres pourrait d'autant plus devenir une bonne affaire, car une sortie de l'Union devrait signifier aussi, à terme, la possibilité de ne pas payer la TVA sur les produits qu'ils achètent. Le cheddar et les produits britanniques seront-ils moins chers chez nous ? Sans doute aussi à court terme, mais pas forcément à plus longue échéance. Car la chute de la livre (qui rendrait ces produits meilleurs marché en euro) sera sans doute compensée dans le futur par des droits de douane. Pour le reste, un Brexit n'est pas synonyme de très bonne nouvelle. A moyen terme, les déplacements outre-Manche risquent d'être un peu plus compliqués. Faudra-t-il de nouveau un visa ? Les étudiants qui comptaient participer à un Erasmus à Londres auront-ils des solutions de substitution ? Certains estiment qu'il devrait être plus simple finalement d'envoyer les étudiants européens aux Etats-Unis qu'au Royaume-Uni. Grande inconnue aussi pour le Belge établi en Grande-Bretagne ou qui désirait y travailler. Les complications administratives vont s'intensifier. Pas tout de suite, mais à une échéance de deux ans. Il faudra sans doute qu'ils obtiennent un permis de séjour et un permis de travail. Quant au contribuable, il n'a sans doute rien à gagner lui non plus. Non seulement le Brexit rogne un peu plus encore la croissance européenne, et rend donc l'équation budgétaire de l'Etat belge plus compliquée encore, mais il signifie aussi une part en moins pour le budget européen (même si, on l'a vu précédemment, certains pays en dehors de l'Union, comme la Norvège ou la Suisse, contribue au budget en échange d'un accès au marché unique). Au final, donc, il devrait y avoir moins de recettes et donc, sans doute, davantage d'impôts. LA RÉDACTION