Après une succession de vallées verdoyantes, sommets enneigés, fermes à colombages et petites églises pittoresques surgissent tout à coup d'horribles rangées de blocs d'habitation et de sordides immeubles de bureaux. Ces rues sans âme mènent au centre historique de Zoug. La petite ville, capitale du canton suisse du même nom, n'a rien de gracieux. Mais elle est riche !
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Après une succession de vallées verdoyantes, sommets enneigés, fermes à colombages et petites églises pittoresques surgissent tout à coup d'horribles rangées de blocs d'habitation et de sordides immeubles de bureaux. Ces rues sans âme mènent au centre historique de Zoug. La petite ville, capitale du canton suisse du même nom, n'a rien de gracieux. Mais elle est riche ! Zoug est un paradis fiscal qui accueille de riches particuliers et 32.000 entreprises, dont un grand nombre se résument à une boîte aux lettres. Derrière les façades monotones se cachent les sièges sociaux juridiques des acteurs mondiaux qui ont opté pour la discrétion fiscale de l'endroit. Mais au-delà d'être le domicile de boîtes aux lettres et la plaque tournante du négoce mondial de matières premières, Zoug est surtout réputée pour son secteur fintech. A mesure que les nouvelles technologies numériques gagnent du terrain dans les transactions liées aux valeurs, Zoug entend bien y tenir le premier rôle. La ville s'est autoproclamée capitale des cryptodevises. Depuis 2013, bienvenue à " Zoug, Crypto Valley ". Ce sont des pionniers de la technologie financière qui ont lancé ce concept, en référence à la Silicon Valley californienne. Et ils ont fait mouche ! Les premières entreprises de cryptomonnaies ont afflué à Zoug de partout dans le monde. " Au début, les pionniers de la devise numérique Ethereum ont été très actifs ", se souvient le cryptopionnier Marc Bernegger ( lire l'encadré " A la prochaine crise bancaire, ce sera l'avènement du bitcoin " plus bas). La Crypto Valley Association fut la première au monde à représenter les intérêts des start-up de la fintech, ce qui n'a pas manqué d'attirer les autres. Chaque semaine, de nouveaux investisseurs venus du monde entier arrivent à Zoug. " Les pouvoirs publics les accueillent à bras ouverts. Au bureau communal, on peut payer en bitcoin. Jusqu'à 20 start-up me contactent chaque semaine, explique Vasily Suvorov, vice-président de la Zug Crypto Valley Association. Créée en 2017 par une douzaine de fondateurs, l'association compte aujourd'hui plus de 500 membres. La moitié des petites entreprises sont suisses, tandis que les autres sont internationales. L'écosystème de la blockchain qui s'est constitué à Zoug doit être entretenu. C'est la principale mission de l'association. Pour cela, les juristes sont indispensables. Et ils ne manquent pas à Zoug. Les milliers de boîtes aux lettres ont besoin d'un cadre juridique pour pouvoir asseoir leur siège fiscal. Ce besoin est sans doute encore plus grand dans le contexte de la nouvelle technologie de la chaîne de blocs, qui se fonde sur des algorithmes conçus par des spécialistes en informatique qui se trouvent partout dans le monde, sauf à Zoug. La recette de Zoug, déclare Vasily Suvorov, c'est le sport en équipe. " Sans collaboration, on n'aboutit à rien. Il faut des règles, un code de conduite commun. Nous avons des groupes de travail pour la cybersécurité, pour les autorités fiscales. Nous intégrons également des formations dans notre travail. La Crypto Valley Association est par ailleurs active dans un cadre plus étendu : la zone du Grand Zurich, les environs de l'Université technique de Lausanne et le Tessin. On obtient ainsi un écosystème qui fonctionne. " Crypto Valley Zoug doit devenir un one-stop shop. Le soutien des pouvoirs publics de Zoug est, lui aussi, essentiel. Et ce soutien existe. Crypto Valley arrive à la deuxième place d'un classement des régions d'avenir en Europe. Depuis l'introduction d'un régime fiscal avantageux pour les holdings étrangères dans les années 1940, Zoug a gagné en attractivité d'année en année, constate Bernard Neidhart, responsable des affaires économiques du canton de Zoug. Plus tard, les négociants en matières premières ont trouvé l'endroit idéal pour installer leurs quartiers généraux. " Cette infrastructure fait le lit de l'industrie de la blockchain actuelle. Nous n'octroyons pas de subsides à l'installation, mais les pouvoirs publics facilitent les choses au maximum. A Zoug, la porte est toujours ouverte. Nous donnons aux entrepreneurs de la blockchain l'accès à l'ensemble de notre réseau local. " Il se dit que même les fondus d'informatique en capuches et à l'hygiène douteuse sont pris au sérieux et reçoivent des conseils personnels. " Il s'agit ici d'intelligence artificielle, et ceux qui se ferment à ce progrès seront les perdants, déclare Bernard Neidhart. Heureusement, la Suisse a une démocratie décentralisée. Nos lois sont définies à partir de la base. " Le secret bancaire suisse a entre-temps été affaibli sous la pression extérieure. Sous la pression de l'OCDE et de l'Union européenne, Zoug doit également renoncer à ses conditions fiscales accueillantes pour les holdings étrangères. Sur ce point, Bernard Neidhart ne se montre pas plus empressé que les autres pays de l'OCDE. L'appellation Crypto Valley n'aide toutefois pas vraiment à éviter qu'on fasse l'association avec des constructions fiscales occultes... " Le gouvernement de Zoug n'a jamais eu de masterplan pour créer cette appellation, précise Bernard Neidhart. Nous ne faisons qu'apporter notre soutien. Le terme est né de manière organique et a été inventé par les entrepreneurs de la blockchain eux-mêmes. " De l'autre côté du lac, juste avant de quitter le canton de Zoug, se trouve le village de Risch/Rotkreuz où l'école supérieure de Lucerne a établi son campus IT. Les bureaux des magnats du pharma, de Porsche et les pépinières de start-up y fleurissent au milieu des prairies verdoyantes. L'école supérieure travaille en étroite collaboration avec ces entreprises. Le campus fintech est la colonne vertébrale de Crypto Valley Zoug. En faisant leurs stages dans des entreprises traditionnelles, les étudiants peuvent directement déployer sur le terrain la technologie de la blockchain qu'ils apprennent à l'école. Des programmes de stimulation créent par ailleurs des collaborations avec de nombreuses start-up fintech, dont le développement est alimenté par les études les plus récentes. Une grande menace pèse sur la réussite de Crypto Valley Zoug. Les entreprises qui émettent des devises numériques ne peuvent pas ouvrir de compte bancaire en Suisse. Dès qu'on veut convertir des millions numériques en euros, en dollars ou en francs suisses, il faut se rabattre sur le Liechtenstein. Il est interdit aux banques suisses de faire affaire avec des entreprises dont l'origine des fonds est incertaine. Parce que même si on prétend souvent que la blockchain permet toujours la traçabilité du vendeur et de l'acheteur de cryptomonnaies, les transactions de ce genre ne sont pas sans rappeler les comptes suisses d'antan, numérotés et anonymes, qui étaient par excellence des constructions permettant de blanchir de l'argent. Et c'est précisément ce dont le secteur bancaire voulait se débarrasser, sous la pression étrangère croissante. Une grande menace pèse sur la réussite de Crypto Valley Zoug. Les entreprises qui émettent des devises numériques ne peuvent pas ouvrir de compte bancaire en Suisse. C'est pourquoi les autorités suisses ont récemment créé la Blockchain Task Force. Deux des sept ministres suisses font partie de ce groupe de travail. En collaboration avec des scientifiques, des banquiers et d'autres instances, les ministres veulent rapidement jeter une passerelle entre Crypto Valley Zoug et les autorités nationales à Bern. Celles-ci préparent en effet une nouvelle législation qui oblige toutes les entreprises établies en Suisse à avoir un lien bancaire avec la Suisse. Pour conserver les start-up de la blockchain, le Far West suisse a rapidement besoin d'une régulation. Le mois dernier, le chien de garde financier Finma a émis un premier fil conducteur pour la régulation des entreprises de la chaîne de blocs. L'Union de banques suisses (UBS) travaille d'arrache-pied à une solution pour ses membres. Fin avril, la task force émettra ses premières recommandations sur la manière dont la loi sur le blanchiment d'argent peut être appliquée dans la Crypto Nation Switzerland. Par Renske Heddema.