Bruno Colmant
Bruno Colmant
Professeur à la Vlerick Management School, l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie Royale de Belgique et responsable de la recherche économique auprès de la Banque Degroof Petercam
Opinion

02/02/12 à 15:07 - Mise à jour à 15:07

Une nationalisation pernicieuse de l'économie

Depuis l'explosion de la crise de 2008, des questions importantes sont posées sur les modes d'organisation du capitalisme. Contrairement à ce que certains idéologues postulaient, la crise n'a aucunement signifié la fin de l'économie marchande, mais plutôt une immersion profonde dans un capitalisme plus exigeant.

Une nationalisation pernicieuse de l'économie

© Reuters

Au fur et à mesure que nos économies discernent les effets de la crise économique, c'est un scénario de stagflation (c'est-à-dire de stagnation de la demande intérieure et d'inflation) qui semble se dessiner, couplé à une hétérogénéité croissante entre les pays de la zone euro. En temps normaux, il est possible d'échapper à la stagflation par une politique de déficit public. Malheureusement, ce n'est plus possible : jamais, sauf en période de guerre totale, la dette des pays développés n'a été aussi élevée.

Ce n'est pas la crise bancaire qui fait exploser les dettes publiques, mais bien les déficits courants des Etats, eux-mêmes activés par les stabilisateurs économiques. Ces stabilisateurs alimentent une politique budgétaire contra-cyclique : en période de récession, les recettes fiscales diminuent tandis que les transferts sociaux augmentent. Ce ne sont pas non plus les marchés financiers qui ont créé la dette publique, mais nos gouvernements qui ont capturé, au travers de l'endettement, la croissance et la démographie des prochaines générations. Les Etats ont profité de la financiarisation de l'économie, grâce à laquelle ils ont trouvé des créanciers complaisants.

L'inflation suscitée par la création monétaire sera la manière que les Etats choisiront pour se soustraire aux marchés. Ce n'est pas un choix économique idéal, mais l'inflation sera un scénario résigné, destiné à éviter de trop fortes tensions sociales. L'ordre social n'a pas de prix : il passe toujours avant l'ordre monétaire.

La Belgique n'échappe pas à cette réalité, avec une dette publique démesurée (bientôt aggravée par le coût du vieillissement de la population) et son corollaire de coût du travail excessif. Pendant des années, nous avons construit un système d'Etat-providence qui a empêtré les finances publiques et la fiscalité du travail dans un inextricable mélange de pseudo-assurance collective. La compétitivité du pays en est dès lors affectée.

Par ailleurs, l'impôt et l'inflation sont deux moyens de renationaliser la dette publique. Ceci nous amène à une intuition plus globale : une dette publique excessive n'est-elle pas la négation de l'économie de marché et de la propriété privée des moyens de production ? La dette, remboursée par l'impôt et l'inflation, fait, en effet, planer un risque de confiscation sur les revenus du travail et du capital. Dès lors, une dette publique outrancière s'assimile, pour partie, à une nationalisation pernicieuse de toute l'économie.

La logique de création monétaire abusive à laquelle nous assistons constitue peut-être le ferment de cette nationalisation dérobée. En effet, les Etats ont recapturé la création monétaire afin de financer leurs dettes, au risque de dévaloriser la monnaie et de mettre en péril la pérennité de l'étalon monétaire. Si cette orientation était confirmée, cela signifie que la dette publique et la création monétaire convergent vers une expropriation partielle de l'économie privée.

Le danger du poids de la dette publique, c'est qu'il confisque le débat démocratique. La dette est, en effet, une hypothèque sur la prospérité des générations futures, ce qui constitue un incontestable déni de démocratie.

Nos communautés européennes seront donc immanquablement confrontées à de robustes débats idéologiques qu'une conjoncture bienveillante avait permis de camoufler depuis 30 ans. Les prochaines années seront affectées d'une tension croissante entre le capitalisme individuel et des forces collectivistes caractérisées par une répression financière, fiscale et inflationniste. Ces frictions seront accentuées par des tensions sociales, elles-mêmes alimentées par des dislocations générationnelles, qu'on constate déjà dans de nombreux pays. Car, dans tous les scénarios envisagés, la jeunesse est sacrifiée, ne pouvant pas accepter l'héritage de la dette publique sous bénéfice d'inventaire.

La vraie question centrale sera désormais de savoir quelle majorité ou génération va imposer sa loi à quelle minorité ? Qui sera le garant de la propriété privée ? Comment les marchés vont-ils composer avec les pouvoirs souverains ? Le chemin sera sinueux entre le libéralisme de l'économie de marché et le socialisme "redistributif", mais l'instant de vérité de notre modèle social est proche. A un moment, il faudra se débarrasser des vieux réflexes idéologiques des années 1970 et admettre que la compétitivité de notre économie passera par l'acceptation d'un modèle d'économie de marché.

Dans ce scénario, la Belgique n'a d'autre choix que de revoir son modèle social et surtout d'aligner strictement ses normes de compétitivité sur son principal partenaire économique, à savoir l'Allemagne, qui est devenue le centre de gravité de l'Europe.

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