Bruno Colmant
Bruno Colmant
Professeur à la Vlerick Management School, l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie Royale de Belgique et responsable de la recherche économique auprès de la Banque Degroof Petercam
Opinion

15/12/11 à 09:44 - Mise à jour à 09:44

Toute crise est une leçon d'humilité

C'est arrivé un jour de prière. Le 1er novembre 1755, jour de la Toussaint, un tremblement de terre suivi d'un tsunami détruisit Lisbonne. Près de 100.000 personnes périrent. La catastrophe survint en matinée alors que tous les sujets du roi étaient à l'Eglise...

Toute crise est une leçon d'humilité

© Reuters

C'est arrivé un jour de prière. Le 1er novembre 1755, jour de la Toussaint, un tremblement de terre suivi d'un tsunami détruisit Lisbonne. Près de 100.000 personnes périrent. La catastrophe survint en matinée alors que tous les sujets du roi étaient à l'Eglise. Ce jour-là, en pleine période des Lumières, le monde comprit que sa destinée échappait aux prières, que la dévotion ne permettait pas d'écarter les périls et que la nature frappait, indépendamment des choix intellectuels ou religieux.

Cette catastrophe suscita l'inquiétude chez les théologiens. Voltaire, lui-même, écrivit des poèmes sur ce désastre : "Ou bien Dieu nous éprouve et ce séjour mortel n'est qu'un passage étroit vers un monde éternel".

Les catastrophes et, d'un point de vue plus terre-à-terre, les crises boursières échappent souvent à l'homme. Lorsqu'elles surviennent, le monde doit surmonter un lot d'angoisses et de traumatismes collectifs. Même si les phases de crise sont inhérentes à la logique financière, elles ramènent à des peurs existentielles portant sur le système économique. Elles suscitent un sentiment de dépression, au contraire des périodes d'enchantement financier, au cours desquelles les hommes sont plus crédules parce que plus euphoriques.

Mais alors, si les marchés financiers sécrètent eux-mêmes les ferments de leurs krachs, est-il possible de les prévenir ? Probablement pas, et c'est à ce niveau que la rationalité boursière trouve ses limites.

Une machine à avancer dans le temps

En effet, les marchés financiers (même s'ils sont pollués par d'inévitables situations de manipulations ponctuelles et sont fondés sur l'asymétrie d'information) n'ont qu'un objectif : établir la valeur des biens. Cette valeur étant d'essence prospective, les marchés financiers mesurent l'avenir ou, à tout le moins, la perception qu'ils en ont. C'est une machine non pas à remonter, mais à avancer dans le temps.

Cette réalité est désagréable pour l'esprit cartésien. Et comme l'incrédulité fait bon ménage avec l'obscurantisme, cela conduit à l'imagerie populaire d'une sphère financière dévoyée et dissociée des vertus rédemptrices d'une l'économie qualifiée de "réelle".

D'ailleurs, il n'y a pas d'économie "réelle" à opposer à une économie financière ou "virtuelle" qui lui serait satellisée. C'est plutôt une question d'échelle de temps et de prise de risques que de réalité ou de virtualité : il y a des transactions économiques révolues à comparer avec un marché boursier d'anticipations et d'engagements futurs et il y a des choix plus ou moins conscients au niveau de la nature et du niveau de risque que chacun est prêt à prendre.

Les marchés financiers seront donc toujours un mystère, puisqu'au mieux, dans une échelle temporelle, ils expriment des valeurs dans un espace de temps fugace. De manière imagée, on pourrait donc envisager le cours de Bourse comme la porte, ouverte mais jamais franchie, vers le futur.

Car si, d'aventure, la prévision du futur était concevable, il serait possible de savoir si un cours va monter ou baisser, ce qui entraînerait des achats sans vendeurs ou des ventes sans acheteurs de titres. Il n'y aurait aucune transaction, donc pas de Bourse. A l'inverse, les marchés existent parce que nul n'est capable, de manière établie, d'augurer le futur. Ils portent en eux la volatilité des évaluations qui fonde leur existence.

Les procès inquisitoires ou en sorcellerie sur les marchés financiers sont donc souvent vides de sens : les marchés ne sont ni vertueux, ni odieux, et encore moins une machine infernale. Ils sont purement mécaniques et constituent juste une mesure du temps et des valeurs prospectives.

Une décennie inaccomplie

Le krach annonce ainsi l'entrée dans de nouvelles géographies socio-économiques. Nos communautés vont devoir développer de nouvelles plasticités et mobilités afin de surmonter d'autres phases de contraction et d'expansion économiques. Il ne faut jamais l'oublier : la volatilité boursière n'est que l'anticipation des chocs futurs. Ceux-ci sont connus. Ils relèvent de la démographie, de l'écologie, de l'agriculture et de l'énergie.

Finalement, toute crise est une leçon d'humilité et d'impuissance devant les éléments qui se déchaînent. La première décennie du millénaire restera suspendue entre deux époques. Elle est inaccomplie. Il y a autre chose qui donne des vertiges à l'économie mondiale, un peu comme si l'état d'apesanteur dans lequel elle flottait s'était dissipé : c'est l'intuition d'un cycle révolu. Un peu comme en 1755. Le roi du Portugal, terrorisé, n'habita plus que sous une tente, à l'intérieur des terres.

Les marchés financiers seront toujours un mystère, puisqu'au mieux, dans une échelle temporelle, ils expriment des valeurs dans un espace de temps fugace.

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