Philippe Ledent
Philippe Ledent
L'opinion de Philippe Ledent, senior economist chez ING Belgique, chargé de cours à l'UCL.
Opinion

05/10/11 à 16:21 - Mise à jour à 16:21

Tous dans la même galère !

La crise que vit la zone euro est l'objet de toutes les attentions, de toutes les discussions. Les commentaires vont bon train pour stigmatiser le manque de décision de l'Europe. Le président Obama a même évoqué celle-ci comme l'épicentre des problèmes économiques mondiaux.

Tous dans la même galère !

© Isopix

La crise que vit la zone euro est l'objet de toutes les attentions, de toutes les discussions. Les commentaires vont bon train pour stigmatiser le manque de décision de l'Europe. Le président Obama a même évoqué celle-ci comme l'épicentre des problèmes économiques mondiaux.

On ne peut nier que la lenteur des décisions européennes face aux problèmes économiques et financiers est dommageable. Mais il ne faudrait pas penser que le reste du monde soit un havre de paix. Inutile de revenir sur les problèmes des finances publiques américaines ou sur l'impossibilité pour cette économie de trouver, à court terme, une autre source de croissance que la surconsommation des ménages. Intéressons-nous ici aux pays émergents sur base du dernier Global Financial Stability Report du FMI publié le 21 septembre dernier.

Attention danger !

Au-delà de la crise de la dette dans les économies avancées qui y est largement analysée, les pays émergents, souvent considérés aujourd'hui comme stables et pourvus d'une croissance à toute épreuve, sont malgré tout épinglés dans ce rapport. On y lit même que les conditions financières actuelles sont semblables à celles rencontrées juste avant de précédentes crises bancaires dans des pays émergents.

Quelles sont ces conditions ?

D'une part, l'absence d'opportunité d'investissement et des taux très bas dans les économies avancées ont poussé des flux importants de liquidités à se diriger vers les pays émergents. Ces flux sont majoritairement réversibles rapidement (ce ne sont pas des investissements directs), ce qui expose les pays émergents à un retrait rapide de capitaux.

D'autre part, le crédit au secteur privé se développe à un rythme très (trop) élevé. Suite aux interventions des autorités ce rythme a diminué en Chine, mais reste encore de l'ordre de 10 % par an en termes réels. En Argentine ou en Turquie, le rythme de croissance du crédit dépasse 30 % en glissement annuel. Si l'augmentation du crédit est une bonne chose pour le développement des économies, il peut s'avérer dangereux si son rythme n'est pas maîtrisé, et surtout s'il est financé par des capitaux volatils.

Enfin, compte tenu des politiques restrictives menées par les autorités monétaires de nombreux pays émergents, les entreprises de ces pays cherchent à se financer en devises étrangères. Ainsi, l'émission d'obligations d'entreprises des pays émergents au cours des 12 derniers mois n'a cessé d'augmenter à un rythme soutenu et dépasse les émissions américaines. Une fois de plus, cela fait courir le risque de la réversibilité des capitaux qui financent ces obligations, et qui pourraient être tentés de fuir à la moindre étincelle ; mais cela fait aussi peser un risque de change sur ces entreprises. Dans ce contexte, la dépréciation de nombreuses devises de pays émergents depuis la fin du mois d'août (de 15 à 20 % parfois) doit être considérée comme une alerte, prise au sérieux par les autorités de pays comme le Brésil ou la Corée qui sont déjà intervenues sur les marchés.

Risque exagéré ou problème de fond ?

Bien entendu, on pourrait dire que le FMI est excessivement prudent. Il ne veut probablement pas être accusé de n'avoir pas prévenu, au cas où quelque chose se passe. Et aussi, les pays émergents disposent de réserves importantes qui leur permettraient de faire face à des retraits massifs de capitaux. Il n'empêche, je pense qu'il faut voir cet avertissement autrement : il est un signe supplémentaire du fonctionnement déséquilibré de l'économie mondiale. Ces déséquilibres se marquent tout autant par des Etats trop endettés dans les économies dites avancées que par des masses énormes de liquidités qui se cherchent des opportunités d'investissement ou des refuges. Mais dans une économie globalisée et déséquilibrée, il n'y a pas de refuge. Chaque zone contribue au risque généré par les déséquilibres, même si cela se traduit par la croissance insolente de certaines d'entre elles à court terme.

La diminution de ce risque, et la solution à une croissance mondiale plus stable, passe par une seule voie : la résorption, au moins partielle, des déséquilibres entre les zones, entre les secteurs de chaque économie et entre les générations. Rejeter la faute sur les seuls pays européens est presque un comble, alors que les Etats-Unis et la Chine ont été depuis le début des années 2000 les deux plus grands générateurs des déséquilibres mondiaux. Or, aussi longtemps que ces déséquilibres subsisteront, l'économie mondiale ne pourra que voler de crise en crise.

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