Guy Legrand
Opinion

10/03/14 à 14:37 - Mise à jour à 14:37

Touche pas à ma Crimée !

L'invasion de la Tchécoslovaquie, c'était le 21 août 1968... Histoire ancienne que celle-là !

Elle renvoie à une Europe divisée par le rideau de fer. A une URSS ne pouvant tolérer que ses "pays satellites", comme on disait à l'Ouest, soient contaminés par les "valets du capitalisme", comme on disait à l'Est. Une époque doublement révolue depuis la chute du mur de Berlin intervenue 21 ans plus tard. Mais l'actualité bégaie parfois. Voilà que l'expression "guerre froide" s'échappe des livres d'histoire pour émailler les commentaires sur la situation actuelle en Ukraine. Il était sans doute naïf d'imaginer que Vladimir Poutine allait accepter la nouvelle donne ukrainienne sans broncher. Une naïveté très typique d'un Occident un peu assoupi depuis la chute du mur, qui n'a pas vraiment compris le réveil d'une Russie gonflée de nationalisme et de rente pétrolière.

A-t-on oublié que le maître du Kremlin n'a pas hésité un instant à mener, en 2008, une guerre-éclair contre la Géorgie, cette petite inconsciente ayant voulu reprendre le contrôle de provinces... dont l'indépendance avait été reconnue par Moscou ? Si elle est chatouilleuse à l'égard de ces lointaines montagnes, comment la Russie ne serait-elle pas sur le qui-vive à propos de la Crimée, russe depuis la fin du 18e siècle (c'est la grande Catherine qui fonda Sébastopol en 1783) et qui constitue l'accès du pays à la mer Noire, puis à la Méditerranée ?

Officier du KGB et (presque ?) admirateur de Staline, Vladimir Poutine passe pour un dur. On peut pourtant le juger d'une coupable faiblesse face aux mafias qui pillent le pays et aux gangsters qui s'approprient entreprises privées et même bâtiments publics aux moyens de documents falsifiés, grâce à une corruption atteignant les plus hautes sphères de l'Etat. Avec pour résultat une fuite des capitaux et des entrepreneurs qui appauvrit la Russie, au bénéfice notamment de Londres. Par contre, le maître du Kremlin ne saurait visiblement tolérer que son pays soit "assiégé" plus avant. L'indépendance retrouvée des pays baltes, soit. La Pologne membre non seulement de l'Union européenne, mais également de l'Otan, comme la Hongrie et la République tchèque, ce fut un affront sérieux. Alors, quand l'Ukraine semble courtisée dans le même sens, fût-ce à échéance lointaine, c'en est trop ! Car si la Russie conserve un accès à la mer Baltique grâce à Saint-Pétersbourg, il n'en irait plus de même du côté de la mer Noire en cas de basculement de Kiev dans le camp occidental. Pas question pour Moscou de renoncer au contrôle de cette ouverture maritime, qui hantait déjà l'esprit des tsars au 17e siècle. On sait depuis de récentes révélations de Wikileaks que le Président russe avait clairement averti l'Occident - en particulier l'Otan - sur ce point dès 2008 : pas touche à l'Ukraine !

Faisant contre mauvaise fortune, bon business, Moscou avait choisi de renforcer sa présence en Europe en tissant des liens économiques. La compagnie pétrolière Lukoil est ainsi implantée dans la moitié des pays du Vieux Continent, de la Belgique à la Turquie. Première banque de Russie, Sberbank a racheté DenizBank, filiale turque de Dexia, et elle s'impose activement en Ukraine. Moscou prête de l'argent à la Hongrie et allait le faire à l'Ukraine. Les événements de Crimée montrent cependant que cette realpolitik a des limites et que la Russie n'entend pas renoncer à une souveraineté interprétée au sens large, ce que l'Union européenne n'avait pas vraiment saisi. L'Europe de l'Atlantique à l'Oural, la vision chère au général de Gaule, ce n'est pas pour demain !

GUY LEGRAND, Senior writer

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