Le petit garçon à la belle écriture

21/01/16 à 00:00 - Mise à jour à 12:27

Lors d'une présentation de la marque d'instruments d'écriture Montblanc dans sa boutique de l'avenue Louise à Bruxelles, Brody Neuenschwander, calligraphe parmi les plus réputés au monde, a été invité à prendre la parole. Et a évoqué avec Trends Style l'univers fabuleux de l'écriture.

Le petit garçon à la belle écriture

Metaalgrenzen: Jan Palach. Sculpture en métal découpé au laser et peint (pour un festival d'art à Bruges). © GF

L'artiste du texte et calligraphe Brody Neuenschwander (57 ans) vit et travaille dans une majestueuse maison de maître baptisée 'La Patience' en plein coeur historique de Bruges. Au début des années 1990, au cours de la démolition d'une couche de plâtre lors de travaux de transformations, il a découvert sur un mur une calligraphie autographe du Moyen Age (1381) qu'il a fait restaurer, devenant ainsi - par hasard - le propriétaire d'un héritage calligraphique unique. " Ma fascination pour les manuscrits du Moyen Age est à l'origine de mon 'obsession' pour la calligraphie. Je suis né au Texas et j'ai étudié l'histoire de l'art à l'université de Princeton où est conservée une importante collection de manuscrits du Moyen Age. Des ouvrages fabuleux, dont chaque page est unique. J'ai passé de merveilleux moments dans cette bibliothèque universitaire. "

Aujourd'hui, l'homme est reconnu internationalement comme l'un des calligraphes les plus éminents. Il a rédigé des textes pour de grands musées, conçu des caractères pour des éditeurs et des développeurs de logiciels, collaboré à divers films et composé le lettrage de pochettes CD pour des artistes célèbres dont l'Irlandaise Enya. " Durant mes études d'histoire de l'art, j'étais convaincu que je deviendrais diplômé de l'enseignement supérieur. Or, depuis trente ans, je vis de mes calligraphies. La vie prend parfois des tours étranges. "

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Le fait, pour des adolescents, de tester l'écriture de leur nom est une expression de leur quête d'identité.

Brody Neuenschwander est entré en contact avec la calligraphie à l'âge de 8 ans. " Nous avons déménagé en Allemagne pour une année. Là, à l'école, j'ai vu les élèves travailler chaque jour leur écriture à la plume ballon. Les enfants texans, eux, n'en étaient encore qu'au stade du crayon et des lettres capitales. Je me suis très vite adapté. Lorsque je suis retourné au Texas, mes camarades avaient échangé leur crayon contre un stylo à bille. L'écriture y différait totalement de ce que j'avais appris en Allemagne. J'ai donc dû m'adapter une nouvelle fois - changer de langue mais aussi de culture de l'écrit. Mais cela me plaisait. Et j'étais doué. J'étais le petit garçon à la belle écriture. "

" Les adolescents testent l'écriture de leur nom. Il s'agit en fait d'une expression de leur quête d'identité. J'ai fait de même : j'aimais écrire et j'écrivais beaucoup. Cela m'a valu des éloges du corps enseignant. Plus tard, lors de mes études en histoire de l'art à la fin des années 1970, j'ai été sollicité par les associations d'étudiants pour réaliser leurs affiches. A l'époque, il n'existait que peu de moyens techniques. Même une photocopieuse était exotique. "

Brody Neuenschwander

Brody Neuenschwander

C'était l'époque des caractères transfert...

" Oui. Les gens bricolaient eux-mêmes leurs affiches et livrets à l'aide de caractères Letraset. Je me distinguais parce que je composais de belles lettres à la plume. La calligraphie m'a permis de me faire pas mal d'argent de poche durant mes années d'études. Après Princeton, je me suis rendu à Londres pour passer une thèse de doctorat. Je me suis aussi inscrit au Roehampton Institute. A l'époque, on y enseignait exclusivement la calligraphie. Durant des heures, je m'y suis adonné aux exercices d'écritures. Nous analysions les alphabets de base et apprenions ensuite à les écrire avec une précision terriblement typographique. Nous ressemblions à des machines. Nos maîtres n'étaient satisfaits que lorsque nos écritures semblaient avoir été créées par un robot. Je sais à présent qu'ils étaient dans l'erreur mais à l'époque je ne le percevais pas. "

Ils tuaient l'âme du texte...

" Techniquement, il n'y avait rien à redire mais nos écrits étaient sans âme, inquiétants de perfection. Ce n'est pas parce que l'on peut jouer ses gammes sans faute que l'on produit une musique pénétrée. Cette formation a fait de moi un professionnel compétent mais qui n'avait pas la moindre idée de la manière d'insuffler de l'émotion dans son travail. Il m'a fallu l'apprendre par tâtonnements au fil du temps. Aujourd'hui, mon atout majeur en tant que calligraphe est de mettre de l'émotion dans mon écriture. Aux dires des autres, il s'agit là de mon plus grand talent. "

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Il n'était pas évident de trouver du travail. Lorsque je travaillais en Angleterre, j'étais invité à participer à des expositions collectives de divers calligraphes.

Après ses études, Brody Neuenschwander a travaillé chez le 'calligraphe de la Cour' Donald Jackson. " Auprès de lui, j'ai appris comment en faire ma profession. J'y suis resté un an, puis je suis devenu indépendant. Entretemps, j'avais rencontré à Londres ma future femme qui y étudiait, elle aussi, la calligraphie. En 1993, nous avons déménagé à Bruges. "

Les premières années en tant qu'indépendant se sont avérées difficiles. " Il n'était pas évident de trouver du travail. Lorsque je travaillais en Angleterre, j'étais invité à participer à des expositions collectives de divers calligraphes. Je voyais le travail des autres et le trouvais profondément ennuyeux. J'ai senti monter en moi l'ambition de les rayer de la carte. Durant six mois, j'ai travaillé à une oeuvre calligraphique dont je savais qu'elle serait novatrice. Lors de l'exposition, je n'ai eu que des critiques élogieuses, les amateurs de calligraphie britanniques considérant mon travail comme avant-gardiste, révolutionnaire. En revanche, les artistes et les critiques actifs dans les arts plastiques modernes l'ont trouvé assez commun. "

Le petit garçon à la belle écriture

Eu égard à l'esprit des années 1980 et du début des années 1990, l'art de la calligraphie paraissait quelque peu rétrograde...

" Très rétrograde même. Les calligraphes britanniques se regardaient le nombril et oubliaient de s'intéresser aux autres formes de l'art et aux évolutions que celui-ci avait connues au cours du 20e siècle. "

Ils en étaient restés au Moyen Age...

" Même pas. La calligraphie de cette époque avait au moins encore un caractère savoureux. Au 19e siècle, beaucoup n'ont pas aimé la révolution industrielle et ses nouvelles machines. Les calligraphes anglais ont souffert de la même angoisse de l'innovation et se sont montrés extrêmement conservateurs, à l'inverse des continentaux, nettement plus progressistes. Principalement les Allemands qui, au début du 20e siècle, ont été très attentifs aux évolutions de toutes les expressions artistiques. Ils se sont laissé inspirer par l'art moderne et se sont beaucoup intéressés à la typographie contemporaine. Ils ont modernisé la calligraphie. "

Un profane assimilerait pourtant davantage la calligraphie allemande aux lettres gothiques, plutôt agressives.

" C'est exact. Jusque dans les années 1940, en Allemagne, les livres étaient imprimés en caractères gothiques, ce qui rendait automatiquement les calligraphes allemands et leur écriture gothique contemporains. A l'époque, le calligraphe, créateur de lettres et graphiste Rudolf Koch était réputé pour son écriture emplie d'émotion. A cheval entre la tradition et l'innovation technologique, il a conçu de superbes caractères typographiques pour l'imprimerie. Hermann Zapf, autre calligraphe allemand, est parti de la calligraphie pour créer de nouveaux types de caractères, devenus aujourd'hui des standards dans les traitements de texte des ordinateurs. "

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Pour lire un journal chinois, il faut disposer d'une connaissance de base de 3.000 caractères. Nous, Occidentaux, n'avons à composer qu'avec 26 lettres.

En ces temps numériques, la calligraphie demeure donc importante.

" Absolument. Je conçois des polices destinées à des traitements de texte. Mais la numérisation est réalisée par des informaticiens. Je travaille à l'encre sur papier, tout en étant conscient qu'il s'agira de lettres numériques. Ces nouveaux moyens sont fantastiques. La base de mon travail demeure l'encre sur papier. Je transfère ensuite cette écriture 'analogique' via mon scanner sur l'écran de l'ordinateur. Le scanner est devenu l'un de mes outils de travail essentiels, faisant le lien entre ma calligraphie et le format numérique, où elles continuent d'être travaillées. Nous vivons une époque formidable. Je dispose aujourd'hui de plus de moyens et de possibilités qu'il y a 50 ans. Je peux travailler plus rapidement et ma création est graphiquement plus intéressante que celle d'avant la révolution numérique. "

Selon Brody Neuenschwander, la numérisation permet des possibilités quasi illimitées. " Que l'on songe au stylo Montblanc et à la tablette Samsung. On écrit manuellement sur la tablette à l'aide du stylo, après quoi le texte est transformé automatiquement en caractères et envoyé comme message ou stocké comme document. Une invention des plus essentielles pour les Chinois et les Japonais. Pour lire un journal chinois, il faut disposer d'une connaissance de base de 3.000 caractères. Nous, Occidentaux, n'avons à composer qu'avec 26 lettres. Résultat : le clavier d'ordinateur demeure compact. Au début de la vague de numérisation, les Chinois se sont arraché les cheveux : un clavier à 3.000 caractères relève de la folie. Ils ont dû imaginer diverses astuces pour pouvoir taper 3.000 caractères à l'aide d'un clavier occidental. Taper un texte simple relevait du cauchemar et la Chine a connu un certain retard, lequel a été définitivement balayé par la nouvelle technologie numérique : les caractères chinois peuvent désormais être écrits sur l'écran à l'aide du stylo et être d'emblée reconnus par l'ordinateur. "

Toile pour le créateur de mode belge Dries Van Noten.

Toile pour le créateur de mode belge Dries Van Noten. © GF

Le calligraphe ne doit-il pas craindre que cette numérisation n'ôte une part d'âme à son travail ?

" C'est un danger réel. En étant numérisé, un texte manuscrit risque de perdre de sa substance. J'ai figuré dans un film destiné à une exposition au Musée Juif de Berlin. Pendant que j'écrivais en arabe, en hébreu et en latin, le mouvement du stylo était filmé. Cette écriture live a été projetée sur les murs du musée. Et l'installation a fait frissonner les spectateurs qui y ont vu l'encre couler et entendu le papier craquer. Une expérience beaucoup plus intense que la lecture d'un texte sec et figé. "

UN ANIMAL DEVENU RARE

Brody Neuenschwander a été confronté au numérique pour la première fois en 1990, lorsque le réalisateur britannique Peter Greenaway l'a sollicité pour participer à son long-métrage Prospero's Books. " Ce fut aussi mon premier grand projet. On y voit ma main calligraphier des textes. Ce film est le premier à avoir été monté de manière numérique. A cette époque, je m'inquiétais encore de cette évolution, la calligraphie étant un travail purement manuel. J'ai appris depuis que la numérisation est une bénédiction. Cela étant, je me sens devenir un animal rare. Moins il y a de calligraphes maîtrisant le métier à la perfection, plus cela devient intéressant pour ceux qui, comme moi, persistent et signent. "

N'y a-t-il plus d'artisans calligraphes ?

" On voit se dessiner peu à peu une amélioration. La calligraphie est même très en vogue chez les futurs graphistes qui commencent à comprendre qu'une vie professionnelle basée uniquement sur l'écran et la souris d'ordinateur ne favorise pas la créativité. Ils aspirent à nouveau à l'aspect artisanal de la calligraphie. Les jeunes étudiants en graphisme sont des natifs numériques purs. Ils n'ont pas connu le monde non informatisé et ont, dès lors, manqué une phase importante dans leur développement, n'ayant jamais appris à composer un texte autographe - l'ordinateur le fait pour eux, automatiquement. Certains me demandent aujourd'hui de leur apprendre à calligraphier les lettres. "

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Une manière, donc, pour eux de redécouvrir les racines de la calligraphie...

" Absolument. En réapprenant à écrire les lettres à la plume, ils développent davantage de flexibilité dans leur manière de penser et de faire. Lorsqu'on maîtrise parfaitement son art, on peut se permettre des transgressions. Il est assez paradoxal de voir que de plus en plus de gens exercent la calligraphie comme loisir alors qu'il y a de moins en moins de graphistes se spécialisant dans le domaine. Seuls quelques-uns ont aussi l'ambition d'être artiste. "

Comme lui ? " Oui. Et ce n'est pas toujours simple. L'Occident ne possède pas de culture calligraphique. Celle-ci a disparu il y a 500 ans avec les débuts de l'imprimerie. Chez nous, ce sont la peinture, la sculpture et l'architecture qui priment. La culture calligraphique chinoise est la plus importante au monde. Là-bas, l'existence entière est basée sur l'écriture, et la forme d'art principale est la calligraphie. Cela vaut aussi pour le monde arabe. Un artiste moderne arabe ou chinois peut d'entrée de jeu se baser sur cette tradition séculaire, ce qui n'est pas le cas du calligraphe occidental. Je puise donc avec reconnaissance dans les calligraphies chinoise et arabe et je travaille avec des calligraphes de Chine, du Japon, d'Inde et de Corée. Ce qui, grâce aux réseaux sociaux, s'avère bien plus facile qu'auparavant. "

TEXTE JAN STEVENS

LE M DE NEWSON

Le petit garçon à la belle écriture

Pour la création d'un nouveau modèle de stylo dans l'esprit authentique de la marque, Montblanc a fait appel à Marc Newson, " le designer le plus influent de sa génération ", selon le CEO Jérôme Lambert. Le résultat ? Le Montblanc M, un stylo alliant performance de tradition et design supérieur. Jérôme Lambert : " Le style biomorphique de Marc Newson se caractérise par des formes fluides, organiques. Une esthétique qui s'inscrit parfaitement dans le registre du design légendaire de Montblanc - l'étoile du logo, la résine de couleur noire... " Sur le plan fonctionnel, le Montblanc M innove par la fermeture magnétique de son capuchon. Autre valeur ajoutée technique de cette collection : le feutre fin destiné au dessin professionnel de précision. Marc Newson : " Tout comme Montblanc, je recherche un équilibre entre des qualités fonctionnelles simples et l'expérience intime de l'écriture. Le Montblanc M permet un vécu sensoriel de cette dernière ".

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