Bekoji: terre d'orge et de champions olympiques

30/06/16 à 15:05 - Mise à jour à 16:43

La recherche d'une histoire passionnante sur l'orge a conduit Brewed By Nature, un tout nouveau projet d'AB InBev, dans la petite ville éthiopienne de Bekoji, un véritable vivier d'athlètes olympiques.

Bekoji: terre d'orge et de champions olympiques

Les champs d'orge à Bekoji. © AB InBev

Deux files d'athlètes courent dans un somptueux décor où les champs d'orge moissonnés alternent avec les rangées d'eucalyptus et les montagnes verdoyantes. Je me rends compte que j'ai plus de mal à respirer que ces jeunes hommes et femmes en plein effort dans leur survêtement noir-bleu-blanc. Nous sommes à Bekoji, en plein coeur de l'Éthiopie. À 2 800 m d'altitude. L'air est raréfié, mais incroyablement pur.

Cet air particulier est l'un des facteurs de la renommée de Bekoji, surtout dans le monde du sport. La ville a vu naître des champions olympiques tels que Derartu Tulu (médaille d'or du 10 000 m à Barcelone en 1992 et à Sydney 2000), Fatuma Roba (médaille d'or du marathon à Atlanta en 1996), Tirunesh Dibaba (médaille d'or du 10 000 m à Pékin en 2008 et à Londres en 2012) et Kenenisa Bekele (médaille d'or du 5 000 m et du 10 000 m à Pékin en 2008), tous entraînés par le coach local : Sentayehu Eshetu. Ces vingt dernières années, les sportifs de Bekoji se sont arrogé pas moins de 16 médailles olympiques (dont 10 en or) et plus de 30 titres de champion du monde en course de fond.

DES MOLETS GALBES

Le secret de cette ville remarquable fut dévoilé dans Town Of Runners, un film documentaire de 2012 signé par le producteur britannique Dan Demissie (qui a lui-même des racines éthiopiennes) et le réalisateur Jerry Rothwell. De 2008 à 2012, ils ont suivi l'évolution de plusieurs jeunes athlètes, dont Biruk Fikadu, la voix off du film. Aujourd'hui, Biruk Fikadu est pour ainsi dire devenu le bras droit de Sentayehu Eshetu, que tout le monde ici appelle " Coach ". Le Bekoji Youth and Sports Office, pour lequel travaille Fikadu, accueille régulièrement des invités étrangers et, moyennant rémunération, leur fait visiter les coulisses de ce vivier d'athlètes de haut niveau.

Arsi, la région à laquelle appartient Bekoji, fait partie de la vallée du grand rift, qui comprend également le district kényan de Nandi. Il existe une explication scientifique à l'abondance de champions de course de fond dans cette région. Selon le biologiste Yannis Pitsiladis de l'université de Glasgow, la population locale s'est habituée, au fil des siècles, à la chaleur extrême et à la sécheresse du climat. Les habitants se caractérisent par des membres longs et minces qui permettent au corps de se refroidir rapidement. Leurs chevilles et leurs mollets galbés les aident, en outre, à dépenser moins d'énergie quand ils courent. Qui plus est, l'altitude favorise une meilleure gestion de l'oxygène, car le corps produit plus de globules rouges. Outre les facteurs génétiques et géographiques, un autre élément joue un rôle majeur : l'alimentation à base d'orge.

POTION MAGIQUE

Cette dernière révélation faite par le documentaire Town Of Runners a retenu l'attention d'AB InBev au moment où le groupe a jeté les bases d'une nouvelle initiative, Brewed By Nature, qui se cristallise sur les ingrédients naturels de notre bière - en particulier l'orge. Brewed By Nature entend remettre cette " céréale oubliée " - autrefois très populaire dans la cuisine belge - à l'honneur. C'est la raison pour laquelle Alex Joseph, chef de Rouge Tomate à Bruxelles, nous accompagne lors de ce périple. Il ouvrira, en octobre, un restaurant éphémère sur la Grand-Place de Bruxelles. Il a donc décidé d'aller puiser de l'inspiration à Bekoji.

Joseph veut en savoir plus sur la valeur nutritive de la céréale qui pousse à foison sur les hauts plateaux d'Éthiopie. Selon une étude de l'Ethiopian Health and Nutrition Research Institute (EHNRI), un bol de 157 grammes contient 217 calories, mais pratiquement pas de graisses - un avantage de taille par rapport à d'autres variétés de céréales. Riche en fibres et facile à digérer, l'orge régule la glycémie, fortifie le système immunitaire et réduit le cholestérol. Les protéines et le magnésium qu'elle renferme favorisent quant à eux le développement musculaire. L'orge procure rapidement un sentiment de satiété, ce qui facilite la perte de poids. Un festival de bonnes nouvelles, surtout pour les sportifs d'endurance. Le besso a la cote auprès des athlètes, mais aussi des étudiants en manque d'énergie. Cette potion magique se prépare en diluant de la farine d'orge et un mélange d'herbes dans de l'eau.

RISKY BUSINESS

La piste d'entraînement à Bekoji.

La piste d'entraînement à Bekoji. © AB InBev

L'air pur de Bekoji n'a rien à voir avec celui de la capitale, Addis-Abeba. La circulation chaotique des voitures hors d'âge y engendre une pollution monstre. Nous sommes ici pour rencontrer Tirfi Tsegaye (31 ans). Cette marathonienne se prépare pour les Jeux olympiques de Rio. Elle ne s'entraîne heureusement pas dans le centre-ville saturé en gaz d'échappement, mais dans les collines alentour. Elle nous parle de sa jeunesse à Bekoji. " L'école était à deux heures de marche de la maison et le chemin n'était pas de tout repos : il fallait constamment monter et descendre. Un jour, j'ai vu un reportage télévisé sur les entraînements de Sentayehu Eshetu, dit 'Coach'. Mon père a remarqué mon intérêt et m'a encouragée à y participer. À des fins récréatives dans un premier temps : à l'époque, je ne savais pas qu'on pouvait faire de la course son métier. Ma mère était moins enthousiaste. Elle aurait préféré que je l'aide à la maison au lieu d'aller m'entraîner. "

Tirfi Tsegaye a suivi, comme de coutume, un programme de plusieurs années chez Eshetu. Encouragée par le Coach, elle s'est mise en quête d'un club d'athlétisme. Une entreprise risquée en Éthiopie. Certains clubs sont tellement mal organisés qu'ils ont déjà gâché de nombreux talents. Tsegaye a eu la chance de tomber sur les bonnes personnes. Netsanet Gudeta (24 ans), spécialiste du cross-country et du semi-marathon (des disciplines qui ne sont pas au programme des Jeux olympiques), a sauté plusieurs étapes du processus. Après avoir dominé, pieds nus, la compétition scolaire dans un autre district, elle est arrivée chez le Coach, à Bekoji. Elle n'y est restée que deux ou trois mois, avant d'être repérée par des managers d'Addis-Abeba et de percer dans le cross-country. Un parcours différent, mais qui fonctionne aussi.

UN ESPOIR DE MEDAILLE D'OR OLYMPIQUE

Tirfi a battu son record personnel en janvier de cette année : elle a couru le marathon de Dubaï en 2:19:41. Elle a également terminé deuxième à Boston le 18 avril. Je demande au coach de la fédération d'athlétisme si elle est en bonne voie pour Rio. " Elle est actuellement (début juin) en bonne forme physique, mais elle n'est pas encore à 100 %. Je vois une amélioration tous les jours. Elle doit se reposer et se concentrer. Pour l'instant, elle s'entraîne intensivement le matin : elle parcourt de 30 à 40 kilomètres. Elle en fait 10 à 12 l'après-midi. Elle court donc environ 200 kilomètres par semaine. "

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Tirfi Tsegaye court environ 200 kilomètres par semaine.

On attend toujours beaucoup d'un athlète qui vient de Bekoji et qui participe aux J.O. La région, et par extension le pays, a une réputation à défendre. Tsegaye est presque obligée de ramener une médaille. Elle le sait. " Je veux gagner le marathon et voir flotter le drapeau éthiopien ", avoue-t-elle sans détour. Décrocher une médaille ne sera pas chose aisée, mais le coach de la fédération a bon espoir : " La manière dont elle a récupéré après Boston est de bon augure. Certains athlètes ont besoin de plusieurs mois pour se remettre d'une grande course comme celle-là, mais Tirfi ne montre pratiquement aucun signe de fatigue. Un marathon reste malgré tout imprévisible. Vous avez beau être en pleine forme le matin, les choses peuvent se corser en cours de marathon et vous pouvez, par exemple, commencer à souffrir du taux d'humidité élevé. Si tout va bien, Tirfi peut décrocher l'or. Je la suis depuis huit ans et je sais qu'elle est capable d'accomplir de grandes choses. Les précédents succès de ses compatriotes sont incontestablement une source de motivation. Tiki Gelana a remporté le marathon à Londres en 2012. Tirfi pourrait très bien marcher sur ses traces. "

SORTIES INTERDITES

Retourà Bekoji, où " Coach " Sentayehu Eshetu nous convie dans une famille traditionnelle pour le dîner. Au menu : toutes sortes de mets à base d'orge, notamment du kinche (porridge), du kita (pain) et du chechebsa (une sorte de crêpe). Sans oublier, bien sûr, un verre de besso. " C'est plein de glucides. L'idéal pour un athlète ", précise le Coach. Les yeux de cet homme enjoué de 59 ans s'illuminent quand je lui parle de mon entrevue avec son ancienne protégée Tirfi Tsegaye. " J'ai très vite compris que je pourrais la conduire au plus haut niveau ", se rappelle-t-il. Je lui demande comment il l'a su. " Elle avait la physionomie idéale : de longues jambes élancées. Avez-vous déjà observé Haile Gebreselassie ? Un coureur de fond doit être gracile et une alimentation à base d'orge aide à rester maigre. Par ailleurs, il était clair que Tirfi disposait de l'endurance nécessaire. J'ai vu qu'elle était prête à travailler dur. Et elle était intelligente. Je lui ai conseillé de ne pas sortir et de ne pas boire d'alcool. Un entraînement intensif nécessite du repos. "

'Coach' Sentayehu Eshetu.

'Coach' Sentayehu Eshetu. © AB Inbev

Discipline, puissance physique et physionomie élancée : telle est la recette des champions. En tant qu'ancien enseignant, le Coach insiste aussi sur l'importance d'une bonne éducation. " J'encourage les enfants que je forme à bien apprendre. Je sais qu'il n'est pas évident de combiner apprentissage et entraînement, mais sans connaissances, on ne va nulle part. " Les enfants de Bekoji vont à l'école selon un système de pauses, ce qui permet de concilier plus facilement le sport et l'éducation. Ils suivent les cours pendant une demi-journée et, le reste du temps, ils aident leurs parents à s'occuper des animaux et des terres. Ou ils courent. De plus en plus de parents préfèrent que leurs enfants travaillent leur condition physique. Imaginez qu'ils s'illustrent un jour aux Jeux olympiques... C'est une perspective plus alléchante que celle de s'esquinter à force de travailler.

" When they're gone, they're gone ", me répond le Coach, sans broncher, quand je lui demande si les champions olympiques qu'il a autrefois eus sous son égide, comme Kenenisa Bekele - qui vit désormais à Addis-Abeba -, viennent parfois lui rendre visite. Apparemment non. D'ailleurs, ce n'est pas nécessaire. Il ne cherche pas les remerciements et la reconnaissance. Les victoires de ses anciens protégés sont sa plus belle récompense. Il faut se tourner vers l'avenir. Il réserve toute son attention et tout son amour aux 200 athlètes (âgés de 12 à 20 ans) qui s'entraînent aujourd'hui sous sa houlette, dans l'espoir d'en voir certains battre de nouveaux records à l'avenir. Voilà son moteur.

ENTRAINEMENT EN ALTERNANCE

Le lendemain, à 7 h, ces jeunes athlètes sont prêts pour l'entraînement matinal au stade local. Un panneau en carton représentant les anneaux olympiques est accroché à l'entrée. L'anneau de droite, le rouge, est malheureusement tombé ; reflet de l'état dans lequel se trouve aujourd'hui le " stade " construit en 2004. L'herbe commence à envahir la piste en terre battue. Au centre - sur un terrain de football qui aurait bien besoin d'être fauché et qui ne dispose ni de lignes, ni de filets -, des hommes shootent et courent pendant que des athlètes s'échauffent. Le rythme est déjà très soutenu.

Pour commencer en douceur, les jeunes font des tours de piste pendant 20 minutes, en changeant parfois de tempo. Ils passent ensuite à des étirements qui s'apparentent à de la gymnastique. Leurs mouvements sont synchronisés : on croirait assister à un ballet ou à un défilé militaire. Battements de jambes, rotations des genoux ou du tronc, petites foulées ou balancements des bras : tous les mouvements sont légers. On repère rapidement les sportifs les plus souples et ceux qui prennent vraiment les entraînements au sérieux. Le Coach et ses deux jeunes assistants (oui, à plus de cinquante ans, Sentayehu Eshetu pense à sa succession) observent très attentivement la scène et adressent de temps à autre un commentaire aux athlètes.

Cette chorégraphie dure dix minutes, ce qui porte l'échauffement complet à 30 minutes. C'est le moment pour ceux qui peuvent s'offrir un survêtement (veste et/ou pantalon) de l'ôter. Les sportifs s'élancent alors à nouveau sur la piste, cette fois à plein régime. Ils courent en petits groupes d'athlètes qui s'entraînent pour la même distance. Je me concentre sur sept sportifs vêtus d'un maillot bleu. Ils font cinq tours - soit deux kilomètres - avant de piquer un sprint. L'un d'eux consulte directement sa montre : mesurer, c'est savoir. Ils font quelques pas avant de se remettre à courir. Avec tous ces groupes qui se ressemblent, c'est un peu le désordre, mais rien n'échappe à l'oeil attentif du Coach, qui prend de temps à autre des notes dans son calepin. Cet entraînement en alternance dure une grosse demi-heure. Constat étonnant : personne n'a bu une goutte d'eau depuis l'échauffement.

L'ARGENT DES VAINQUEURS

Mare Dibaba, Tigist Tufa et Tirfi Tsegaye posent à Pékin.

Mare Dibaba, Tigist Tufa et Tirfi Tsegaye posent à Pékin. © BELGAIMAGE

Preuve que la réputation de Bekoji fait le tour du monde : il y a un blanc parmi les Africains. Il s'agit de David, un marathonien originaire de Barcelone. Il a entendu parler des talents d'Eshetu et espère combler ses lacunes ici. Le stage porte déjà ses fruits, explique-t-il. Il apprécie tout particulièrement la diversité des entraînements, tant en termes de technique que de terrain. Le Coach est convaincu que la variation - un jour sur piste, le lendemain dans les champs ; un jour à plat, le lendemain dans les collines boisées - fait une énorme différence. Il a néanmoins conscience qu'un gros investissement s'impose dans le stade. Il a trouvé un sponsor intéressé en Espagne et il prie le ciel pour qu'il injecte réellement de l'argent ici à l'issue des négociations.

L'argent reste un problème en Éthiopie. Ceux qui possèdent des vaches, des chèvres et des ânes sont riches. Beaucoup sont incapables de se payer des chaussures de running convenables. Quand l'un des athlètes, qui porte des baskets trouées, aperçoit les belles chaussures d'Alex Joseph, il lui propose du troc. En Éthiopie, 39 % de la population vit encore sous le seuil international de pauvreté : d'après l'indice de développement humain des Nations Unies, le pays se classe au 174e rang (sur un total de 188). Et pourtant, les nombreuses maisons en construction que nous croisons sur notre route, l'érection du barrage de la Renaissance sur le Nil bleu et l'aménagement (par les Chinois) d'une autoroute entre Addis-Abeba et Adama ne laissent planer aucun doute : l'Éthiopie compte bel et bien parmi les économies affichant la croissance la plus rapide au monde.

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Les meilleurs marathoniens souvent réinjectent leur argent dans leur communauté.

Le succès des coureurs de fond apporte une modeste pierre à l'édifice du progrès. Les meilleurs marathoniens gagnent beaucoup d'argent - plusieurs centaines de milliers de dollars - grâce au sponsoring, aux primes au départ et aux prix en argent. Il n'est pas rare qu'ils réinjectent cet argent dans leur communauté. Derartu Tulu a gagné une telle somme grâce à son double titre olympique qu'elle a pu payer un hôtel cash et offrir de l'argent à sa famille et ses voisins à Addis-Abeba. Haile Gebreselassie s'est quant à lui reconverti dans les affaires après sa carrière active. Il dirige notamment une salle de sport, un show-room automobile et un complexe cinématographique. Le Wabee Hotel, l'un des nombreux établissements à avoir fleuri à Bekoji ces dernières années, appartient à Askale Tafa, une ancienne athlète qui a remporté les marathons internationaux de Dubaï, Paris et Milan en 2007. Courir, c'est donc aussi rêver d'une autre existence.

TEKST PETER VAN DYCK

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